« J'y crois pas ! Merde ! Tu sais que je t'adore toi ?» lâcha Arnaud en se passant une main dans les cheveux.
Ilinka rougit. Elle était venue après leur répétition pour leur présenter l'énorme dossier de candidature qu'elle avait préparé en secret pour Élégie. Si tout allait bien, ils pourraient participer au concours jeunes talents du Hellfest, l'an prochain.
La reconnaissance se disputait en lui à la jalousie, alors qu'Arnaud serrait fort son amie dans ses bras.
« De rien. Ça me fait plaisir... et le dossier n'est pas encore déposé, hein ! »
« Mais on s'en fiche, t'as vu le taf de ouf que tu as fait ?! Merci ! »
« Ouais, merci, c'est cool » nota placidement Sam, ponctuant sa phrase d'un coup de grosse caisse.
« Clair. Moi aussi, j'peux te faire un câlin ? » s'enquit Sébastien.
Elle opina, tandis qu'il ravalait péniblement un grondement mauvais.
« Bon, ben, je vous laisse terminer. On rentre ensemble, Zen ? »
« Ouais, on fait ça. »
Mais quel con ! Pourquoi lui répondre aussi sèchement ? Elle allait croire qu'il n'était pas content de ce qu'elle faisait pour eux !
Avec un petit sourire et un au revoir de la main, Ilinka sortit.
Arnaud attendit qu'elle ait fermé la porte du garage pour se tourner vers lui.
« Mec, si tu sors pas avec elle, c'est moi qui vais finir par le faire... Elle est trop... »
« Trop quoi ? T'as un problème avec Lili ? » grinça-t-il, s'avançant un peu, défiant.
Aussitôt Sébastien s'interposa.
« Zen, relax. Arnaud voulait juste dire qu'Ilinka est vraiment adorable d'avoir fait tout ça pour nous. C'est tout. Mmh ? »
Arnaud opina piteusement derrière lui.
Avec un feulement mauvais, Zen'kan recula.
Jetant en travers du garage sa bouteille de coca vide, Sam fit claquer sa langue.
« On s'en fait une petite dernière avant de s'casser ? »
Moyennant quelques maugréements, chacun retourna à sa place, et elle s'empressa de marquer la cadence.
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Laissant échapper un soupir épuisé, Rory se passa une main sur le visage. Qu'est-ce que c'était chiiiiannnt ! Cette fois, il n'y avait même pas d'erreur dans la formule, il avait déjà vérifié trois fois.
Une fois encore, il laissa son regard dériver, espérant trouver quelque chose de marginalement plus intéressant. Son regard s'arrêta sur le pull à carreaux de l'élève assise juste devant lui, au rang inférieur. Il s'agissait de la fille de l'autre fois, qui une fois encore traînait sur Instagram. Se décalant un peu, il se mit à observer son écran. Regarder les petites vignettes de chats, de bubble tea et de bouquets de fleurs séchées mélangées à des photos très travaillées de jeunes femmes rondes en bikini ou dans toutes sortes de tenues, était plus intéressant que le cours.
Au bout d'un moment, inconscient d'être observée, sa camarade se mit à retoucher une photo d'elle faisant mine de lire un livre à la BCU (1).
Quelques microscopiques défauts effacés, et les couleurs et la luminosité retouchées, elle posta l'image sur son compte, assorti de quelques mots clés bien choisis : #bodypositive #darkacademia #university #sciencegirl #selfie
Voilà qui était intéressant. Des concepts inconnus.
Sortant son propre ordinateur de veille, Rory ouvrit le moteur de recherche.
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Mais qu'est-ce qu'il foutait ? Inspirant à fond, il s'approcha.
« Salut. »
La jeune femme le fixa en clignant des yeux derrière ses immenses lunettes rondes.
« Oh ! T'es le mec qui glande toujours en cours de maths avancées ! Salut. »
Rory piqua un fard. C'était ça, l'impression qu'il donnait ?
« Tu veux t'asseoir ? Attends, je reprends mes affaires. Je m'étale, je m'étale. » s'excusa-t-elle, récupérant maladroitement les piles de livres et autres notes jetés pêle-mêle sur la table.
« Non, non, c'est bon. Je voulais juste te dire que l'autre jour, j'ai un peu vu ton Insta... »
Ce fut à son tour de piquer un fard.
