Chapitre 5 : Méfiance

Au sommet de la grande tour, le Kynreeve avait rejoint son chef : Oren. La bataille venait de s'achever voici quelques minutes et les mortels avaient été vaincus.

La dernière salle était différente de celles des étages inférieurs. Après avoir passé le couloir de roche creuse, on pouvait atteindre une salle circulaire à deux étages visibles. Au centre se situait toujours la colonne de feu qui fut contournée. Le sol était composé autour de la colonne de tissu humain rouge et solide. Les murs étaient toujours fabriqués à partir de roche creuse. Les premiers escaliers ressemblaient à des épines noires et rouges à l'extrémité et se croisaient pour rejoindre le premier étage dont le sol était composé d'une roche plus claire. Au dessus, on retrouvait deux autres escaliers qui étaient cette fois construits avec des tissus humains. Élargis comme des toiles d'araignée, ils se maintenaient grâce à des pièces longues et horizontales d'ébène qui formaient les contours. En haut des escaliers se croisant de nouveau, il y avait une plate-forme circulaire en fibre rouge sang. On pouvait y apercevoir la fin de la colonne dont la puissance émanait d'une pierre noire et sphérique appelée pierre de Sigil.

Axeli se trouvait dans le lieu le plus important de cette tour, au deuxième étage. Il se trouvait sur la dernière plate-forme et avait fait son rapport au commandant de leur territoire. Les seules pertes étaient apparemment les Daedra de l'extérieur, car ils furent bien moins en sécurité. Sans évoquer le nom de Vernaa, il avait fait part à Oren de la perte de son meilleur soldat, même s'il n'avait pas vu le cadavre de ses propres yeux.

Le Valkynaz possédait des cornes plus longues et plusieurs fois courbées. Ses cheveux relâchés étaient d'un bleu sombre comme la nuit. Il portait comme tout drémora une armure daedrique. Son arme forgée à partir des mêmes matériaux était un marteau de guerre redoutable et puissant rangé derrière son dos. Aussi impitoyable qu'il était, il restait indifférent même si le Kynreeve avait parlé en bien de son ancien partenaire, comme d'un précieux atout qu'ils avaient perdu. Ses yeux fins fixèrent froidement le visage du drémora qui lui était inférieur.

-Il est mort, oublie-le. Tu as vu bien d'autres drémoras perdre la vie et ce n'est pas le premier. S'il a été tué, c'est parce qu'il était faible. Tu regrettes la mort d'un pion ? Tu ne vaux pas mieux que lui, Axeli. Tu mourras aussi vite, répliqua Oren par sa plus grande franchise.

Axeli ne répondit pas en retour. S'il défendait davantage le Kynval qui avait échoué, il allait défier la colère du Valkynaz. Ce dernier lui donna les ordres du jour et le Daedra partit de la salle, il fallait davantage protéger les autres salles de la tour principale. Si un intrus s'emparait de la pierre de Sigil, la porte d'Oblivion serait détruite car elle permettait de maintenir la connexion entre les deux mondes.

Tout comme Vernaa fut son pantin, Axeli était celui d'Oren. Durant la journée, il ne s'était pas aventuré en dehors de la grande tour. Il ne put donc pas encore savoir que le corps du Kynval n'était plus ici.

L'après-midi de Vernaa se passa auprès de Cassandre. Dans la chambre du Daedra, ils avaient commencé l'apprentissage de l'alphabet. Le drémora avait constaté deux changements et s'y était très vite habitué. Il utilisait la plume et l'encre au lieu de la griffe et du sang, et il écrivait à tête reposée sans se demander si un quelconque Daedra allait le surprendre. La prêtresse soutenait le Kynval qui faisait quelques erreurs parfois en reproduisant les lettres. Mais avec patience et persévérance, il apprenait avec facilité.

Avant l'arrivée du crépuscule, le duo était retourné dans la grande salle pour prendre un peu de repos. Ils reçurent la visite d'une personne que Vernaa avait attendu depuis longtemps et que celui-ci ne s'y attendait pas aujourd'hui : Alyssia. Quand elle entra dans la chapelle, le drémora l'avait regardée. A peine avait-il vu sa chevelure blanche comme la neige qu'il fut certain de l'identité de cette jeune femme.

