L'obscurité opaque se déchira quand mon premier coup de feu illumina brièvement l'atmosphère cauchemardesque mais les rideaux retombèrent tout comme le corps tapissa le sol avant de se vider à mes pieds. Mais je ne perdis pas de temps. Je cru reconnaitre une intersection dans le dédale étroit et cette sensation de déjà-vu se confirma lorsque je m'arrêtai devant un cadavre qui ne m'était inconnu. Je pris la seconde nécessaire afin de récupérer mon couteau plantée dans la gorge déchirée que j'essuyai sur mes gants déjà souillés avant de le ranger à ma taille. Puis je repris la route. Claude était muet depuis plusieurs minutes maintenant alors je fis confiance à la seule chose qu'il me restait : mon instinct.

Démon tapis dans l'ombre parmi des créatures plus dangereuses encore, je me déplaçai dans celle de chaque mur, de chaque pierre, de chaque renfoncement comme si j'en étais moi-même devenue une. Mes pas s'étaient tût comme ma respiration et mon souffle quittaient mes lèvres avant d'emplir de nouveau mes poumons à chaque bouffée d'oxygène nécessaire pour survivre. Le froid s'insinuait par toutes les ouvertures de mes fringues humides afin d'embrasser ma peau.

—Ingrid, tenez-bon, tentai-je un doigt sur la machine. J'arrive !

Je ne devais plus être qu'à un bloc et je savais par déduction que l'étroit sentier m'y conduisait. Je reconnu l'une des victimes de Claude en chemin à la flèche qui avait crevé l'un des yeux injectés de sang. Encore plus pissait par l'orifice désormais. Au moins, l'archer ne faisait pas les choses à moitié bien que pour que cette vérité soit vraie, il aurait peut-être du crever l'autre œil. Peu importait, cette réflexion n'avait pas vraiment sa place dans une situation si critique et le gout ou non de la symétrie n'y était pas de mise.

Et puis, je me figeai de surprise.

Claude était sous silence et si j'avais un excellent instinct, presque primaire, je n'étais pour autant dotée d'aucune faculté de clairvoyance. Je ne pouvais pas non plus prévoir le futur, seulement repensé au passé. Et si je me trompais ? Devais-je prendre à ma droite ou bien à gauche ? Ingrid et Dimitri seraient-ils encore envie si j'allais du mauvais côté ? A quel choix devais-je me fier ? Les statistiques étaient d'une cruelle réalité : une chance sur deux. Réfléchir était plus que futile, au mieux dévorant ce précieux temps, autant de temps qui pourtant était crucial et important. Mais j'étais figée, car j'étais responsable. Car pour chaque vie prise je serais seule coupable.

—Allez… Bouge… m'ordonnai-je à moi-même.

Mais des détonations vinrent violement fendre l'air.

Mes poumons s'emplirent de cette sensation paradoxale mêlant excitation et crainte. Si j'approchai du but ignorai tout autant sur quoi, sur qui, j'allai tomber. Etait-il déjà trop tard ? Non, je refusai de le croire. Mon équipe bien qu'infantile composée de visages tantôt durs, tantôt candides, était faite des meilleurs. Les graines d'espoir de Fódlan. Et comme disais mon vieux père : abandonner n'était pas une option.

Ma cadence redoubla et mes poumons crachèrent sur des battements de cœur si rapide que ma cage thoracique peinait à ne serait-ce que les supporter. Je n'avais pas sué autant depuis Remire. Et d'autres coups de feu retentirent. Cette fois-ci l'obscurité s'éclairci et mon index pressa la détente dans un énième grondement lorsque j'entrai sur ce théâtre de lumières. Mes pieds foulèrent la scène imbibée de sang et de corps dont certains remuaient encore. Je les achevai d'un seul tir à bout pourtant. La porte de la grange était grande ouverte. Les volets des fenêtres arrachés. Je n'hésitai toutefois pas une seule seconde, pas même une moitié, pour m'engouffrer dans cette obscurité.

Un homme tomba à terre juste à mes pieds révélant derrière elle la silhouette du garçon aux cheveux dorés. Plus en arrière, Ingrid, prostrée, braquait son fusil d'assaut sur l'entrée de la bâtisse en ruine et je remerciai les Saints qu'elle ait hésité à tirer ou bien, tout comme les cadavres accumulés mon front serait orné d'une balle parfaitement bien placée.

—Lieutenant !

—On dégage ! Allez !

Mon ordre s'accompagna d'un mouvement de mon fusil et nous quittâmes sur le champ la scène de ce théâtre morbide. La grange n'était plus que tombeau, une fosse commune de toutes ces gens qui avaient perdus la raison et leur nom.

J'ouvris la marche une nouvelle fois et me précipitai dans la sente que je venais d'emprunter. Dans cette nécropole les chemins et sentiers formaient un labyrinthe qui ne semblait jamais finir dont les murets étroits semblaient se resserrer. Imposaient autant de désarroi qu'une angoissante promiscuité.

