Épilogue : Sentiment

Le drémora fut ramené dans la chapelle de Chorrol, dans sa chambre. Tous les prêtres et prêtresses veillaient sur lui et sa fille. Élise tenait d'ailleurs le petit nourrisson qui gémissait quelquefois. Et Cassandre restait à son chevet, assis à côté de lui sur le rebord du lit. Inconsolable, il était tellement brisé qu'il ne regardait personne, si ce n'était que le sol à ses pieds. La main de la prêtresse dans la sienne, un geste de réconfort, ne lui fit aucun effet. Il répandait tellement sa tristesse, telle une aura de mélancolie, que tout ceux qui étaient dans cette pièce avaient un visage semblable au sien : il était sans joie.

Son univers de paix et d'amour venait de disparaître. Il avait perdu Alyssia à cause de son imprudence et de sa haine incontrôlée. Il était tombé dans ce piège si aveuglément et sa femme fut morte. Son ennemi de toujours avait utilisé ses points faibles contre lui : l'humaine qu'il chérissait de tout son cœur et son amant qu'il cachait mais aimait autant. Sa faute fut son rêve impossible. S'il n'avait pas eu deux personnes dans son cœur, le dilemme d'Oren ne se serait jamais imposé. Mais le choix en lui-même était un mensonge. L'ancien maître de Vernaa n'était qu'un tyran, un véritable Daedra qui détruisait toute forme d'humanité et annihilait toute émotion. Il avait opté pour la solution la plus simple : éliminer ceux qu'il méprisait. Sous les yeux de Vernaa. Aussi impitoyable qu'il était, le Valkynaz avait enfermé le traître au lieu de le tuer. La torture de l'esprit était bien plus douloureuse que celle du corps, parce qu'elle peut rester éternelle.

Par fortune, il fut sauvé par les humains alors que ces derniers l'avaient détesté en raison de son apparence. Un véritable paradoxe. Ces mortels l'avaient jugé sur la première impression de sa race daedrique : un être sanguinaire. Mais Vernaa était différent, un unique cœur pur parmi les démons. Il avait tué aussi des personnes comme tous les drémoras de son clan. Cependant, il s'était repenti de ses crimes tout en fuyant son monde d'origine. Une prêtresse avait prédit son arrivée, elle l'avait toléré dans sa sainte résidence. Désireux de changer, le Kynval jura devant les dieux qu'il défendrait l'humanité et qu'il protègerait les faibles.

-Vernaa ? L'appela calmement Cassandre.

Le Daedra reprit conscience avec la réalité, les larmes ruisselant. Il leva son regard. Il vit les prêtres, l'Elfe des bois et Naamu dans ses bras, et sa plus chère amie. Mais que dire à tous ces gens qui essayaient de le réconforter ? Il n'avait plus d'existence propre. Sa vie n'était plus que néant.

-Je sais que c'est difficile d'accepter sa mort, elle est si injuste. Avoua Cassandre.

-Je n'ai rien pu faire, déclara-t-il sans cesse depuis qu'il était revenu dans le monde des humains. Au lieu de la regarder, il fixait le vide.

-Vous n'étiez pas à la hauteur, rien n'est pas de votre faute.

-J'étais faible et c'est une faute.

La prêtresse restait calme, même si le drémora se montrait têtu. Elle se remit debout.

-Venez, nous devons organiser une cérémonie en son honneur. Si vous l'aimez encore, je vous prierai de me suivre.

Les prêtres partirent en premier pour achever les préparations. Vernaa ne réagit pas tout de suite. Il aimait Alyssia, évidemment. Mais sa perte le blessait profondément à tel point qu'il désirait rester seul. Devinant que Cassandre n'allait pas le laisser dans cette pièce, il se décida à la suivre. Nonchalamment, il quitta la chambre puis le couloir.

Pour une quelconque raison, il cacha son visage alors que tout le monde connaissait son identité. Une partie de la population s'était réunie. Comme la chapelle n'était pas très grande, certains restaient debout. La présence de quelques gardes intriguait Vernaa. Même s'ils l'avaient sauvé, cela ne justifiait pas leur venue. Tous les humains se réunissaient près du grand autel, où les prêtres s'étaient assemblés. Cassandre avança vers eux, le Daedra fit de même mais en gardant son visage recroquevillé. Mais il s'arrêta quand il fut au milieu entre les deux rangées verticales de bancs.