« Et ? » demanda-t-elle, un peu défiante.
« Ben, je voulais juste te dire que je connais un ou deux coins sympas dans le genre dark academia... »
« Oooh. Oh ! Trop cool ! C'est aussi un truc qui t'intéresse ? »
Comment lui dire qu'il ignorait même ce que c'était deux jours plus tôt ?
« Oui. »
« Trop bien ! OK, maintenant, faut absolument que tu me montres ces coins ! Genre maintenant ! T'es libre ? »
Techniquement, il avait un cours, mais il haussa les épaules.
« Oui. »
Elle sourit, d'un grand sourire simple qui fit remonter ses joues, lui donnant une fois encore l'air d'un écureuil gourmand.
« Alors en avant ! »
Lançant un regard d'excuse à la table voisine, dont les occupants dérangés par le bruit avaient levé le nez, il suivit.
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« Vous êtes sûrs que ça pose pas de blème ? » s'enquit Tania, examinant avec curiosité le bureau de Zen'kan.
Bureau qu'il avait soigneusement rangé, comme le reste de sa chambre, ne put s'empêcher de noter Ilinka.
« Aucun, ma mère bosse de nuit. Y'a personne à part moi jusqu'à demain matin. »
« Cool ! » lâcha la jeune femme, poursuivant son inspection. « C'est un peu cringe, tout ça... mais c'est très... humain... J'suis déçue. Je m'attendais pas à quelque chose d'aussi normal... » nota-t-elle, pointant du menton un poster de métal écorné.
« A quoi tu t'attendais ? » s'enquit Ilinka depuis son coin préféré, au pied du lit, là où elle pouvait s'appuyer confortablement contre le vieux montant usé.
« J'sais pas... un truc genre labo de Frankenstein... ou pod gluant, genre comme dans Alien... »
Zen'kan se tourna vers elle, avec un sourire trop grand et de très, très mauvaise augure.
« Non ! Ne fais pas ça ! » lui siffla-t-elle mentalement.
« Pourquoi ? Elle est dans le secret maintenant, non ? »
« Elle sait juste qu'on est pas humains, et c'est déjà bien assez comme ça ! »
L'amusement cru de son ami la fit frisonner.
Avec un sourire complice, il se décala un peu, afin d'être dans le dos de Tania, qui détaillait à présent les quelques mangas alignés sur son étagère.
« Zen'kan, non ! » grinça-t-elle, articulant silencieusement les paroles.
Elle n'eut en retour qu'une onde chaude qui se voulait rassurante. Comme on repousse une main d'une tape, elle la renvoya.
Zen se contenta de hausser les épaules, pêchant son collier dans son t-shirt.
Ilinka ne put qu'ouvrir grand la bouche, le souffle coupé, alors que l'hologramme disparaissait.
Quelques longues secondes s'écoulèrent, qu'elle passa à fixer alternativement le jeune wraith et l'adolescente. Puis Tania se retourna, un livre en main, pâlit, hurla, et jeta ledit volume à la tête de Zen'kan – qui l'esquiva sans peine.
Ilinka lut ses intentions avant même qu'elle ne bouge et, plongeant en avant, elle se rua sur la porte, la bloquant de son corps.
La jeune femme se jeta sur elle, prise d'une peur panique parfaitement compréhensible.
« Tania ! Tania ! Tout va bien. Tu es en sécurité, arrête. Tout. Va. Bien ! »
C'était difficile d'à la fois bloquer la porte et la retenir. Surtout sans lui faire mal.
« Et toi, remets ce satané collier ! » grinça-t-elle à l'attention du jeune wraith.
L'air soudain bien moins content de lui, Zen s'exécuta.
« Lili, Zen, tout va bien ? » s'enquit télépathiquement Rory.
« Non. Ce crétin a enlevé son collier devant Tania. » répondit-elle.
« Bougez pas, j'arrive. »
La lassitude de leur aîné était palpable.
Continuant à tenir l'adolescente hystérique, Ilinka fusilla son ami du regard.
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« Tiens, voilà, un thé bien sucré. Ça va te faire du bien. » affirma gentiment Rory, posant devant Tania une tasse fumante, avant d'aller s'installer sur la banquette en face, non sans savoir collé une sacrée taloche à l'arrière de la tête de Zen qui gronda, se frottant le crâne d'un air vexé.
