Chapitre 33

Je fixe l'eau calme du lac. Je me plonge dans mon enfance, celle encore innocente et joyeuse. En ce jour où mon père a porté son attention sur moi. Les mots prononcés face à mon exploit de la boule de feu suprême. Cet endroit n'a pas changé. Le ponton en bois usé par le temps, les arbres entourant telle une barrière l'étendue de l'eau. Ecoute Sasuke, tu dois d'abord malaxer ton chacra puis le contenir au niveau du thorax. Et dans une grande expiration, tu expulses le chacra. Lentement, j'exécute les signes incantatoires. Je sens le chacra monter dans mon corps, je le garde en moi quelques secondes pour l'expulser. Le feu prend sa forme de boule et traverse le lac. La chaleur ne perturbe pas le calme plat de l'eau. Je tiens le plus longtemps qui m'est possible. Les dernières flammes disparaissent. Je me retourne vers l'image, ce fantôme de mon père. Son visage sévère, habillé de son habituel kimono vert où règne le signe Uchiwa, ses bras croisés sur son torse. Il est semblable au passé, à ce jour. Il ne dit aucun mot, et quitte le ponton. Il m'adresse ces mêmes dernières paroles. Ne deviens pas comme ton frère. Je le retiens de ma voix. Je dois lui dire, cette vérité. Non, je serai fière de devenir comme mon frère. Un ninja qui a sacrifié sa vie pour protéger son petit frère et le village qu'il aime tant. Oui, je veux être cet homme. Père, tu as tord. J'ai repris la raison d'être de mon frère : protéger Konoha. Et, au grand jamais, je ne le regretterai. Je continue de fixer cette silhouette fantomatique. J'aperçois un léger sourire de fierté. Oui, toi aussi tu as compris père. Je ne dois pas m'en vouloir de ta disparition. Je suis fier de toi, mon fils. Ces paroles, tu ne me les a jamais prononcés. Alors pourquoi je les entends ? Est-ce ton esprit, veillant auprès de Kami, qui me parle ? Peut-être bien. Merci, Père.

J'ouvre le panneau dans le silence. La maison encore et encore vide de vie. Non, je suis là moi. Sasuke, mon petit garçon. Tu sembles m'attendre, debout au milieu du couloir, tes mains sur ton tablier. Je ne t'ai jamais vu autrement habillée de ce tablier par-dessus ta robe. Ton visage semblable au mien me sourit maternellement. J'ai toujours gardé cette image de toi dans mes souvenirs. Jamais je n'ai rencontré ta mine soucieuse ou terrifiée. Et pourtant, je sentais en toi une détresse. Celle d'une mère qui ne pouvait réconforter son fils aîné. Qui n'avait aucun contrôle sur la pression qu'on lui imposait. Alors, tu as tout fait pour me garder éloigner des tracas du pouvoir. La seule présente à tout moment, qui ne m'a pas donné déception, c'est ton amour maternel. J'ai l'impression de redevenir ce petit garçon de six ans. Ce petit homme qui ne demandait qu'une seule chose : de l'attention. Un personnage qui réclamait l'admiration de son père et la force de son frère aîné. Toi, unique femme de mon enfance, tu m'as pris tel que j'étais. A tes yeux, j'étais Sasuke ton petit garçon. J'aimerai te remercier. Te transmettre toute ces pensées. Tes bras translucides se tendent vers moi, m'incitant à me réfugier à l'intérieur. Tel le petit garçon que j'étais, j'accours pour trouver ce lieu d'invulnérabilité. Mes bras entourent ta silhouette. Ô Mère, que vous me manquez. Je prie pour que vous ayez trouvé la paix. Votre voix en cette nuit me revient : Sasuke, n'entre pas ! Jusqu'à la fin, vous avez cherché à me protéger. Merci, Merci… Sois heureux mon fils. Ton image disparaît en de milliers étincelles d'or. Une étoile qui retourne dans les cieux, auprès de Dieu et de son mari. Deux étoiles qui brilleront au-delà de leurs congénères. Mais moi, je suis toujours là !