—On se dépêche, il faut rejoindre les autres.

Bien que je n'eus aucune idée d'où ils se trouvaient hormis peut-être Claude si tant était que le pauvre garçon respirait encore puisque le talkie ne faisait plus que grésiller lorsque je tentais de l'interpeler. Derrière moi, mes camarades, usés, traînaient la patte. Surtout Ingrid qui clopinait sur sa jambe droite. Sa cheville semblait ne pas vouloir suivre. L'on disait que lorsque le corps flanchait il fallait compter sur la tête mais celles de mes cadets étaient probablement ravagées, sans dessus-dessous devant un tel massacre que même moi, pouvais ainsi qualifier.

Je laissai Dimitri prendre la tête du cortège et attrapai le bras d'Ingrid que je passai sur mon épaule pour soutenir son poids. Les traits de son visage se tiraient chaque fois qu'elle posait pied au sol et je devinai qu'elle supportait silencieusement la douleur comme on l'exige d'un soldat. Le garçon pris à gauche à une intersection mais fût figé d'effroi tout comme Ingrid et moi une demi-seconde après. Il s'agissait d'un cul de sac : un mur épais de pierres impossible à escalader même dans le meilleur des états.

—Je…

—On fait demi-tour, ordonnai-je avant que le jeune homme perde pied.

Dans cette obscurité malaisante où chaque décision était capitale, nous ne pouvions perdre du temps. Ingrid était blessée, et les autres : introuvables.

Les ombres des murets et bâtisses en ruines, déformées, semblaient s'agrandir à nos pieds, jouaient avec nos nerfs et chaque pas que l'on faisait tels des funambules sur un fil distendu tentait de nous faire sombrer. Mon insensibilité devant pareille situation, devant ces corps se vidant de leur tripe et leur sang frisait la folie alors que je hurlai mes ordres secs froidement. J'étais bien la seule à rester de marbre puisque je pouvais même au travers des fringues sentir la réaction épidermique d'Ingrid qui peinait à marcher. Les deux étaient vidés, essoufflés, et seul mon instinct flirtant avec ce côté bestial que j'avais développé sur les nombreux champs de bataille, au cœur de Remire et de ses flammes, nous permettait à tous de tenir. La fatigue, physique, nerveuse, s'accumulait au fur et à mesure que l'algidité de cette profonde et sombre nuit enveloppait nos corps mais aussi nos esprits. Si les capacités d'un soldat se mesuraient d'une part dans ses nombreuses ou non compétences et facultés physiques, stratégiques, l'apanage de l'excellence résidait dans sa force mentale.

Ingrid fût la première à s'écrouler.

J'essayai de relever son corps mais celui-ci sembla se rigidifier comme soudain fait de plomb. Ses muscles tétanisés tremblaient sous mes doigts lorsque je remontai son treillis. Sa cheville était rouge et gonflée, rien de cassé toutefois néanmoins j'imaginai la douleur qu'une telle blessure provoquait. Nous ne pouvions hélas nous permettre de rester là, encore moins de panser blessures et plaies.

—Ca va aller… souffla-t-elle. Je…

Mais l'expression tenace de son visage se disloqua sur la contraction de ses muscles et sur ses traits tirés. La grimace de douleur qui l'habilla alors me força un rictus de compassion qui toutefois n'annonçait rien de bon.

—Appuyez-vous sur moi, on va y arriver.

Mes paroles sûres révélaient bien plus de douceur insufflée dans mes mots que je n'en avais voulus, imposés par ses maux. Mais son corps changé en plomb refusait de bouger.

—Lieutenant !

La voix de Dimitri résonna et perfora presque mes tympans. Je sentis le froid mordant me dévorer et le souffle de la mort, changé en dérangeants frissons, remonter de long de ma colonne vertébrale trop rapidement. Mon doigt glissa sur la gâchette de mon arme, bien trop lentement… Car lorsque je me retournai, l'individu d'environ deux mètres de haut était lui déjà là. Dans les ténèbres je ne pu voir sa bouche s'ouvrir mais entendis toutefois les hurlements gronder de sa gorge, toute la monstruosité s'en échapper. La silhouette large s'avança mais je n'eus le temps de tirer et pourtant, l'obscurité s'illumina en un seul détonement et la bête à qui manquait moitié du crâne désormais d'où quantité de sang et de chaire giclait s'effondra. Les longueurs blanches se soulevèrent de façon presque apaisante tandis que mon cœur tambourinait, dans cette sinistre nuit noire.

—J'imagine qu'il s'agit là de ce que vous qualifiez de situation d'extrême urgence, Lieutenant.

