5.

- Attaque cette nuit d'un transporteur de fonds de la firme Mixpress, annonçait l'animateur radio du journal du matin. Il venait de passer à la banque Irtalen et se dirigeait vers celle de Servalis. D'une rare intensité, l'assaut fut également spectaculaire. Le fourgon et ses quatre véhicules accompagnateurs ont été pris pour cible en pleine route Barenk-Lodlis. Séparées, les voitures de police n'ont pu empêcher le chargement du fourgon dans un semi-remorque. Les convoyeurs ont été retrouvés peu après, sains et saufs. Quant à leurs assaillants, ils se sont évaporés dans la nature. Le butin est estimé à plusieurs dizaines de millions de karénys. Selon les premiers éléments de l'enquête, il y aurait un lien avec la bande qui il y a cinq mois s'est attaquée à un dépôt militaire et dérobé des armes de guerre et des explosifs. Sur les lieux de l'attaque, des centaines d'impacts ont été relevés, mais ils ne sont pas issus des armes volées. L'enquête promet d'être longue et délicate. Tout de suite, voici le témoignage d'un des convoyeurs…

Quendal tendit la main et changea de radio. De la musique tonitruante remplaça la diction parfaite de l'animateur.

Il sourit. Selon toute évidence, les pistolets-mitrailleurs avaient joué leur rôle. Brondlir et ses associés avaient réussi là un très joli coup, avec une méthode apparemment éprouvée, et un gain substantiel au final.

Mais ce qui importait avant, c'était qu'ils pouvaient partir en croisière !


Les passagers de Quendal Davriskol étaient à nouveau venus avec leur suite : comptable, avocat, gardes du corps, et nymphettes pour Jilen Gorkom et Kéren Brondlir. Pernilla Velknis s'était pour sa part contentée de son secrétaire.

Une vingtaine de membres d'équipage veillaient au bien-être des trois Maîtres de Barenk. Les appartements luxueux, le sauna et les ponts du yacht leur étaient ouverts et ils en profitaient en connaisseurs.

La Sirène des Mers avait navigué plusieurs jours entre les îles de Tray et, un matin, avait pris la direction du plein océan où l'on s'apprêtait à parler affaires après cette semaine de détente au cours de laquelle chacun s'était observé.

Jilen commençait à apprécier l'arriviste banquière et envisageait un remodelage de l'association initiale avec Kéren Brondlir.

Quant à Quendal, avec son tout frais catalogue d'armes, du couteau au lance-missiles, il leur avait vanté ses produits, tel un représentant de commerce en aspirateurs. Et l'idée d'élargir plus considérablement encore leurs activités avec les moyens qui s'offraient à eux titillait les deux Maîtres pressés de poser les bases de leurs actions futures.


- Général Grendele, nous les avons perdus !

- Qui donc, Inspectrice Mandigue ?

- L'épouse et l'ami du Colonel Skendromme. Dix jours qu'ils étaient arrivés, remontant la piste des déplacements et actions de Davriskol, vérifiant chaque renseignement… Ils ont quitté leur hôtel ce matin et ils se sont littéralement volatilisés !

- Vous pensez qu'ils pourraient perturber le final de la capture ?

- Je le crains bien, Général, si comme ma collègue et moi le soupçonnons, ils ont piraté les échanges entre le yacht et la capitainerie de la Marina ! L'escale à l'îlot-entrepôt n'est donc plus un secret pour eux ! Que pouvons-nous faire ?

- Rien, à Davriskol de se débrouiller !


- Avant de vraiment passer aux choses sérieuses, il y a un petit détail à régler, aboya soudain Jilen.

Lentement, Quendal tourna la tête vers son invité.

- Une contrariété, Gorkom, vous n'êtes pas à l'aise ?

- Pas vraiment. Disons plutôt que j'ai découvert un ver dans le fruit. L'idée me trottait dans la tête depuis un moment. Vous êtes concernée aussi, Pernilla.

Quendal sourit sans rien dire. Pernilla et Kéren Brondlir se resservirent de limonade et attendit que Jilen ait fini de s'agiter.

- Nos activités ont dépassé la Police Spéciale qui se casse les dents sur nos cas. La légalité de notre façade et nos relations nous mettent désormais à l'abri de cette sous-section judiciaire. Il était donc normal que le SiGIP prenne le relais.

Quendal rit doucement.