L'interpellation mesquine me conduit dans le domaine. Je continue de suivre cette petite voix qui me mène vers ce mur. Cette image que j'ai essayé à tout pris d'effacer de mon esprit. Ce symbole qui a signé la fin des Uchiwas. L'éventail éventré par le kunai de mon frère. Cet après midi, où j'ai vu pour la première fois le visage terrifiant d'Itachi. Il y a bien longtemps que je ne m'étais pas remémorer ce souvenir. Amorcement de la chute de mon clan, le début de mon cauchemar. Vois-tu cette fissure ? Elle est comme le sang qui entachera indéfiniment tes mains de tueur. Tout comme ton frère, Itachi Uchiwa. Que cherches-tu à faire ? Je ne suis pas atteint par tes attaques. Je m'approche de l'éventail et mes doigts frôlent la pierre. Je sais ce que je dois faire, redorer cet insigne. Il est le symbole d'un passé marqué de haine et de tuerie. Comme tu le souhaitais mon frère, je vais redonner une nouvelle vie à notre clan. Ensemble, nous ferons des Uchiwas un nouvel espoir. Assis sur le banc de pierre, tu me regardes de ce sourire. Un sourire longtemps effacé de ton visage, perdu au fond de toi. Une expression qui tu n'accordais qu'à ma vue. Peut-être la seule vérité en toi, personnage qui s'est construit autour des mensonges. Je m'assois à tes côtes, les larmes coulent d'elle-même. Itachi, mon frère. Pardonne-moi pour toutes mes erreurs. Rend-moi ce que tu m'as pris il y a longtemps, la confiance. Je t'en pris, libère-moi de mon malheur. Une tapette sur le front, ta main qui me ramène près de toi. Itachi ! Vis, vis pas pour haïr. Avance pour aimer, Sasuke. Oui, mon frère. Je vais me rattraper au fur à mesure. Plus jamais je ne craindrais ta vue. Parce que je sais, que c'est toi qui me félicite. Quelque part en ce bas monde, une partie de toi subsiste pour protéger ton village et ton petit frère. Itachi, je t'aime tellement. Moi aussi, tu es mon petit frère. L'unique personne importante à mes yeux dans ma famille. Comme moi, Itachi. J'entends un léger rire, le sien moqueur. Je connais par cœur ce son. Le même qu'à chaque fois que je dis une bêtise. Tu as une nouvelle famille, maintenant. Je ne comprends ce que tu veux dire. Je suis seul, sans famille. Je ferme les paupières, je veux profiter de cet instant. Mon frère, mon grand frère.

Tu t'assois dans l'herbe, en face de moi. Déjà en position de lotus, je n'attends plus que ton signal. Un simple regard me fait comprendre. A l'unisson, nous refermons nos paupières pour nous plonger dans les pénombres de nos êtres. Nos respirations ralentissent, s'accordant l'une sur l'autre. Les battements réguliers de nos cœurs jouent un rythme régulier et apaisant. Tel un orchestre, nos êtres s'unissent pour entonner une mélodie dès plus exquise. Chaque note fait vibrer mon être. C'est la première fois que j'atteins un tel degré de synchronisation. Ton corps donne des accords aigu et cristallin alors que les miens sont plus dans les graves. Nous formons un tout. Je me laisse emporter par la musique produite par nos deux existences. Elle m'emporte loin, très loin. Une explosion de lumière se présente à moi. Je ne connais pas ce lieu. Néanmoins je sais qu'il est en toi.