Pourquoi ces mortels étaient quand même venus ? Ils me regardent. Certainement, à cause de la crainte ou de la colère que je provoque en ma présence. On m'accuse évidemment de la mort d'Alyssia. On dit que c'était ma faute, sans doute un complot. C'est normal, à leurs yeux je ne suis pas leur allié, mais leur ennemi. Ils veulent me chasser. Je n'ai peut être rien à faire au milieu de cette cérémonie, dans cette chapelle, dans cette ville, dans ce monde. Je devrais m'en aller. Ce serait mieux pour tous...

Cassandre rappela Vernaa. Il avait été perturbé par ses sombres pensées. Elle revint vers lui et abaissa la capuche noir, elle dévoila le vrai visage du Kynval. Le Daedra eut la sensation d'être humilié et la regarda. Il ne put répliquer car la prêtresse parla avant lui.

-Cessez immédiatement, dit-elle d'une voix calme. Pensez à Alyssia. Accepterait-elle que vous continuez à vous dissimuler ?

Le drémora ne répondit pas, mais ses yeux montraient de la surprise. Elle avait parfaitement raison. La chapelle était son refuge, pourquoi rester toujours dans l'inconnu ? Il finit par rejoindre Élise et la petite Naamu. Elles étaient sur le premier banc de droite. Quand il fut assis, tel un père, il murmura à l'Elfe de vouloir prendre l'enfant. Elle l'écouta et le Daedra récupéra délicatement son enfant dans ses bras. Elle faisait un somme, rêvant profondément. Il était rassuré et écouta ensuite les prêtres. Cassandre revint auprès des frères et sœur.

Elle, meilleure amie de la défunte, évoqua son passé quelque peu connu. Ses parents, comme bons nombres de personnes, étaient morts en voulant défendre la province de Cyrodiil contre les envahisseurs. On ne sut plus exactement à quel âge elle les avaient perdus. Elle avait reçu en héritage leur maison et un précieux don, le pouvoir de Guérison mais qui nécessitait bien moins de magie et d'apprentissage. Ce n'était que très peu de choses mais elle en fut satisfaite. Alyssia devint ensuite très croyante depuis le décès de son père et de sa mère. Elle fut persuadée que leurs âmes avaient rejoint les dieux. Ses visites régulières dans la chapelle la firent rencontrer Cassandre. La prêtresse était attirée par sa gentillesse et son unique innocence qu'aucune autre personne n'avait. Aussi fut naturel le hasard, elles étaient toutes les deux des Brétons. C'était une autre raison pourquoi elles s'étaient entendues de suite. Son amitié envers Lara et Élise arriva aussi vite qu'Alyssia avait croisé leur regard indulgent dans les rues de la ville.
Et elle connut Vernaa. Aussi pure fut-elle, elle ne s'était pas méfiée qu'il cachait son apparence par prudence. Alyssia l'acceptait, elle avait lu en lui. Il n'était pas quelqu'un de dangereux. Sa présence lui était dépendante, elle l'appréciait. Puis, elle l'a aimé. Ce fut le premier homme auquel elle tomba amoureux, à vingt-quatre ans. Parce qu'il était un ange, comme elle. Son amour l'a même guidée jusqu'à lui et lui permit de rejeter les mauvais conseils de Lara sur le drémora. Leur bonheur avait débuté. Ils eurent un enfant, une adorable fille qui avait besoin de toute leur attention pour vivre dans un monde merveilleux.

Mais il ne fut pas encore aussi beau que dans la réalité. Les Daedra n'avaient pas disparu. L'infortune voulut qu'Alyssia soit enlevée. Elle avait agi en écoutant que son cœur, c'était à elle de partir ou Vernaa allait être éliminé. Mais aussi craintive qu'elle était, elle ignorait le destin qui lui était réservé. La vie fut ôtée à cette pauvre femme sans défense. De plus, on ne sut où était son âme. Avait-elle rejoint les dieux au ciel ? Ou errait-elle dans les terres infernales des Daedra ?

Les prêtres commencèrent un requiem et tous se mirent à prier. Le Kynval s'était mis à murmurer la prière, Naamu ne se réveillait pas encore. Cassandre regarda de temps en temps le drémora. Il devait se dire qu'il n'avait pas tout perdu. Personne ne lui avait pris son bien le plus précieux : son enfant.