Coiffée d'une queue de cheval, sa peau claire montrait qu'elle faisait partie des Brétons tout comme Cassandre. Elle était vêtue d'une robe bordeaux foncé et dorée par quelques arabesques au niveau des poignets et de sa poitrine. Cette tenue la rendait très élégante, de plus elle portait un collier en chaîne argentée sur son cou dénudé. Le Daedra fut charmé en admirant Alyssia, qui semblait d'une nature timide quand elle jeta un regard vers Vernaa. Elle l'avait observé en premier peut être par hasard ou pour une mystérieuse raison. Cependant la jeune femme ne le connaissait pas et ses yeux s'étaient tournés vers Cassandre, son amie. Elle la salua ainsi que l'inconnu. Le drémora fit une courbette comme la prêtresse. Il se sentit si attiré par Alyssia, si bien qu'il resta muet comme toujours.

-Bonjour, ma chère amie, commença la guérisseuse avec un sourire gracieux.

-Bonjour, sœur Cassandre, répondit-elle d'une voix douce.

Elle avait regardé brièvement Vernaa, elle était gênée de ne pas connaître son nom. C'était certainement la bonne occasion pour lui avouer en même temps la vérité. Le drémora avait gardé espoir que la prêtresse donne la véritable identité du soi-disant « Bréton » qui avait sauvé les habitants de Chorrol et Alyssia. Mais deux personnes arrivèrent dans la chapelle.

L'une était une Elfe des bois en raison de sa petite taille et de ses longues oreilles courbées vers le bas. Ses yeux étaient vert émeraude et ses cheveux mi-longs d'un blond doré. Ses vêtements la faisaient paraître pauvre à cause de la couleur brunâtre du tissu. L'Elfe portait une chemise à manches courtes, un pantalon ainsi que des chaussures de cuir. Cette dernière préférait porter une tenue qui la mettait à l'aise, elle appréciait la nature et ne voulait pas ressembler à une citadine.

La seconde, plus grande qu'Alyssia, appartenait à la race des Haut-Elfes. Elle était coiffée une queue de cheval de couleur brun foncé. Ses yeux étaient marrons et ses grandes oreilles pointues étaient plaquées sur son visage ovale. En opposé avec son amie sauvage, elle portait des chaussures noires et une robe bleue aux bordures dorées en permanence car elle appartenait à la guilde des mages.

Les deux femmes regardèrent à leur tour Cassandre en la saluant puisqu'elles la connaissaient aussi bien qu'Alyssia. Puis elles observèrent le Daedra, étrangement elles ne firent aucun salut. Pourtant le drémora leur avait dit bonjour en faisant une courbette derechef. Peut être avait-il été trop discret... Le silence s'installait.

-Je vous présente Vernaa. C'est un Bréton qui vient de rejoindre notre chapelle depuis hier. C'est un voyageur qui a été attaqué en chemin par les Daedra. Il a été grièvement blessé. De plus, ce qui est embêtant c'est que... Raconta Cassandre avec sincérité tandis que Vernaa détourna son regard comme s'il cachait ses plaies.

-Vous êtes souffrant, est-ce grave ? S'approcha alors Alyssia d'une voix triste en tenant les mains gantées du Kynval.

-Alyssia, j'allais justement te dire que... Vernaa est muet. Ajouta la guérisseuse comme second faux défaut.

-Que dis-tu ? S'étonna la femme aux cheveux blancs sans regarder son amie.

-Oui, et je pense que ce n'est pas à cause du choc. Il est parfaitement serein et s'en est remis très vite, dit la prêtresse naturellement.

Alyssia fut surprise et en resta sans voix. Il ne pouvait donc pas parler ? Comment savoir s'il allait bien ? L'ombre et la largeur de la capuche cachaient les cornes, les yeux mais pas entièrement sa peau.

Vernaa n'avait pas bougé au début. Au contact de ses mains, son sang n'avait fait qu'un tour et son cœur battit plus fort. Il avait baissé davantage la tête car il ne souhaitait guère reculer et repousser la femme aux cheveux blancs. Il enleva doucement ses mains et fit un bref signe de la tête qu'il releva ensuite. Cassandre ne comprit pas ce que Vernaa cherchait à dire. Elle fit alors semblant d'interpréter, elle cacha rapidement sa gêne.

-Il te répond qu'il va bien, Alyssia. Et puis, je dois vous raconter quelque chose d'assez incroyable, changea de sujet la résidente de la chapelle en prenant un ton radieux.

-Quel genre de chose incroyable ? Se questionna l'Elfe des bois, elle avait une voix qui montrait qu'elle était aussi jeune qu'Alyssia.