Le chant des oiseaux perturbe le calme de la plaine. L'herbe d'un beau vert printanier ploie sous la douce brise du vent. Le mouvement régulier des brindilles vertes montrent l'éblouissement des rayons du soleil. L'astre jaune surplombe le lieu de toute sa magnificence, cohabitant avec les nuages semblables au coton. Quelques arbres sont présents, de magnifique cerisiers centenaires. Apportant leur touche de couleur avec les pétales roses pâle de leur fleur, Sakura. Au milieu de cet endroit enchanteur, une silhouette patiente. Les cheveux au vent, les bras le long du corps, la tête accueillant la chaleur solaire, elle attend. Sa robe blanche révélant un peu plus ses cuisses au grès du vent, virevolte. J'entame mon avancée vers la silhouette. Celle-ci se tourne lentement vers moi pour montrer le visage de porcelaine qui est le tien. Ta main se tend vers ma personne. Je m'immobilise. Je connais la signification de ce geste. J'aimerai attraper ta main mais je n'y arrive pas. Quelque chose m'y empêche. Mon corps devient lourd et rigide comme de la pierre. Je ne peux plus faire un pas de plus. Ais-je vraiment le droit ? Entre vouloir et pouvoir, il y a un grand fossé. Suis-je prêt à le franchir ? Tes doigts se replient peu à peu ta main rejoins le long de ton corps ton visage si épanouie se renferme. Le décor disparaît. La dernière image sont tes yeux colériques et emplis de déception. Je me sens expulsé. Les chants d'allégresses de nos deux corps ne sonnent plus à mes oreilles. Mon être cesse de vibrer avec le tien. L'harmonie fait place au chaos. La lumière vient agresser mes iris avec une violence incroyable. Tu es déjà debout. Tes membres tremblent, tentant de contrôler la rage en toi.

- La séance est finie. Il est temps pour moi de partir. Lances-tu sèchement

J'esquisse un mouvement pour te retenir mais ce n'est pas assez rapide. Tu as disparu dans la maison, laissant résonner tes pas colériques. Je reste un moment stoïque puis me lève précipitamment pour te rejoindre. Les derniers mots saignent mon cœur. Non, je ne te laisserai pas quitter cet endroit. Ce n'est pas ce que tu crois. Laisse-moi une seconde chance. Non, tu ne partiras pas de la demeure. Elle sera ta nouvelle maison. Peut importe la façon, tu resteras. J'entame la montée des escaliers, tu me bouscules en tenue d'Anbu. J'attrape ton bras, tu le dégages en grognant. Je dévale les marches à ta suite et cette fois te bloque le chemin. Tu m'assassines du regard, je ne bougerai pas.

- Dégage Uchiwa !

- Non, tu vas m'écouter Hyuga.

- Tout as été dit, il me semble. Si tu es incapable de saisir ta chance, ce n'est pas mon problème.

- Ce n'est pas aussi simple ! Laisse-moi m'expliquer !

Tu ne veux rien entendre et me pousses contre le mur. D'un réflexe rapide, je te fais tomber au sol. Je bloque ton corps entre le parquet et moi. Tu continues de te débattre, sans résultat. Je renferme ma prise pour ne te laisser aucune chance. Je distingue les larmes montées dans tes beaux yeux blancs. J'essaye d'en faire abstraction.

- Tu ne peux pas me demander de prendre une décision comme ça, sur le moment. Tu sais parfaitement mes peurs. Mais j'ai besoin de toi…

- Pourquoi ? Pourquoi veux-tu me garder auprès de toi ? Gémis-tu

- Avec toi, je n'ai pas à affronter mes démons.

- Alors je ne suis qu'un simple remède contre ta lâcheté ? Une personne que tu vas jeter dès que tu n'en auras plus besoin ? Désolé, je n'aspire pas à devenir ce personnage ! Cries-tu

Ton visage se crispe sous la colère, les larmes coulent le long de tes joues créant des sillons. Ton corps hurle le rejet que tu éprouves en ce moment à mon égard. Violemment tu retournes la situation pour me surplomber. Cette fois se sont mes poignées qui sont enfermés dans une étreinte de fer. Tes dents grincent sous la pression de ta mâchoire. Ta voix se casse sous la puissance de ton hurlement.

- Pourquoi ne te laisses-tu pas aller pour une fois ?

J'écarquille les yeux. Je n'entends plus qu'une chose, le bruit de tes pas sur le parquet. Plus rien ne compte. La lumière s'éteint. Je suis plongé dans le noir. Je me recroqueville en fœtus. Je n'ai plus qu'à me laisser submergé par ma bêtise. Mais qu'ais-je fais ? Je viens d'éteindre moi-même la flamme qui m'illuminait.