Deux jours passèrent. Vernaa veillait sur sa fille. Il lui suffisait de la regarder pour se souvenir d'Alyssia, puisque Naamu était le fruit de leur amour. La joie n'était pas encore tout à fait revenue, mais ses bras et son sourire égayaient le nourrisson. Quand Cassandre et Élise entrèrent dans la chambre, le Daedra les regarda. Elles le saluèrent et il fit de même. Les deux femmes avaient approché pour voir si Naamu et son père se portaient bien. Le Kynval cacha durant un instant la vérité. Puis, il recula d'eux quand l'Elfe portait l'enfant dans ses bras. Il dit qu'il reviendrait.

-Où allez-vous ? Demanda Élise.

-A l'extérieur, précisa-t-il. Je ne vais pas aller très loin.

-Je vous accompagne, répondit Cassandre par prudence.

-Comme vous le souhaitez.

Visiblement, il était d'accord pour que la prêtresse le suive. Le duo quitta la chambre, puis la chapelle. Cassandre commençait à ne plus comprendre quand ils passèrent la porte sud de la ville. Elle s'arrêta sur le sentier après qu'ils aient passé l'écurie. Vernaa continua tout de même son chemin.

-Attendez, vous comptez partir ?

Aucune réponse de sa part. Il quitta le sentier pour se rendre dans la prairie, celle où il avait vu l'immense champ de fleurs. Malheureusement, il s'était promis d'amener une fois son amour dans cet endroit paisible. Il restait muet durant quelques secondes. Cassandre le rejoignit, deux mètres derrière lui. Puis, les pensées du Daedra devinrent des mots. Une douce brise se leva.

-Cela faisait si longtemps que je n'étais pas revenu ici. Je m'en souviens comme si c'était hier. Vous m'avez appris quelle était la fleur qu'Alyssia appréciait.

Il regarda au loin les primevères aux pétales violet clair.

-Le jardin en lui-même est une vue magnifique, que je ne peux pas voir dans mon monde d'origine. C'est une vue que j'aurai voulu partager avec elle, et lui.

Cassandre fut troublée par ce dernier mot, était-il en train de se confesser ?

-Comme ces fleurs, les émotions doivent se sentir sans parler. On ne peut avouer ouvertement l'amour qu'on éprouve pour quelqu'un. C'est ici que je n'ai pas compris qu'il fallait préserver l'amour et son silence. Le mien était extrêmement précieux et je me suis hâté pour aimer Alyssia. Pour recommencer une autre vie et oublier mon amant.

-Votre... amant ?

-Axeli. Il est mort, comme Alyssia. C'était bel et bien ma faute, Cassandre. Je n'aurai jamais dû aimer deux personnes et conserver le secret. Dans notre monde, puisque nous méprisons l'amour envers quelqu'un, nous ne tolérons pas celle pour deux. C'était ma faiblesse, j'étais sentimental. Si j'avais décidé depuis longtemps qui j'aimais réellement, j'aurai peut être sauvé une vie. Mais laquelle ? Je n'étais pas prêt.

Il s'arrêta. Cassandre murmura son nom, il avait parlé pour exprimer son péché. Mais en était-ce vraiment un ?

-Êtes-vous infidèle ? Ou êtes-vous capable de mentir ? Déclara la prêtresse calmement.

-Ni l'un ni l'autre, avéra le Daedra.

-Alors pourquoi est-ce une faute ? Vous avez seulement avoué que vous partagez votre cœur pour deux êtres que vous aimez. Le monde a peut-être du mal à accepter un amour aussi étrange, mais il n'y a que votre ennemi qui est le coupable. Pas vous.

Le drémora ne répondit pas immédiatement. Ces paroles demandèrent réflexion, elle avait raison. Il n'avait fait que dire la vérité. Et il n'avait pas été l'exécuteur. Ce n'était pas lui le vice. Oren était le seul responsable : un impur qui oppressait les innocents et les fragiles. Une flamme se raviva dans son esprit, mais ce n'était pas sa haine incontrôlée.