-Vous vous souvenez de ces membres de l'Aube Mythique qui s'en sont pris aux habitants ? Les gardes avaient essayé les arrêter, l'un de des frères de la chapelle m'a prévu et Vernaa s'est alors rendu dehors. Il lui a suffi d'un seul parchemin de Destruction pour anéantir nos ennemis, raconta Cassandre sans évoquer son rôle qu'elle trouvait sans importance.

-Un puissant parchemin pour tous les tuer ? S'étonna la Haute-Elfe faisant partie de la guilde des mages.

Cette dernière savait que de tels parchemins existaient, ce qui l'étonnait était le fait que le drémora n'en utilisait qu'un pour tout un groupe entier. Les deux partenaires d'Alyssia regardèrent Vernaa, il sentit la tension monter d'un cran. Il pensait que celles-ci ne croyaient pas en l'histoire de Cassandre. Il restait calme alors qu'Alyssia retrouva un sourire en écoutant cet affrontement.

-Je sais que cela paraît impossible comme combat mais les gardes en furent témoins tout comme moi. L'Aube Mythique brûlait sous les flammes d'un seul sort qu'a utilisé Vernaa.

-Vous devez être un puissant magicien, et meilleur que Lara, commenta avec amusement la plus petite des elfes.

-Meilleur ? J'aurais réduit en poussière ces adorateurs de Daedra moi aussi, Élise ! Répliqua avec jalousie la Haute-Elfe, race qui qualifiait la magie des Brétons comme inférieure à la leur.

-Impressionnant, vous êtes très doué et courageux, dit Alyssia d'une voix remplie d'admiration qui fixait toujours le protecteur de Chorrol.

S'il était libre de parler, il ne l'aurait pas fait. Le drémora contemplait le visage angélique d'Alyssia, son cœur battait encore. Inconsciemment, il aurait voulu que Cassandre parle car son organe vital allait exploser sans savoir d'où venait ce sentiment. C'était quelque chose qu'il avait senti une fois, sans en être certain, il y a longtemps...

-Tous les habitants de Chorrol seraient fiers de vous rencontrer, Vernaa. Fit remarquer Cassandre en souriant. Votre combat va se répandre comme une bonne nouvelle dans notre province.

Il baissa ses yeux alors que le trio l'encourageait, surtout Alyssia. Seule une action aussi héroïque l'avait déjà séduite, alors que la prêtresse n'avait pas encore parlé à propos du sauvetage d'Alyssia il y a quelques jours. Vernaa pensa alors que Cassandre allait lui dire plus tard et il avait raison : il y avait du monde. Les Elfes prénommées Élise et Lara n'allaient peut être pas être compréhensives, ou par miracle s'intéresser à sa bravoure.

-Pardonnez-moi de mon indiscrétion, mais que vous est-il arrivé pour que vous ne puissiez plus parler ? Demanda soudainement la Haute-Elfe.

-Ceci est l'œuvre des Daedra, répondit Cassandre.

Le drémora pressentit que la prêtresse comptait imaginer son propre passé. Mais elle marqua un temps d'hésitation, elle devait malheureusement improviser encore une fois. Vernaa ne voulait pas la laisser dans cette situation embarrassante et désirait lui venir en aide. Il n'eut le temps de prendre un parchemin vierge de sa ceinture que la Brétonne se lança dans un conte fictif.

-Avant, Vernaa n'avait pas besoin d'utiliser de parchemins. C'était un mage comme Lara excepté qu'il fut indépendant et n'avait pas rejoint les rangs de la guilde des mages. Il m'a raconté que son courage l'avait guidé jusqu'aux dangereuses portes d'Oblivion. C'était un homme bon qui défendait la vie des autres avant la sienne. Mais il n'a rien pu faire face aux Daedra, et ce sont eux qui l'ont rendu muet.

-Faire perdre les cordes vocales d'une personne par magie, est-ce possible ? Se questionna Alyssia, incrédule.

-A ma connaissance, non. Mais...

Cassandre aurait aimé que son amie et les Elfes entendent ses mots comme la stricte vérité. Cependant, même si Oblivion était un monde cruel, comment dire si rapidement que les Daedra avaient rendu silencieux le faux magicien ?

Le drémora rapprocha une main délicate sur son cou, il sentit sa gorge se nouer comme pour retenir sa respiration. Il n'eut jamais ce genre de réaction, car le Kynval n'avait ressenti qu'une émotion à la fois. Mais tout s'entremêla : peur, doute et hésitation. La personne qu'il l'avait charmé réagit de façon inattendue.

