Chapitre 2 : Remords
La journée suivante du Kynval fut identique à celle d'avant-hier. Axeli lui avait demandé de surveiller l'extérieur cette fois, sachant que Vernaa finirait de son plein gré dehors s'il ressentait de la lassitude. Coïncidence ou hasard, il fut choisi comme garde de la porte de la grande tour, exactement comme avant la bataille quand il avait écrit son journal.
L'ennui ne l'accompagna pas cette fois, et si c'était le cas il devenait songeur. Il se remémora cet affrontement d'hier, et essentiellement la femme qui l'avait affecté. Qui était-elle ? Et pourquoi il n'avait pas pu la tuer ? Il avait du mal à trouver ses réponses.
-Je n'aurai laissé la vie à personne... Pensait le drémora.
Vernaa savait qu'il était différent des autres Daedra en raison de ses sentiments qu'il pouvait ressentir. Or il ignorait quelles étaient ces émotions qu'il avait parfois. Quand il se fatigua de ses journées, il avait compris que l'ennui était avec lui car cette chose abstraite n'avait rien de nouveau pour le Kynval. Mais épargner un mortel... Axeli serait furieux si un de ses frères lui avait parlé de cet acte de la part de Vernaa, lui qui était à son écoute. Indirectement, il avait désobéi à son chef. Le sang aurait dû couler, aussi bien le plus impur que le pur.
Mais la cause, le sentiment qui avait arrêté sa lame meurtrière, qu'était-elle pour qu'il soit autant clément pour une faible ? Vernaa ne voyait pas clair en lui, toujours assombri par les ténèbres qui représentaient les Daedra. Leur race ne méprisaient pas les autres, mais seul le désir de changer le monde par la destruction les rendait terrifiants aux yeux des mortels. Le drémora avait bel et bien provoqué la peur mais non la destruction, exceptionnellement pour la plus innocente des humaines. Qu'avait-elle de plus ? Il avait tué des hommes, une femme n'aurait rien changé à ses intentions. A moins que si... Les drémoras étaient tous nés mâles, le genre féminin n'avait presque jamais existé dans leur univers. Vernaa avait du mal à comprendre.
Elle vivait grâce à lui parce qu'elle était une femme, et qu'elle n'était pas une guerrière ? Même s'il ressentait des choses que les autres Daedra ne pouvaient pas, il ne répondait pas sur ce pourquoi cette mortelle n'avait pas rendu son dernier souffle. Un Daedra possédait davantage un esprit combatif qu'une intelligence et une réflexion. Vernaa avait seulement, sans qu'il le sache, cette conscience qui lui permettait de se mettre en question et de posséder des sentiments identiques à ceux des humains. Certains drémoras étaient capable d'avoir peur et de souffrir aussi bien physiquement que mentalement. Mais le Kynval exprimait d'autres émotions. Face à cette inconnue, il avait eu de la pitié, un autre drémora aurait été aussi cruel que s'il tuait un garde ou un innocent.
-Je vois que tu ne quittes pas la tour cette fois-ci, Vernaa.
Cette voix était celle d'Axeli. Il était à sa droite car il fut sorti de la tour. Le Kynval oublia un instant ses pensées pour le regarder et savoir pourquoi il venait auprès de lui.
-Dis-moi une raison pour laquelle je serai allé ailleurs, répliqua le drémora.
-Je te retourne la question, répondit le Kynreeve sans aucun ton sévère.
-C'est cette bataille, je repense à cet affrontement. Nous étions presque victorieux, mentit Vernaa.
-Tu as été brave, même si nous avons échoué. Pour être honnête, tu es le Daedra parfait. Si notre combat a bien débuté, ce n'est que grâce à tes prouesses.
Le Kynval n'ajouta aucune parole, son supérieur lui disait qu'il alla inspecter les autres tours puis il partit. Pour Axeli, Vernaa était le seul en qui il avait confiance. Il avait commis le plus grand nombre de meurtres depuis qu'il avait vu le jour... sauf qu'il avait fermé les yeux sur une seule personne quand ils furent à Chorrol. Le drémora se demanda pourquoi il avait tué les autres mortels. Seulement parce que son supérieur le lui avait ordonné ? Sûrement, un Daedra ne devait pas réfléchir ou songer plus tard à ses actes.
