6.

Quendal regarda sa montre. Il allait être l'heure de reprendre les négociations avec les Maîtres de Barenk et leurs hommes d'affaires.

Il demeura un moment debout, totalement immobile, oreilles tendues. N'entendant aucun bruit, il bondit hors du lit, en quelques gestes précis, enfila son léger costume du soir, laissant juste la veste crème sur son support.

Allant à la penderie, il écarta les vêtements et enfonça la moulure mobile. Sans bruit, le panneau de fond coulissa et une longue et mince forme sombre en jaillit pour aller s'abattre sur le lit.

- Tu l'as fait exprès, glapit Sharlène, cela fait une demi-heure que je poireaute là. Je me suis complètement déshydratée. Donne-moi à boire ou je te les arrache et te les fais avaler à la petite cuillère.

Quendal rit doucement lui glissant un verre d'eau pétillante glacée dans une main et une serviette dans l'autre.

- Bois doucement.

- Trop tard, je suis morte, grinça la jeune femme en épongeant son visage ruisselant de sueur. Ah, si le timing n'était pas si serré, je prendrais une douche et je te ferais rendre gorge.

- Ne rêve pas, Sharlie, tu m'as déjà amplement fait la démons tration de tes talents de séduction-punition quand nous suivions notre formation de sigipstes au Camp Militaire.

Un bruit de pas se faisant entendre dans la coursive, ils se turent aussitôt, aux aguets. La main sur le gros revolver qui pendait à sa ceinture d'assaut, Sharlène écouta attentivement puis se détendit.

- Un membre du personnel : un de nos agents, se rassura-t-elle.

- Prèglon viendra frapper cinq coups à la porte lorsque mes invités seront sur le pont.

Sharlène désigna la large vitre fumée qui donnait vue sur le pont avant, la table et les tréteaux du buffet froid.

- Pourquoi ce sont toujours les mêmes qui ont le beau rôle et s'empiffrent pendant que les autres jouent les amantes dans le placard ?... Je devrais pourtant avoir la préférence : je suis ton aînée, plus expérimentée et décorée, et enfin je suis une femme aux avantages bien placés.

- Mais, ton régime, pouffa Quendal, il faut bien que quelqu'un y veille.

- Sale gosse, aboya Sharlène. Quelques kilos de plus, et ce porc de Gorkom ne voyait que mes formes et ne songeait plus à réfléchir sur mon CV de danseuse... Si tu étais venu au cabaret, tu l'aurais constaté. Je danse très bien et je suis maîtresse es perversité.

- Si je ne t'avais pas envoyée par le fond, tu écopais d'une balle dans la nuque, et le bain forcé quand même, remarqua Quendal sans plus rire. Pour de l'improvisation, nous nous sommes bien débrouillés.

- Joli culot.

- Heureusement que ton tour de passe-passe a coïncidé avec le jour J et notre arrivée à l'îlot-entrepôt. Le sous-marin et ses plongeurs ont pu me recueillir après que je sois tombée dans leur filet d'acier ; j'en ai les marques sous ma combinaison d'intervention.

- Notre capitaine Prèglon a tout juste eu le temps de lancer son message codé au nez et à la barbe des agents de sécurité de ces trafiquants. J'ignorais s'ils auraient le temps de te récupérer, j'ai fait durer la mise en scène tant que j'ai pu... Où sont les autres membres du commando ?

Sharlène désigna la penderie.

- Le sous-marin a son écoutille d'assaut soudée au fond du yacht. Ils n'attendent que mon appel pour me rejoindre par le même chemin. Je te surveille d'ici. Lorsque les micros me transmettront ton signal, hélicos et sous-marins interviendront pour nous épauler.

- Bien.

Sharlène tira un revolver d'un des deux étuis qui étaient fixés à ses hanches.

- J'ai apporté ton arme, tu vas en avoir besoin.

- Pas maintenant, ce serait bien imprudent, refusa Quendal. Les gardes de nos invités m'arrêteraient avant que je n'arrive sur le pont.

- Sois prudent, Quendal.

- Bien sûr, Sharlie. Assure-toi que les cinq hélicoptères d'intervention se suivent bien à quinze minutes d'intervalles à la limite des radars, nous aurons besoin d'eux pour évacuer les éventuels blessés, en priorité.

Il enfila la veste café au lait que la jeune femme lui tendait, prit une bonne inspiration.

- Je retourne dans la cage aux fauves, à toi de me couvrir.

- Compte sur moi.

Prèglon ayant frappé à la porte selon le signal convenu, Quendal quitta sa chambre et, passant devant lui, le pas léger, se rendit sur le pont avant.

Jilen, Kéren et Pernilla n'étaient pas encore là. Attrapant une crevette géante, il la trempa dans la sauce et grignota en attendant ses invités.

Plus que toutes les semaines précédentes, ses sens de sigipste étaient en éveil et le jeu était à présent si serré qu'il allait avoir besoin de toutes ses ressources pour ne pas transmettre sa nervosité et amener les Maîtres de Barenk dans ses filets.