- Depuis que j'ai pignon sur rue en matière d'armes, je l'ai constamment sur les talons. Il a beau avoir une réputation de succès, des moyens illimités et être composé de l'élite des policiers, il ne m'a jamais inquiété et, franchement, je ne le redoute nullement. Juste avant notre départ, j'ai d'ailleurs débarqué l'aide-cuisinier – le sigipste infiltré - que j'avais démasqué.

- D'accord, depuis longtemps vous êtes apte à le tenir à distance, mais Pernilla et moi sommes nouveaux sur sa liste de personnes à contrôler, gronda Jilen. Je peux affirmer qu'un autre sigipste est à bord de ce yacht, Davriskol.

Cette fois, le jeune homme frémit. Son regard bleu marine se troubla puis prit l'éclat du métal.

- Poursuivez, Gorkom.

- Une sigipste est à bord de la Sirène, précisa Jilen au grand soulagement du rouquin non balafré. Cela fait un moment qu'elle est plus précisément dans mon dos. Bien joué, l'audace ne lui a pas manqué et je me serais peut-être pas méfié si je ne m'étais attendu à une tentative de ce genre.

- Qui est-ce ? siffla Pernilla.

Le regard de Jilen Gorkom alla de l'un à l'autre, de ses gardes particuliers aux nymphettes et aux avocats et gardes de ses interlocuteurs. Une longue minute, le pont arrière supérieur fut silencieux. Finalement, Jilen se tourna sur son fauteuil et fixa une de ses accompagnatrices, appuyée à la rambarde, son corps parfait mis en valeur par le maillot de couleur vive largement échancré. Les doigts aux ongles peints de Sharlène Krobille s'agitèrent légèrement.

- Voyons, protesta Sharlène. Où dissimulerais-je un micro ou une arme ? Serait-ce dans le comportement d'un policier d'élite de s'embarquer sans soutien, à la merci du moindre incident ?

Jilen haussa les épaules.

- Qu'importe, il suffit que tu fasses ton rapport, d'ici avec un émetteur surpuissant ou lors du retour à terre, rétorqua Jilen. Dommage, comme distraction perverse, tu me plaisais et tes manies froides avaient plus que du charme. Seulement, vois-tu, poulette, un sigipste peut aussi bien être une charmante sylphide qu'un vieux bouc sans-abri. Je me méfie de tout le monde et les personnalités les plus anodines peuvent être le camouflage d'un super-agent. Il était inévitable que le SiGIP s'intéresse à cette réunion attiré par Davriskol.

Quendal se leva, s'approcha de la sigipste, écarta les nymphettes, donna l'ordre à tous de quitter le pont, sauf à ses invités.

- Comme tout ceci à lieu à mon bord, c'est à moi de régler ce petit détail.

Jilen approuva du chef, le mettant soudain à l'épreuve et le considérant presque, temporairement, comme un ennemi.

- J'espère que vous vous montrerez efficace, complétèrent Pernilla et Kéren tout aussi en attente de la réaction.

- Si vous m'aviez communiqué les identités des personnes que vous embarquiez avec vous, j'aurais également fait mon enquête, déclara Quendal. Que nous soyons en plein océan va simplifier considérablement la solution au problème. Prèglon !

Du poste de pilotage, le capitaine de la Sirène des Mers vint sur le pont.

- Oui, monsieur ?

- Nous avons un passager indésirable à bord, cette jeune personne ne veut pas nous distraire mais bien nous perdre, expliqua Quendal, la main sur l'épaule de Sharlène. Trouvez-moi de quoi l'envoyer par le fond.

- Oui, monsieur.

Le capitaine de la Sirène rentra un moment, revint avec deux matelots.

- Je crois que ce pied du parasol conviendra parfaitement. Il a été très alourdi pour ne pas bouger lors des coups de tabac, et la chaîne qui le relie au pont a un anneau qui sertira sans problème la cheville de votre « petit problème ».

La colonel Sharlène Krobille était trop expérimentée que pour ne pas avoir compris que toute résistance était inutile.

Elle était environnée d'ennemis. Ses amies nymphettes après s'être précipitamment écartées avaient quitté le pont. Face aux deux matelots armés, les trois Maîtres et un Quendal Davriskol sans pitié, elle n'avait pas d'autre échappatoire que l'océan où ils se promettaient de l'enterrer.

Sans armes, sans assistance, elle ne pouvait que choisir l'option de la mort digne. Elle se laissa donc entraver les mains et ne broncha pas quand le lourd anneau de métal se referma autour de sa cheville droite.

Quendal s'approcha de la jeune femme que l'on avait placée au bord même du pont puis se tourna vers ses invités, le visage inexpressif.