-C'est votre gorge, c'est ça ? S'inquiéta la femme aux cheveux blancs.

Au dernier instant, il retint un non sortant de ses cordes vocales en parfait état. Les deux Elfes avaient plus ou moins vu ses lèvres s'ouvrirent légèrement.

-Que dit-il ? S'enquit Lara avec curiosité.

Le drémora fut étonné, elle l'avait vu. Ses lèvres se refermèrent et se figèrent. Est-ce que toutes les femmes l'avaient vu ?

-Il ne tenait pas à en parler, mais Alyssia a raison. Sa gorge fut transpercée par une épée et Vernaa en garde désormais des séquelles, imagina Cassandre en prenant une voix triste.

-Il est dangereux de franchir une porte d'Oblivion, l'avertit la Haute-Elfe.

-Et voilà ce qui vous est arrivé. Vous le saviez, rajouta l'Elfe des bois.

L'ironie dans cette conversation fut que Vernaa faisait partie des Daedra. Il conservait son mutisme, qui faisait paraître une sorte de soumission aux paroles incessantes des amies d'Alyssia. Ces dernières se confirmèrent qu'elles avaient raison, le drémora avait baissé la tête.

-Peut être qu'il connaissait les risques mais qu'il désirait vouloir protéger tout le monde, tenta de comprendre Alyssia. Pour elle, le Kynval semblait être une personne sûre de lui.

-Il n'a fait qu'écouter son cœur, c'est tout. S'il vous plaît, Élise, Lara, ne soyez pas dures avec lui, dit la guérisseuse en voulant défendre aussi Vernaa.

Les rayons du soleil se mirent peu à peu disparaître et seules les bougies de la chapelle les éclairaient. Alyssia pensa qu'il était temps de rentrer chez elle. Et comme les deux Elfes l'accompagnaient, elles approuvèrent.

-J'aurai aimé rester plus longtemps à vos côtés mais la nuit ne va pas tarder à tomber. J'ai été ravie de vous rencontrer, Vernaa. Vous êtes un Bréton, tout comme moi, fit remarquer la femme aux cheveux blancs en souriant.

-Oui, nous allons vous laisser, soeur Cassandre. Nous raccompagnons Alyssia puis nous rentrons aussi, annonça Lara en rejoignant son amie.

-Ne vous inquiétez pas, nous reviendrons demain à la même heure pour vous rendre visite, s'égaya Élise qui parlait souvent après la Haute-Elfe.

-Merci d'être venues nous voir, au plaisir de vous revoir, termina Cassandre en faisant une courbette.

Le Daedra silencieux voulait répliquer. Alyssia partait bien trop tôt pour lui. Il ne lui avait pas encore parlé, la Brétonne ne savait pas que son sauveur était ici ! La situation devenait très mal choisie car l'Elfe des bois et la Haute-Elfe suivraient la charmante femme jusqu'à sa maison. Il ne pouvait rien faire, seulement laisser le temps passer, ainsi que la nuit. Un autre jour, il pourra la voir seule auprès de Cassandre. Et lui dire enfin tout. Il ne désirait que gagner la confiance d'Alyssia, et que cette condition soit suffisante. Cet ange devait le voir sous son vrai visage.

Les visiteuses se mirent à partir. Le drémora saluait toujours de la même façon que Cassandre. Les trois femmes leur avaient souri, par politesse dans le cas de Lara et Élise. Alyssia exprimait sa joie avec sincérité, Vernaa en fut séduit. Le trio féminin s'était tourné vers la porte ouest et quittait la chapelle. Cassandre fut soulagée d'avoir recouvert le drémora d'un passé imaginaire dont les Elfes et Alyssia avaient totalement, ou presque, cru. Elle tourna ses yeux vers le Daedra qui n'était plus à côté d'elle. Elle le chercha du regard.

Vernaa revint près de l'autel quand il ne restait plus que la prêtresse à ses côtés. A cette distance, se doutant que les autres prêtres étaient à l'extérieur ou dans les chambres, il marqua un temps d'hésitation et de réflexion. Cassandre rejoignit le Kynval qui demeurait toujours caché sous sa capuche.

-Avez-vous eu peur, Vernaa ? Le questionna Cassandre.

-Pendant un instant, murmurait le drémora. Seulement je pensais que nous pourrions parler avec... Alyssia.

