Chapitre 3 : Volonté
« [...] Je serai le seul à y songer, mais j'espère que tu es toujours parmi les vivants. »
Personne ne pouvait l'entendre, le drémora ne parlait pas. Il avait écrit une autre page de son journal. Regardant le ciel rouge quand ses pensées étaient occupées, il n'avait pas hésité à se rendre vers une plaine isolée des tours de garde. Axeli ne lui avait donné aucun ordre, ce qui était rare.
Un jour passa, puis suivi de deux jours sans revoir cette personne... La mémoire de Vernaa ne l'avait pas oubliée. « Elle » représentait la pureté, que la cruauté du Daedra n'avait pas pu éliminer. Était-il simplement en manque d'assurance parce qu'Axeli n'était pas à ses côtés, ou était-il devenu sensible face à ces mortels ? Il ne savait pas.
En quelques heures, Axeli avait inspecté les tours de leur territoire. Cinq étaient regroupés au centre de cette partie du monde, dont l'une était la principale. Les autres étaient un peu plus lointaines et des drémoras étaient chargés de leur surveillance.
Vernaa avait terminé depuis pas mal de temps la rédaction du journal sur le parchemin et s'était débarrassé de la petite griffe qui lui permettait d'écrire, comme d'habitude. Son supérieur le repéra quelques mètres plus loin. Son visage ne semblait pas coléreux, mais ses pensées l'étaient.
-Je ne t'ai pas demandé de te déplacer. Et tu le sais très bien, maugréa Axeli.
-Je n'ai reçu aucun ordre du jour, répondit Vernaa sans attendre l'autorisation de parler.
-Tu l'auras maintenant. Je suis allé faire mon rapport et notre chef a été déçu de notre bataille, dit-il avec un ton sévère.
-Ce n'est pas ce que tu m'as dit la dernière fois à propos de notre invasion, lui fit-il remarquer.
-Moi je me permets de mettre tes qualités en valeur. Oren s'en contrefiche que le drémora le plus brave soit un Kynval ou qu'il se nomme Vernaa, répliqua son supérieur pour le raisonner.
Oren était aussi un drémora à l'exception qu'il possédait un grade bien plus élevé qu'eux. Plus qu'un simple chef de guerre comme le Kynreeve, il était l'un des commandants des Terres Mortes du prince daedrique. Au dessus des officiers comme Axeli, on retrouvait les Kynmarcher, les Markynaz et enfin les Valkynaz. Oren appartenait à cette dernière classe, ils étaient reconnaissables grâce aux cornes de leur front plus longues et courbées vers le bas. Ces drémoras furent d'ailleurs considérés comme la garde personnelle de Mehrunes Dagon lui-même.
En tant que maître principal du territoire, Oren devait être informé de tout. Il dictait les projets que devaient suivre Axeli et ce dernier l'informait du moindre de ses objectifs personnels, concernant aussi bien la guerre que la surveillance des tours Le Kynreeve restait cependant muet comme il le pouvait à propos de l'attitude de Vernaa, qui était loin d'être un Daedra comme les autres. Oren avait un caractère bien plus cruel que la fine sévérité d'Axeli, il n'aurait pas laissé vivre un drémora aussi sensible qu'un mortel. Heureusement qu'il n'avait jamais croisé le Kynval dans les plaines, lui qui écrivait et lisait presque comme un humain.
Vernaa n'avait jamais rencontré le Valkynaz mais son nom prononcé par son supérieur était synonyme de maître. Sa curiosité ne s'éveilla pas, il devait le respect à Oren et rien de plus. Il ne parla pas et termina d'écouter le Daedra.
-Va surveiller l'entrée de la tour au sud-ouest, lui imposa Axeli.
Le Kynval lui obéit sur le champ. Axeli et Vernaa se suivirent en chemin puis se séparèrent quand ce dernier était devant la tour secondaire. Cependant, les drémoras aperçurent des personnes entrer dans leur territoire par la porte d'Oblivion, à une centaine de mètres au nord. Les Daedra à proximité attaquèrent directement les individus, alertés par leur arrivée.
Une bataille ne tarda pas à débuter. Mais celle-ci, les drémoras ne l'attendirent pas : les mortels étaient eux-mêmes venus sur les Terres Mortes. Alors qu'Axeli se trouvait à l'extérieur avec son fidèle bras droit, des humains courageux, ou complètement fous, avaient emprunté la porte d'Oblivion. Ils étaient environ une vingtaine d'hommes et d'elfes, où se mêlaient à la fois gardes et guerriers de la guilde. Les gardes étaient reconnus par leur casque en argent. Ils étaient vêtus d'une armure en côte de mailles et de tissu bleu foncé, dont on voyait dans un cercle de même couleur le symbole de la ville. Leur bouclier d'acier portait aussi le blason de Chorrol : un chêne blanc.