J'attrapai la main ganté pour me relever et Dorothea, juste derrière, se précipita vers la blonde qu'elle réussit à relever avec l'aide d'un Dimitri épuisé. Durant la seconde de répit que je me permis, mon regard bleuet s'accrocha étonnamment aux billes parme qui me fixaient. Ce manque d'émotion que je ne trouvais habituellement que dans mon propre reflet était aussi glaçant que fascinant. Devant la mort, porter un masque devenait chose aisée mais la difficulté résidait dans la possibilité de pouvoir ou non l'ôter, pour ceux qui le voulaient du moins.

Lieutenant… entendis-je grésiller ce qui me sorti de cette grotesque contemplation.

—Claude ?! Est-ce que tout va bien ? A vous.

Je suis à cours de munitions, Lieutenant.

—Le matériel de rappel est prêt, les cordes sont installées, m'informa une Edelgard aussi froide qu'elle était sûre d'elle.

—Quittez votre position, ordonnai-je à l'archer. Rejoignez-nous sur la rive.

Bien reçu.

Il ne nous fallut que quelques minutes pour sortir des sentes et regagner la rue principale du village abandonné mais pour autant habité avec l'aide d'Edelgard et de Dorothea qui avaient su préserver assez d'énergie pour se relayer afin de soutenir Ingrid. Nous arrivâmes prêt du matériel installé et moins d'une minute à peine après Claude déboula comme une fleur fraiche s'épanouissant à la rosée du matin avec un sourire conquérant malgré une expression fatigué mais néanmoins intacte. Qu'il aurait été cruel pour tous ces garçons et ces dames de ne plus pouvoir admirer un visage si parfait, pensai-je alors. Claude le premier.

—Par tous les Saints, je ne vais donc pas pouvoir échapper à ce disgracieux baudrier…

—Hélas, Dorothea. Dépêchez-vous.

Je lui filai rapidement un coup de main puisque loin de moi l'envie de la voir suspendu tel le jambon qu'elle avait évoqué d'avoir confondu l'arrière et le devant dans pareille situation, puis je me tournai vers Ingrid qui avait terminé d'enfiler le sien.

—Est-ce que ça va aller ?

—Oui, Lieutenant.

—Okay, alors on se bouge, allez, go go go !

Dimitri fût le premier à se lancer après avoir choppé la corde et deux des sacs-à-dos et son corps disparu bientôt tandis que je gardai l'accès à notre position à vue dans mon viseur braqué.

—Avec tout ce boucan le reste de la clique va se rameuter, on se magne !

Je tirai deux coups pour faire tomber une énième de mes victimes avant que celle-ci ne nous atteigne. Ingrid et Dorothea avaient déjà suivis sur les plaintes pour une fois agréables et rafraichissantes dans cet effroi de notre chanteuse attitrée.

—Lieutenant, allez-y !

—Passez la première, Edelgard. Je couvre notre position.

Une autre silhouette alla rejoindre les autres corps enchevêtrés qui allaient finir par constituer un barrage à force se s'amonceler les unes aux autres ainsi. Mes munitions risquaient toutefois de s'épuiser bien avant ma détermination et ma ténacité. J'avais beau abattre ces choses, ces infectés dont les symptômes rappelaient ceux de la rage : ils continuaient de se multiplier.

Je me permis une œillade en arrière et vis le sommet du crâne de ma cadette disparaitre après qu'elle m'ait lancé, semblait-il, un regard mêlant confiance et inquiétude. C'était mon tour. Je lâchai trois balles dont l'une rata ma cible : la fatigue me gagnait, et rangeai mon HK dans mon dos avant d'approcher du précipice. Je n'avais nul temps d'enfiler un baudrier pour m'accrocher à la corde et fis seulement un premier nœud solide pour soutenir mon poids sous mes fesses et un autre à ma taille. Edelgard posa pieds à terre et je descendis en large pas mais une main aux doigts racornis et noircis m'attrapa et le corps de la chose bascula. Mes yeux s'écarquillèrent devant les billes rougies exorbitées du type à l'envers qui grognait et qui se débattait, perturbant mon équilibre. La corde se bloqua et je peinai à descendre enroulée avec l'hideuse chose. J'attrapai difficilement mon couteau mais dans le mouvement pendulaire de la corde n'arrivait à viser.

Le corps d'un type plus haut fit littéralement chute libre et nous frôla de justesse pour s'écraser – je l'entendis – douloureusement au sol quelques mètres plus bas. Certainement l'un des plus hiératiques crevant tellement de faim que même un suicide eut paru charmant bien que ceux-ci n'étaient plus capables de penser. Finalement, dans un geste non calculé et encore moins contrôlé, ma lame hasardeuse trancha l'air, mais pas seulement.

La chose humaine hurlante s'éloigna de moi rapidement et la seule chose que je crus entendre entre les grondements fût la voix d'Edelgard dans ma chute libre vertiginente. Cette sensation de liberté, étonnante, peut-être un peu inquiétante également, disparut en un instant lorsque la nuit me happa.