L'aîné se contenta de l'ignorer, préférant détailler l'adolescente qui, les mains tremblantes, buvait la boisson d'un air craintif.
« Bon, je suppose que maintenant, tu as encore plus de questions qu'avant, n'est-ce pas ? » demanda-t-il, d'un ton doux.
Tania opina mais ne dit rien.
Zen'kan faillit faire remarquer qu'ils étaient télépathes mais ne pouvaient pas lire dans sa tête s'ils ne la touchaient pas, mais le regard des deux autres le fit taire.
Il fallut que la jeune femme finisse sa tasse pour qu'elle retrouve sa langue.
« T'était vert, bordel de merde ! » cracha-t-elle, désignant Zen'kan d'un doigt agressif.
« Ouaip. » répondit l'intéressé, pas le moins du monde impressionné.
« Comme un putain de serpent ! Et les yeux... les dents... Comment ? C'est quoi le truc ?! »
L'adolescent agita son pendentif.
« Hologramme. »
« Queuah ? » coassa Tania.
Rorkalym soupira, et d'une main douce mais ferme, empêcha Zen'kan de retirer à nouveau le dispositif.
« Ces colliers nous donnent une apparence humaine. Ça ne change pas la forme de nos corps. Juste la couleur de notre peau, de nos cheveux, etc. »
La jeune femme hocha la tête, l'air de ne pas tout avoir suivi.
« Z'êtes quoi ? Des reptiliens ? Genre, vous contrôlez le monde ? »
L'idée, à défaut d'être correcte, était amusante.
Ilinka hésita. Tania était son amie. C'était à la base à cause d'elle qu'ils en étaient là, c'était donc sa responsabilité, et pourtant, elle se sentait tout à fait incapable de vocaliser clairement ce qu'elle avait passé une vie à taire.
Heureusement, Rorkalym semblait tout disposé à répondre à sa place.
« Non, on ne contrôle pas plus le monde que toi, et nous ne sommes pas des reptiliens. »
« Alors quoi ? Des Martiens ? »
« A ma connaissance, il n'y a pas de formes de vie en dehors de la Terre, dans le système solaire. »
Tania le fixa, l'air vexé.
« Ce qui veut dire ? » siffla-t-elle finalement.
Rory soupira.
« Qu'on vient de plus loin. »
« Genre Jupiter ? »
Cette fois, il ne put se retenir de rouler des yeux.
« Jupiter, c'est dans le système solaire, patate ! » lança Zen'kan.
« On vient d'une autre galaxie. » finit par ajouter Ilinka, plus pour faire cesser ce supplice au plus vite qu'autre chose.
Tania prit un moment pour digérer l'information.
« Comment vous êtes arrivés ici ? »
« En vaisseau, il y a longtemps. » répondit simplement Rory.
« Longtemps comment ? »
« Presque quinze ans. »
« Seulement ?! »
« Oui. »
Une fois encore, l'adolescente prit le temps d'absorber les informations.
« Y en a combien des comme vous ? »
« Pas beaucoup. »
« Combien, putain ?! » cracha la jeune femme.
« Cinq. On est juste cinq. On a pas plus de colliers holographiques. » lança Ilinka, inquiète de la voir s'énerver.
« C'est qui les deux autres ? Ta mère ? » demanda-t-elle, suspicieuse.
Ils échangèrent un bref regard. Une brève pensée. Pas besoin de tout révéler.
« Non. Maman est Terrienne. »
« Alors qui ? »
« Mon père. »
« Et le mien. » ajouta Rory.
Tania se tourna vers Zen'kan, qui haussa les épaules avec une petite moue.
« Ma daronne est Américaine. Ce qui en fait sûrement une extraterrestre pour les standards du coin, mais... »
Le silence retomba, longtemps.
« Pourquoi vous êtes là ? » demanda finalement la jeune femme.
« On est plus ou moins des réfugiés de guerre. Nos parents nous ont emmenés ici pour qu'on puisse grandir en sécurité. »
« C'est la guerre, sur votre planète ? »
Rory opina, ne cherchant pas à la corriger.
« Je suis désolée. » lâcha-t-elle, fixant sa tasse.
Elle semblait si piteuse, si misérable, qu'Ilinka ne put s'empêcher de lui poser une main compatissante sur le bras.