Vernaa les avaient aperçus aux côtés de son supérieur. C'était les gardes de cette ville qu'il avait tenté d'attaquer, où « elle » se trouvait. Même s'ils n'étaient pas totalement prêts, les serviteurs de Mehrunes Dagon devaient éliminer les intrus.
-Reste près de la tour et défends-la avec tes autres frères. Je retourne à la tour principale, lui ordonna Axeli, extrêmement calme et confiant envers son partenaire.
Le Kynreeve n'ajouta aucun mot et courut jusqu'au lieu le plus important de cette partie d'Oblivion. Il disparut en empruntant la porte de la grande tour.
Vernaa s'était tourné vers les mortels, il tenait son arme en main. Aux alentours, il y avait d'autres drémoras, qui étaient des magiciens, ainsi que quelques araignées Daedra. Ils avaient commencé à lancer leur sortilège, les hommes étaient aussi prêts qu'eux pour les tuer. Le Kynval ne chargeait pas vers eux, pas comme à la première bataille.
De l'autre côté du portail, cette femme était vivante. Ces deux jours l'avaient laissé plus que songeur, il était déterminé et savait ce qu'il devait faire : la revoir, à tout prix. Mais c'était bien trop dangereux, il ne connaissait pas l'autre monde. Il devenait pensif dans un moment très mal choisi.
-Je ne peux pas. Je sais que... Je n'ai jamais désiré la mort des autres de mon plein gré. Je dois aussi rechercher mes réponses. Un drémora ne doit pas fuir mais je n'aurai peut être pas une seconde chance. Que dira Axeli ? Non, plutôt... Que pensera Oren ? S'ils apprennent que...
Le cri de douleur résonnant d'un premier drémora mage le fit réagir, un garde armé d'une épée avait tué un Daedra en plein cœur par un coup fatal. Certains mortels finissaient paralysés à terre, les araignées avaient envoyé leurs petits implanter par morsure un venin dans le système nerveux. Les drémoras les achevaient par des sortilèges aussi bien de feu que de glace lancés par leur paume de leur main. D'autres humains vaillants tenaient le coup et éliminaient les araignées qui les blessaient avec un déferlement d'éclairs sortant de leur bouche.
Le Kynval vit un archer de Chorrol prendre une flèche de son carquois et viser vers lui avec son arc. Vernaa ne devait pas mourir, mais se défendre ou bien riposter en détruisant sa flèche. Il eut une solution soudaine, comme lorsqu'il sauva l'humaine des Daedra. Il chargea vers le mortel et la flèche fut projetée vers lui. Comme il leva légèrement son épée, la flèche fut déviée. Il reçut le coup au niveau de son épaule gauche et tomba au sol. Il ne bougeait plus, le corps allongé et les yeux fermés.
Le groupe d'archer attaqua les autres ennemis. D'autres finissaient aussi inertes. Un groupe de mortels, des guerriers de la guilde, étaient entrés dans les tours. Vernaa se releva quand il n'entendit plus aucun son aux alentours, preuve que les drémoras étaient morts et les humains dans les tours. La pointe de la flèche l'avait touché mais non sur un point vital. Il souffrit un instant pour l'enlever de sa chair. Il saignait mais arrivait à se lever.
Il regarda vers les Daedra qui utilisaient la magie, à terre. Il s'accroupit et examina les parchemins à leur ceinture. Il put trouver parmi l'un d'eux un sort de Guérison, d'où l'appellation de ce type de magie pour soigner les plaies ou les maladies. Il l'ouvrit, le bout de ses doigts toucha le parchemin écrit de runes et sa main s'illumina d'une lumière blanche. Le drémora la posa sur son épaule blessé qui se soigna instantanément, le sang disparut comme s'il avait été absorbé. Avant de partir du territoire, il décida de prendre deux autres parchemins. Il put trouver un puissant sort de feu, il vola aussi à l'un des morts un sort d'Illusion qui le rendait partiellement invisible comme un caméléon. Il plaça les rouleaux près de son épée comme lorsqu'il rangeait ses pages de journal.