Il avait cessé ses mots pour prononcer ensuite le fameux nom de cette femme, qu'il considérait comme pure et douce.

-Je sais que vous tenez à lui montrer votre véritable nature, mais Alyssia est rarement seule quand elle vient me rendre visite. Je saurai quand l'occasion se présentera. Nous avons malheureusement dû déformer votre histoire. Il est mal de mentir, cependant nous le faisons pour votre sécurité. Imaginez ce qu'il se serait passé si Élise et Lara connaissaient votre véritable identité.

-Je suis navré, dit-il d'une voix basse.

-Vernaa, je ne saisis pas pourquoi vous vous excusez, voulut savoir la guérisseuse, intriguée.

-Je ne devrais pas douter de vous. Je ne connais que très peu ce monde et je dois avoir confiance en vous.

La prêtresse posa une main sur son épaule comme un geste réconfortant.

-Il est naturel d'éviter ceux qui ne sont pas nos semblables. Mais à présent je suis la seule à servir d'interprète pour vous, et de protectrice.

Les yeux intimidants du drémora fixèrent Cassandre. A la première seconde, elle ne put s'empêcher d'être effrayée et retira doucement sa main de lui. Elle allait devoir s'habituer aux yeux démoniaques du Kynval... Elle reprit son sang-froid pour continuer.

-Vous savez qu'un Daedra n'est pas une créature sociable dans notre province. Je vous suivrai partout en espérant qu'un jour les gens vous comprendront. Je sais que c'est ce que vous souhaitez.

-Je vous remercie, soeur Cassandre, répondit Vernaa par politesse. Si j'avais su que de telles personnes comme vous étaient aussi clémentes, je serais venu bien avant parmi vous.

Elle avait détourné ses yeux. Sans le savoir, le drémora l'avait complimentée.

Le lendemain, les trois femmes rendirent plus tôt visite au Daedra et à Cassandre au même endroit, près des autels en s'asseyant sur des bancs du côté droit. Afin de regarder les deux Elfes et Alyssia pendant leur future conversation, Cassandre et Vernaa s'étaient assis du côté opposé du grand autel.

Par précaution, Vernaa avait attaché un parchemin, une plume et de l'encre à sa ceinture. Même si l'encre était une substance différente du sang, il préférait la conserver aussi dans un flacon : il était plus agile pour lui de tremper sa simple plume. Il s'était entraîné à écrire plusieurs fois pour enfin s'adresser lui-même aux autres. Il ne voulait pas fatiguer Cassandre qui parlait à sa place. Elle avait déjà fait tant pour lui. Il devait avoir le courage de communiquer avec les Elfes et Alyssia.

Tout le monde se salua quand les visiteuses s'assirent sur le banc. Alyssia portait durant cette journée, une tenue plutôt angélique : une robe immaculée à manches longues et en dentelles argentées. Les deux Elfes portaient leurs tenues habituelles car Lara faisait partie de la guilde des mages et Élise aimait marcher dans une tenue décontractée.

Ce que Vernaa trouva étrange aujourd'hui, c'était les deux Elfes. Elles étaient plus joyeuses et avaient bel et bien salué correctement le drémora cette fois-ci. Alyssia leur avait-elle fait un reproche ou était-ce de leur plein gré ? Il cessa de les sonder pour écouter Lara avec attention.

-Nous sommes passées plutôt que d'habitude, ne nous en voulez pas, commença la Haute-Elfe qui ne semblait plus se méfier du Daedra.

-En fait, nous voudrions passer un peu de temps avec le nouvel arrivant, annonça Élise.

Au lieu d'être surpris, le drémora ne dit aucun mot, comme un soldat obéissant en Oblivion. Pourquoi cette soudaine proposition ? Il ne réfléchit pas davantage et admirait comme hier Alyssia. Le Kynval réagit lorsque la guérisseuse comptait parler. Il interrompit d'un geste de la main Cassandre qui allait répondre. Le Daedra saisit un morceau de parchemin qui déchira de sa main gauche. Puis, avec son unique main droite, il prit la plume, la trempa légèrement dans l'encre et écrit un unique mot. Il ne prit aucun appui excepté sa main qui tenait le papier. Vernaa se servit bien évidement de l'alphabet qu'il avait appris aux côtés de la prêtresse. Le drémora rédigeait ni lentement ni promptement. Il baissa son outil d'écriture et montra son mot en le retournant vers les destinataires. Il espérait que les trois femmes puissent lire ce qu'il jugea comme une mauvaise reproduction de lettres. Il pensait aussi impardonnable l'oubli de sa ponctuation !