Ses pensées la frappèrent. Tania s'en voulait. Son père était probablement un assassin qui avait fui ses responsabilités, et eux n'étaient que de pauvres réfugiés, ayant sans doute fui des tueurs tout aussi sanguinaires.
C'était ça, son secret ?!
Elle aurait voulu la rassurer. La consoler. Mais comment ? Lui dire qu'ils étaient des prédateurs ? Que ses propres parents avaient sans aucun doute tué bien plus de gens que le sien ? Que chacun de leurs parents avait eu son content de meurtres ?
Qu'un jour, sûrement, ils seraient eux aussi obligés de tuer ? Parce que Pégase était un univers sans pitié, et les wraiths une race brutale ?
Certainement pas.
Elle se contenta donc de lui serrer doucement le bras en lui offrant un sourire qu'elle espérait rassurant.
« Tu veux encore du thé ? » s'enquit Rory pour faire bonne mesure.
Tania opina, se redressant un peu.
Une fois sa tasse remplie, elle les fixa, l'air décidé.
« J'peux revoir ? »
Avec un haussement d'épaules et un vague acquiescement, Zen'kan retira son collier.
L'adolescente se crispa sensiblement, mais cette fois, elle ne bougea pas.
« Et toi ? » lança-t-elle à Rory qui, docilement, imita son ami.
Elle les détailla longuement, deux aliens incongrûment assis sur le banc usé de la petite cuisine de Milena, puis elle se tourna vers Ilinka, qui agita les mains, mal à l'aise.
« Non. Je veux pas. Je déteste l'enlever. »
« Tu me dois bien ça. »
La jeune wraith se tortilla sur sa chaise, agitée, puis lentement, douloureusement, elle s'exécuta, juste un bref instant. Juste le temps de voir ses mains devenir vertes.
« Voilà, contente ? »
« Mmmh... Pourquoi tes cheveux ont pas changé de couleur ? »
« Parce qu'ils sont noirs. »
« Pourquoi les leurs sont blancs ? »
Les trois wraiths haussèrent les épaules.
« Et à part être verts dedans et dehors, vous pouvez faire quoi de cool ? » demanda la jeune femme.
« Ah ! On peut faire ça ! » s'enthousiasma Zen'kan, tendant une main, l'air très concentré.
Ils l'observèrent devenir de plus en plus congestionné sous l'effort, puis alors que Tania jetait un regard perplexe aux deux autres, Rorkalym soupira et agita vaguement la main, faisant danser quelques ombres argentées aux limites de la vue de la jeune femme.
« Wouah, merde ! C'est quoi ça ? »
« Juste des illusions. Une perturbation de ton nerf optique. »
« T'es rentré dans ma tête ? »
Rory opina.
« Tu peux lire mes pensées ?! »
« Non. »
« Mais tu étais dans ma tête ?! »
« Oui. »
« Donc tu peux me « perturber le nerf optique » mais c'est tout ? »
« Alors nan ! Si j'fais ça... » intervint Zen'kan, amorçant un geste pour la toucher. D'une grande tape, Ilinka l'en empêcha.
Tania les détailla un à un.
« Si tu fais ça, y s'passe quoi ? » demanda-t-elle suspicieuse.
« Je lis tes pensées. » se vanta le jeune wraith.
« Mais, l'autre, il vient de dire que non ?! »
Ilinka se sentit obligée de rectifier.
« On est télépathes. Mais, on ne peut pas entrer en contact avec un humain si on ne le touche pas. »
« Donc si j'fais ça... » hasarda l'adolescente en lui saisissant la main.
Quelques secondes s'écoulèrent.
« Y s'passe rien ? »
Ilinka lui offrit un petit sourire d'excuse.
« Ça peut être dangereux pour toi. Surtout si tu es stressée... comme maintenant... »
« Je suis pas du tout stressée ! » protesta-t-elle.
Mais après quelques instants, elle sembla se raviser, et retira sa main.
« Putain... Meeeeerde... C'est genre, dingue... » finit-elle par lâcher, la nouvelle réalité prenant enfin toute sa dimension.
« Je suppose qu'on va attendre un peu avant d'aller bosser sur l'exposé d'histoire, hein ? » hasarda Ilinka.
Tania opina, désignant avec une grimace explicite les deux jeunes aliens de l'autre côté de la table, qui s'empressèrent de remettre leur collier.
(1) Bibliothèque cantonale universitaire.