-Oui, c'est lui qui a les tués. Se souvint-t-il, Vernaa continua d'une voix calme. Il ne mérite pas de vivre. Sans répit, il a éclaté le cœur d'Alyssia. Alors qu'elle était si jeune.

Il se retourna et partit en marchant à l'intérieur de la ville. Cassandre le suivit sans se douter de rien car le Kynval avait maitrisé ses émotions. Il cachait ses intentions.

Quand ils rentrèrent, Élise était assise sur l'un des bancs. Mais il commençait à se faire tard et elle devait partir. Quand Vernaa était revenu près de l'Elfe, cette dernière lui donna son enfant. Le Daedra s'était laissé faire et elle quitta la chapelle en les saluant. Cassandre vint s'asseoir sur le banc le plus proche et incita le drémora à la suivre. Il l'écouta mais ne resta que deux minutes pour étreindre avec amour sa fille. Il lui murmura qu'il l'aimait de tout son cœur. La prêtresse l'entendit aussi. Ensuite, il demanda à Cassandre, avec indulgence, de lui tenir Naamu. Elle ne se doutait pas de ce que préparait le Kynval. Elle le laissa descendre au souterrain. Il revint ensuite, avec la claymore d'Axeli rangé obliquement le long de son dos. Elle fut très étonnée et se leva du banc.

-Je dois vous quitter.

-Vernaa, êtes-vous fou ? Vous comptez vraiment partir ?

-Vous ne m'aurez jamais laissé partir de toute façon.

-Qu'est-ce qui vous force à ne jamais renoncer ? C'est votre haine ? Cessez de l'écouter. Vous mettez votre propre vie en danger.

-Ce n'est pas la haine cette fois, parla le drémora sereinement. Je tiens à rendre justice.

-Vous n'écoutez que votre vengeance.

-Certes, une vengeance à accomplir. Mais je le fais pour la sécurité de ma fille.

-Vous vous dirigez tout droit vers la mort, ne partez pas. L'implora Cassandre. Si vous ne revenez pas, qui s'occupera de Naamu ? Elle n'aura plus de parents.

-Il ne reste plus que vous. Je sais que ma décision n'est pas la meilleure, mais je préfère qu'une personne bienveillante l'élève dans un lieu saint sans moi plutôt que de repousser chaque invasion de mes propres mains. Le mieux est que je me rende sur les terres de mon clan, pour tuer définitivement ce tyran. Il a déjà éliminé Alyssia et Axeli. Il n'aura pas ma fille, et je le jure devant les dieux.

-Ne partez pas seul, je vous prie. Lui conseilla Cassandre avec anxiété, elle ne pouvait admettre de toute façon qu'il avait tort.

Le Daedra cessait de parler et se tourna. Hors de question de mettre d'autres vies en danger. Il ne fit qu'un pas lorsqu'il entendit une voix qu'il n'avait encore jamais entendu.

-...pa.

Cassandre tourna les yeux vers Naamu. C'était elle qui essayait de parler. Elle tentait de l'appeler. Ce son résonna dans le cœur du drémora en serrait son organe. On le retenait de partir. Sa fille refusait qu'il s'en aille. Le drémora tourna son regard, de profil pour regarder une dernière fois l'enfant et la prêtresse.

-Cassandre, ce que je vais vous dire me blesse et vous blessera. J'aime mon enfant comme un véritable père. Mais je vous prie, ne parlez jamais de mon existence à Naamu.

-Non, haussa-t-elle la voix à cause de la tristesse.

-Sa vie serait un véritable calvaire. Je veux qu'elle puisse voir en dehors de ses murs, qu'elle vive heureuse. Elle souffrira davantage si vous expliquez que je ne pourrai pas revenir.

-Vernaa, ne faîtes pas ça !

-Je t'aime, ma fille. Dit-il à Naamu d'une voix toujours sereine.

Puis il les ignora. Son enfant parla plus clairement, mais le mot papa se transformait en une plainte. Cassandre était découragée de vouloir taire la vérité et cacha ses larmes. Son cœur pleurait mais elle tentait de consoler le nourrisson qui sanglotait. Son père était parti de la chapelle, dissimulant son visage comme son chagrin. Il quitta aussi la ville pour se rendre jusqu'à la porte d'Oblivion sans l'aide personne. Il était guidé par ce qu'aucun autre Daedra ne le fut : sa propre révolte et ses sentiments.

FIN