-« Pourquoi » ? Nous voulons seulement faire connaissance avec vous, répliqua l'Elfe des bois en souriant. On peut sortir en ville, comme ça vous vous promènerez en dehors de la chapelle. Vous pouvez venir marcher avec nous, Vernaa.

-Ne le bouscule pas, Élise. Répliqua Alyssia, gênée en gardant ses mains jointes tout le long de la discussion.

-Allons, faire un petit tour à l'extérieur ne lui fera pas de mal. A moins que la compagnie des femmes ne le dérange, pensa deviner la magicienne avec un sourire narquois.

-Mais, Lara... je dois vous accompagner, ajouta Cassandre qui refusait de laisser un drémora aux mains d'inconnues.

Vernaa répondit par un léger non de la tête. Même sous sa capuche, le mouvement était perceptible aux yeux de tous. La prêtresse l'appela par son nom, elle jugeait qu'il était incorrect de refuser une invitation. Alyssia semblait toujours prendre la défense du Daedra, et elle était la seule.

-Peut être qu'il n'est pas prêt à entrer en contact avec d'autres personnes. Le pauvre conserve des séquelles depuis son agression, non ? Fut soucieuse la femme aux cheveux blancs.

-Et je pense que lui faire prendre l'air l'aidera à oublier ce mal qui le ronge, ma chère Alyssia, répondit Élise avec la même gaieté, cette dernière ne s'énervait jamais.

Comme pour parler cette fois au Daedra, l'Elfe des bois tourna un peu plus son regard vers Vernaa.

-Ne soyez pas timide, Chorrol n'est pas très grand. On y trouve une belle librairie, une magnifique armurerie et une taverne excellente. On ne s'ennuie jamais, je vous assure. Et puis Cassandre vous suivra si vous n'êtes pas rassuré.

-Quand tu auras fini de jouer le guide tu me le diras, se permit de dire la Haute-Elfe.

Par réflexe, le drémora avait reculé et baissé son regard. Ses yeux fins avaient vu si près l'amie d'Alyssia qu'il craignait qu'elle ait entrevu son visage. Personne ne devait le voir... Il fit derechef un autre non de la tête, puis il écrit pour paraître ni impoli ni égoïste.

-« Je suis désolé, je ne peux pas. Une autre fois, mais merci. »

-Mais pourquoi ? Demanda la jeune Elfe déçue, qui aurait été ravie de se promener avec le faux Bréton.

-Les séquelles comme pense Alyssia peut être, vous n'oseriez pas vous montrer même caché ?

Comme il ne put dire ni oui ni non, Cassandre répondit.

-Nous verrons cette balade une prochaine fois. Je vais en discuter avec lui pendant cette journée, ne vous en faîtes pas. Je tâcherai de lui faire comprendre qu'il n'a rien à craindre. Il faut penser qu'il est difficile de se mettre à sa place, avoir frôlé la mort devant ces Daedra...

Alyssia fit la muette et avait baissé la tête vers ses mains. Vernaa sentit que quelque chose n'allait pas chez cette innocente femme. La prêtresse ne s'en aperçut qu'après avoir cité le nom des créatures sanguinaires. Elle avait touché un point sensible.

-Pardonne-moi Alyssia, je..., balbutia Cassandre.

-Ne t'inquiète pas, je vais bien mon amie, la rassura Alyssia d'une voix sereine et calme.

Le trio se leva. Les regards de Vernaa et d'Alyssia se croisèrent rapidement. Chacune dit au revoir à sœur Cassandre et au drémora puis les Elfes partirent avec son amie. Elles allaient profiter de leur après-midi sans eux.

Vernaa s'était tourné vers l'escalier et descendit jusqu'à la porte, la guérisseuse le suivit sans aucun mot. Sans dire quoique ce soit, la prêtresse prit la clé de la chambre appropriée et les deux personnes se rendirent dans cette dernière. Une fois la porte verrouillée, le Kynval s'assit sur le lit, puis parla à voix basse quand la guérisseuse le lui demanda.

-Elles s'en doutent, trancha Vernaa.

-Comment ? Fut surprise Cassandre qui s'assit à son tour à côté de lui.

-Celles qui accompagnent Alyssia doutent que je sois un Bréton, soupçonna le Daedra.