Cependant, il sentit comme un malaise en lui. Les hommes méritaient-ils un sort aussi cruel ? Ces gardes qui se battaient si vaillamment pour défendre leur pays moururent tous à travers son épée. Ils étaient tous aussi humains qu'elle. Vernaa n'avait accordé aucune pitié pour eux. Il ne l'aurait pas pu de toute façon, sinon Axeli ne comprendrait pas son comportement. Ces créatures avaient vécu en paix, jusqu'à leur arrivée. Leurs ennemis provoquaient-ils aussi la destruction par simple hostilité ? Il l'ignorait. Parce que les Daedra étaient plus puissants qu'eux et ces mortels n'avait jamais dépassés les drémora ? Cette bataille, était-ce juste une démonstration de leur pouvoir ? Une extermination des faibles qu'ils n'avaient pas leur place dans ce monde ? Fallait-il étendre le chaos afin de prouver la supériorité des Daedra ?
Ses pensées uniques furent les siennes. Il n'arrivait pas à croire ce point de vue qu'il avait si vite... modifié. En principe, le Daedra donnait la mort aux autres espèces, mais il ne la retenait jamais. Pour cette femme qu'il sauva, l'innocence et la pureté l'avaient atteint jusqu'à son cœur. Sa mort...
-Je n'ai pas fait qu'éloigner la mort... je l'ai rejetée ! Pensa t-il avec étonnement.
Les autres habitants auraient pu survivre alors par la même ruse, mais c'était impossible. Il ne songea que maintenant à ce qu'il pouvait faire pour ces mortels. Mais qui était-il pour penser au destin de ces créatures ? Daedra, ou humain ? Humain ? Impossible.
-Non, ma vie est vouée à Axeli. Et nous sommes les serviteurs de notre prince. C'est la preuve que je suis un drémora, comme lui...
Il tourna le dos à toutes ces questions incessantes. A quoi cela lui conduirait ? A rien. De plus, il devait garder le silence sur le sauvetage de cette mystérieuse femme. Il disait tout généralement à Axeli, mais pour ce secret, il ne pouvait pas. Même s'il était compréhensif avec lui, il serait incapable de fermer les yeux sur un assassinat non réalisé par son drémora le plus fidèle.
Il devait vider son esprit, ne songer à rien pour ne pas regretter la mort des hommes... Il désobéit de nouveau à son supérieur et vagabonda dans les plaines désertes aux alentours des tours. Le sang avait séché depuis la fin de leur combat, quelques corps ça et là étaient délaissés. L'odeur de la putréfaction le laissa indifférent. Pour les plus anciens cadavres, il ne restait que les squelettes.
A la base d'un rocher à quelques mètres, il en aperçut un mais il vit quelque chose à sa main qu'il n'avait pas remarqué avant : un petit livre. La couverture rougeâtre avait été salie par le temps. Sa curiosité le fit approcher de l'objet et il le prit de la main dont il ne restait que les phalanges. Il ouvrit le livre de pages jaunies, l'écriture était encore lisible cependant elle n'avait rien de daedrique. Aucun Daedra comme lui ne pouvait lire et encore moins comprendre. Il garda le livre avec lui et décida de traverser le pont à proximité. De l'autre côté, il y avait une impasse et donc aucun drémora ne pouvait venir. Il choisit cet endroit pour s'isoler d'Axeli et s'éclairer davantage sur ces pages cryptées.
La première ligne était courte. Il y avait un chiffre, un mot, une virgule qui servait de ponctuation, suivi encore d'un chiffre puis d'un mot. Les lettres étaient différentes mais les numéros identiques. Le premier était dix-huit, le second cinq. Après le deuxième, il examina les quatre lettres. Il reconnut une sorte de O, une lettre qu'il ne négligea pas car elle était présente sur toutes les portes d'extérieur des tours rappelant leur monde : Oblivion. Celle qui suivit était arrondie comme leur U daedrique. Les autres restaient un mystère mais il se basa sur les propres mots qu'il écrivait. Jour était le seul nom commun auquel il pensait et il pouvait correspondre car il y avait un chiffre à côté, comme le Kynval faisait. La personne avait alors écrit son journal, comme Vernaa quelques temps auparavant.