Tout faisait partie d'un plan qu'il avait concocté à l'imprévu. Tout avait commencé quand il eut fini de penser ce qu'Axeli dirait en apprenant sa fuite. A cet instant, Axeli lui importait peu, et Oren encore moins. Chef ou non, il ne le connaissait pas. Ici, personne ne lui dirait pourquoi il était aussi sentimental. Mais les mortels... peut être que si. Vernaa n'avait pas le choix, même si les humains auraient peur du drémora. Une fois sur place, il chercherait encore une idée, par ses propres moyens comme toujours. Tout, cette désobéissance, mise en scène de faux mort et ces larcins avaient un but. Elle.
-Je dois te retrouver. Tu es importante, pour moi.
Déterminé, il regarda la porte d'Oblivion, s'y dirigea en toute hâte et sortit de son monde en prononçant d'autres mots.
-Pardonne-moi, Axeli.
La nuit était tombée sur la province de Cyrodiil, un vent frais caressait son corps. Le ciel rougeoyant s'était transformé en un voile sombre parsemé d'étoiles. De grands arbres se dressaient sur la colline. En la descendant, il put voir un sentier de pierre plate qui menait jusqu'à Chorrol. La ville était un peu loin d'où il se trouvait. Soudain, il entendit des pas et se cacha derrière un arbre. Il regarda vers la gauche, il aperçut un elfe avec des longs oreilles plaquées sur son visage. En remarquant sa taille plus élevée qu'un humain, on pouvait comprendre que c'était un Haut-Elfe. Dans l'obscurité, Vernaa observa qu'il avait des cheveux lisses redressés vers le haut et une robe de mage mais les couleurs étaient indistinguables.
Telle une ombre, une personne surgit de la forêt. Elle était encapuchonnée et ne portait que du noir. L'inconnu pointa une dague en argent, menaçant l'elfe. Vernaa ne préféra pas intervenir même s'il était étonné de ne pas avoir remarqué l'assassin. Le Haut-Elfe fut surpris et se défendit avec un sortilège de glace, une sphère claire et poudreuse fut lancée de sa main. Le meurtrier reçut le coup mais avançait vers le magicien et le blessa à l'épaule. L'autre personne avait évité de justesse et finit par sortir une dague à son tour. Plus agile, l'homme en noir le frappait avec son arme très violemment. Il visa son point vital et l'elfe cria de douleur en tombant en arrière. Le tueur l'asséna de coups et l'empêchait de reprendre son souffle. Le sang coulait à grande vitesse et le mage se vidait à l'œil nue. Vernaa restait muet, il ne pensait pas que les mortels pouvaient s'entretuer. Quand l'homme se retourna, le Daedra lança un sort de glace sur lui. Il souffrit davantage que sa victime et était en train de mourir à cause du froid. Le Kynval n'avait aucun remords cette fois, la personne était elle-même un tueur. Le Haut-Elfe aurait dû vivre, même s'il ne le connaissait pas. Et de toute façon, on ne pleurerait pas la mort d'un meurtrier.
Il s'approcha du cadavre de l'individu, la capuche avait bien caché son visage. De loin on ne pouvait deviner si sa peau était claire ou sombre. La nuit ne lui donna pas davantage la réponse. Son corps était bien dissimulé.
-Cela peut me servir, les mortels seraient terrifiés de voir un drémora, pensa alors Vernaa.
Quelques minutes passèrent, le Daedra s'était emparé de ces vêtements et avait envoyé le corps de l'assassin dans Oblivion. Il avait abandonné son armure dans l'autre royaume et se sentit léger comme une plume en portant les autres habits. Les manches étaient longues, de plus Vernaa pouvait ranger les deux parchemins non utilisés au niveau de la ceinture. Quand il mit la capuche, elle parvenait à dépasser ses cornes sans forcer.
Tout était encore si imprévisible... Le duel fut aussi bien le fruit du hasard que de sa chance. Méritait-il cette nouvelle place chez les mortels ? Le drémora ne pensait qu'à atteindre la ville. Ensuite, il devra communiquer sans parler. Le Kynval ne savait pas comment il allait faire. Il se laissa guider par sa conscience, il trouverait...
Vernaa emprunta le sentier. A son grand étonnement, il vit aucun garde à la porte de la ville, où il put voir le symbole de la citadine à nouveau. Les protecteurs étaient peut être tous en Oblivion, ou Chorrol manquait de soldats. Par sécurité, il utilisa le parchemin d'Illusion. Sa main brilla d'une lumière verte, il toucha son propre corps et devint invisible. Il conserva le parchemin qui était vierge à présent.