- Quelqu'un veut la pousser ? proposa-t-il.

Une dernière fois, Sharlène considéra ceux qui lui faisaient face.

Dans les regards, elle vit la même résolution. Une décision irrévocable qu'elle avait déjà pu lire dans bien des prunelles depuis qu'elle exerçait au sein du SiGIP. Ces regards l'avaient condamnée à mort et la sentence était imminente Elle ressentit le besoin d'une dernière bravade :

- Vous allez vraiment oser me tuer ? Je vous rappelle que le meurtre d'un agent du SiGIP est passible des peines les plus lourdes. D'autres agents vous poursuivront jusqu'à ce que vous soyez derrière des murs, pour longtemps. Vous finirez par être pris, tous.

- C'est vraiment le cadet de mes soucis et je dors très bien, fit remarquer Quendal.

- Je sais, Davriskol, rétorqua-t-elle. Mais, l'un après l'autre, les maîtres criminels sont jugés et envoyés au pénitencier. Qu'importe si je meurs, d'autres sigipstes prendront la succession, et des nuisibles seront hors d'état d'agir. Pour les sigipstes aussi, un disparaît, un autre prend la relève.

- Tu es idéaliste et folle, déclara Quendal. Tu n'es pas la première sigipste que je laisse sur le bas-côté de ma route - et, remarque, je suis toujours là, plus puissant que jamais... Je voudrais, de mon côté, te remettre en mémoire un très vieil adage : « pas de corps, pas de crime ». Ici, par cinq mille mètres de fond... Pourquoi crois-tu donc que la réunion a lieu en plein océan ?

- Je n'avais guère tenu compte de vous, Davriskol. Vous êtes étranger à Barenk, mais j'aurais dû accorder plus d'attention à votre réputation ; vous êtes aussi, voire plus, dangereux que les autres.

- Correction, ironisa Quendal, je suis leur fournisseur. Et j'aime qu'ils agissent le plus longtemps possible.

Quendal fit signe aux deux matelots en livrée azur qui soulevèrent le lourd pied de parasol.

- Adieu, vicieuse poulette, marmonna Jilen Gorkom.

Happée par le poids qui l'entraînait irrésistiblement, la rousse Sharlène disparut en un clin d'œil. Le sillage d'écume de la Sirène des Mers brouilla le lieu de plongée de l'agente d'élite.

Quendal se tourna vers ses interlocuteurs, frappa dans ses mains pour appeler les nymphettes à les rejoindre, et se rassit à la table tandis qu'elles s'installaient à l'écart, apeurées.

- Maintenant que ce nuage a été soufflé, nous pourrions reparler de ces livraisons d'armes.

- Bien, Davriskol, déclara Pernilla Velknis, vous ignoriez qu'une sigipste se trouvait auprès de Jilen Blondir, mais vous avez fort efficacement remédié à la contrariété. J'étais au courant depuis peu et votre réaction m'importait. Vous ne m'avez pas déçue.

Quendal ne se dérida pas.

- Je ne vous félicite pas, Gorkom. Je sais qu'en tant que fournisseur je n'ai pas de leçons à vous faire, mais laisser une sigipste s'immiscer à ce point près de vous, embarquer et assiste à nos arrangements, voilà qui ne me plaît pas et me laisse une désagréable impression de négligence. De plus, je n'apprécie pas d'avoir été obligé de régler cette sigipsterie moi-même.

- Soyez assuré que cela ne se reproduira pas. D'ailleurs, Davriskol, cette poulette n'a été embarquée - comme vous dites - qu'au titre de nymphette pour nous distraire, vous et moi. J'étais prêt, moi aussi à intervenir si elle était passée à l'action plus tôt. Et je peux vous assurer qu'en ce qui concerne mon organisation, je ne suis entouré que de gens de confiance. Sinon, cela ne ferait pas quinze ans que je tiens à la dragée haute aux autorités de Kud.

- Exact, Gorkom, vous êtes un professionnel, fit Quendal. Et si je suis virulent, vous comprenez j'espère que je tiens à la trace que je laisse la plus infime possible. Si ce sont vos amis qui me connaissent, je n'ai pas trop d'objection ; si c'est le SiGIP, je me sens de fort mauvaise humeur.

Quendal se leva.

- Mon yacht est tout à vous. Nous nous reverrons à 20 heures, le dîner sera servi une heure plus tard, sur le pont avant cette fois.

Quendal, Jilen et Kéren se levèrent pour saluer le départ en premier de Pernilla Velknis, puis rentrèrent dans le yacht, chacun de leur côté.