Il lut ensuite entre les lignes. Il reconnut peu de lettres cependant. Un verbe attira son attention, même avec deux lettres reconnaissables cette fois elles étaient quasi-identiques : mourir. Précédent légèrement, il en comprit un autre en s'aidant du U et du R, la peur. Les lettres daedriques étaient de simples runes, le drémora n'aurait jamais pu reconnaître immédiatement le P et le E.
En quoi la terreur et la mort étaient-elles si liées dans ce livre ? Le visage de la femme blanche lui revint en souvenir, il avait vu cette émotion. Elle était le sens de cette mystérieuse phrase. La peur de mourir. Les Daedra pétrifiaient tellement les mortels que certains n'avaient aucun courage et perdait espoir. Croyant il y a quelques minutes qu'il pourrait méditer en paix dans son monde, la bataille qui fut sa première fois le pénétrait toujours.
-Nous répandons le chaos et nous les tuons, mais quel est notre objectif ?
Axeli avait la réponse à toutes ces questions. Sa prudence lui murmura de rester aussi muet que pour la pitié qu'il avait eu pour l'habitante de Chorrol. Sans la vérité, il se mit à regretter ses homicides volontaires. Des morts sans raison, une ville attaquée pour la changer en ruine comme leur monde. Que pensait leur prince Mehrunes Dagon ? Peut être la destruction et rien que la destruction. Ses serviteurs accomplissaient cette tâche et le vénéraient. Mais Vernaa était l'unique drémora qui ne pensait que très rarement au prince Daedra. Avant la bataille, son âme était vide et dépendante à son supérieur. Et après, le vide fut comblé par « elle » et ses semblables mortels, Axeli n'était qu'une pensée mineure.
Il avait des difficultés à trouver la raison de son changement. Si son univers n'était pas aussi strict et aussi cruel, il n'aurait pas hésité à chercher la vérité. Mais il était certain d'une chose, à cause de sa différence par rapport aux autres drémoras...
-Rien ne peut m'aider dans ce monde. Si je ne craignais aucun châtiment, je te dirais tout, Axeli.
Les minutes passèrent, le Kynval avait laissé le journal sur les plaines et revint au pied de la tour. Sa chance l'empêcha de subir la colère d'Axeli, il aurait vu son absence si Vernaa était resté une minute de plus avec le livre. Les drémoras se regardèrent. Vu qu'il ressentait certaines émotions, le Kynval se lasserait de voir son supérieur en permanence et il lui parlerait avec plus de franchise. Mais Axeli était le seule Daedra qu'il respectait et appréciait. Il s'abstenait parfois d'être franc, certaines remarques pourraient être désagréables pour son chef de guerre. Le Kynreeve prit toujours l'initiative de parler avec lui.
-Tu es sage comme les autres, Vernaa.
-Oui, répondit-il normalement.
Le drémora ne parla pas davantage. Il se demandait si Axeli pouvait l'écouter un peu plus et s'il pouvait lui parler. Et comme s'il avait lu dans ses pensées...
-Tu attends une réponse de ma part. Tu es peut être tourmenté, je ne me trompe ? Demanda t-il en venant à côté de Vernaa.
-Même si je suis différent des autres, tu peux voir ce que les Daedra ne voient pas en moi, fut-il rassuré quelque part en lui.
-Je suis à ton écoute, le laissa parler Axeli.
-Je devrai être fier de ces sentiments que j'éprouve. Mais je cherche pour quelle raison je suis si différent ? Je n'ai jamais su la vérité.
-Est-ce nécessaire que tu la connaisses « maintenant » ?
Le Kynval hésita, ce qu'un Daedra ordinaire n'aurait pas fait face aux paroles de son aîné. Axeli savait bel et bien quelque chose. Sa révélation devait-elle être sans intérêt pour répliquer de cette façon, ou très blessante ? Sa curiosité s'évapora.
-Non, je continuerai à vivre.
-C'est ce que je veux entendre, Vernaa. Sois fort et oublie tes tourments, je serai là pour te remettre sur le droit chemin. Pour ton bien, termina son supérieur sans durcir le ton.
-Axeli...
Sa voix solitaire fut extrêmement calme mais ces paroles étaient très particulières. L'autre Daedra l'ignora mais le regarda une dernière fois avant de partir vers les autres tours.
-Vernaa, la vérité n'est plus importante. Tu n'as fait que renaître drémora, c'est tout, murmura Axeli.