Il entra dans la ville. Comme il faisait nuit, Chorrol était déserte. Il vit seulement des gardes qui effectuaient leurs patrouilles aux alentours des bâtiments, comme Axeli et ses frères en Oblivion. Tout en restant calme, il avança, évitant les mortels qui risqueraient de le repérer. Il devait apparaître un moment ou un autre devant eux car le sort n'était pas éternel. Mais pas ce soir.
Le drémora s'était déplacé droit devant, jusqu'à la grande place. Les maisons, qui étaient construites avec un toit de tuiles en terre cuite et des murs de pierres grises, n'avaient pas été effondrées. Si un changement était visible, ce serait le sol tâché de gouttes de sang. Le rouge se voyait comme un noir abondant sur le sol.
Vernaa se mit à regarder vers la droite sans faire de commentaires. Dans l'ordre, derrière le long d'un muret, du sud-est au nord-est, on pouvait voir la guilde des guerriers, la guilde des mages puis enfin la maison que son esprit n'oublia pas. Elle semblait plus grande que les autres avec visiblement deux étages supplémentaires. Il y avait deux fenêtres rectangulaires au premier étage et une carré au dernier dont le mur était plutôt fait de bois. Il existait encore une pièce composée d'un rez-de-chaussé et d'un étage, à droite. Puis une autre à gauche seulement aux étages, maintenue par deux colonnes. Il n'avait jamais remarqué autant de détails la dernière fois, parce qu'il fut préoccupé par la bataille. Il ne devait pas y pénétrer, il savait par lui-même que c'était interdit de s'introduire chez quelqu'un sans y être invité.
Il se mit alors à dépasser le muret en piétinant cette fois sur de l'herbe verte et fine, qui n'existait pas dans son univers. Il contourna la maison pour apercevoir la chapelle par une vue de gauche. D'architecture gothique, elle avait trois grandes portes de bois à deux battants distinctes mais proches : au nord, à l'est, à l'ouest. Marchant jusqu'à l'autre côté du muret, le Daedra se trouvait devant la porte ouest. Il surveilla de nouveau les alentours, et quand il ne vit aucun garde, il entra dans la chapelle.
Le lieu semblait inhabité comme s'il revenait dans les Terres Mortes. Mais l'édifice n'avait rien à avoir avec les ruines de son monde. Comme il n'y avait que la porte nord à sa gauche et en face la porte est, il s'avança vers la droite. Les murs de pierre étaient parfaitement polies, on pouvait admirer des colonnes mais aucun arc n'avait été construit. Il y avait deux rangées de banc d'église puis plusieurs petits autels circulaires. Ils permettaient de prier les dieux dont les vitraux étaient au dessus de chaque autel, Vernaa remarqua qu'il y en avait dix. Le drémora en vit quatre à droite, quatre à gauche et un derrière le plus grand autel. Central, il était décoré d'un tapis rouge. Les vitraux filtraient la lumière de la lune et les bougies posées près des autels éclairaient la chapelle.
Il ne crut voir personne un instant mais quelqu'un était bien là, déposant une petite bougie cylindrique de cire rouge sur la marche du grand autel. L'inconnue était de dos, à genoux et la tête levée vers le ciel. Le Daedra put reconnaître une prière en voyant ses mains jointes.
-Que les Neuf accompagnent et protègent notre innocente Alyssia. Qu'elle reçoive leur bénédiction.
Le Kynval regarda en silence. Il put reconnaître une femme avec cette voix remplie de douceur et pitié. Elle portait un vêtement composé d'une capuche et d'une robe blanche si longue qu'on ne pouvait voir ses chaussons de cuir. Avec le manque de lumière, il confondit le blanc avec une couleur grise. Ses pensées lui firent croire un instant que la personne était celle qu'il avait sauvé il y a deux jours. Il fit un pas vers elle, cette dernière baissa ses mains et se releva car elle avait fini sa prière. Elle tourna son regard vers le Daedra. La petite flamme des bougies illuminait le visage clair de la femme. Elle avait des cheveux noir bleuté glissant sur ses épaules et des yeux qui brillaient d'un vert émeraude.
Elle ne put distinguer le visage de Vernaa, la capuche était bien trop large. C'était une chance pour lui. Elle ne semblait pas avoir peur en voyant le drémora caché dans l'obscurité comme un tueur. C'était comme si elle savait qu'une personne arriverait. Dans ce silence, ce fut cette jeune femme qui fit un pas vers la créature daedrique. Elle fit une légère courbette en signe de salut, les mains de nouveau jointes.
-Bienvenue dans la chapelle, dit la prêtresse avec calme et sérénité.
