9.
Les nids de feuillages et de terre séchée étaient installés dans les plus hautes branches évasées d'arbres au tronc strié de profondes veines, les premiers mettre depuis les racines hérissés de piques naturelles.
« Où on a atterri, nous ? Et où est Aldie… ? ».
La couche sur laquelle Kwendel s'était réveillé crissa sous lui, la toile rugueuse cousue emplie d'espèces de copeaux ronds et relativement dure, surprenante à un premier contact mais pas si désagréable que cela en fin de compte.
Il se releva et souleva le drap qui était tendu devant l'ouverture ronde de la cabane naturelle et faillit faire un bond en arrière quand une sorte d'hominidé massif et très poilu se laissa tomber sur la plateforme supportant l'abri.
- Tu es une étrange créature, marmonna ce dernier.
- Je peux te retourner la remarque. Où est mon frère ?
- En bas. Moi, je suis Ulgur. D'où venez-vous, tous les deux ?
- Apparemment, nous ne sommes pas sortis du tunnel inter-surnaturel là où Gansheer me l'avait annoncé, fit Kwendel alors que Ulgur l'avait assis dans une sorte de cage pour détacher ensuite la corde afin de la faire glisser jusqu'au sol, dévalant ensuite pour sa part à même le tronc, tête la première.
- Je n'imaginais pas le Sanctuaire de Gansheer, déclara Aldéran alors que son ancien jumeau le rejoignait près du bassin d'une fontaine. En fait, je n'imaginais rien du tout !
- L'ouverture du vortex aurait dû nous faire ressortir dans les ruines qui composent la cité de Gansheer. On a dû dévier en cours de route !
- C'est le moins que l'on puisse dire ! On va devoir y aller à pattes, je suppose.
- Pourquoi voulez-vous allez aux ruines de Gansheer ? intervint Ulgur.
- Aucune idée ! avoua Aldéran en se tournant vers son frère. Kwendel ?
- J'étais retourné dans le monde idéal concocté par Lacrysis, mais en conservant désormais mes souvenirs, notre combat contre Jélhyriane… Et bien que le temps ne signifie rien, je n'ai aucun repère, aucun calendrier et je n'ai pas davantage tracé des entailles dans un tronc ou autre chose pour compter les jours.
Aldéran ouvrit des yeux incompréhensifs devant la dernière assertion de son ancien jumeau mais ne dit rien.
- Toi, tu n'as jamais été dans la cellule d'un Pénitencier ou piégé dans un lieu perdu, rit franchement Kwendel. Passons. J'ai reçu l'appel de Gansheer, il avait des ennuis.
- Franchement, je m'en tamponne, Kwendel ! aboya soudain celui qui était désormais son aîné. Il voulait provoquer une nouvelle Apocalypse ! C'est mon ennemi avant tout et je ne vois vraiment pas pourquoi je l'aiderais… hormis que vu mes soucis de santé, s'il peut me remettre à neuf – comme le faisait le cocon d'Ayrahas – je n'ai pas le choix de faire montre de mes sentiments et de ma susceptibilité… Il peut vraiment faire ce qu'il t'a promis ?
- Il l'a dit…
- Mais c'est juste sa parole d'entité supposée maléfique, releva Aldéran avant d'éclater de rire.
- Aldie ?
- Mais comme je suis moi aussi issu du Mal, ça devrait le faire ! Il veut donc quoi, Gansheer ? Je n'ai que récemment reçu l'héritage de Saharya et d'Ayrahas, mon expérience des combats surnaturels est bien faible malgré tous ceux menés…
- Ce sera toujours plus que ma quasi totale inexpérience ! objecta Kwendel. Humain, vivant, je trucidais comme personne, mais les combats des Sanctuaires me dépassent totalement.
- Pour Gansheer, que puis-je pour lui ?
- Lui ou elle, ça dépend des moments. Gansheer est hermaphrodite ! pouffa Kwendel.
- Et ses Adorateurs prient toujours pour l'Apocalypse. Je l'ai évitée, mais était-ce suffisant ?
- Redoute moins ces Adorateurs aux prières vouées à l'échec qu'Okranze.
Kwendel s'assombrit.
- Je crois qu'elle a toujours su que tu reviendrais, t'attendant patiemment. Elle veut tuer un des porteurs de cosmogun. Et si elle t'atteignait, elle sait que notre père et Warius abouleraient ensuite et elle s'en prendrait ensuite à eux !
- Et ça ne me dit toujours pas pourquoi Gansheer t'a contacté, et que toi ensuite tu es venu à la rencontre du délire de mon coma ?
- Je n'ai pas toutes les infos, s'excusa Kwendel. Gansheer m'a demandé de t'amener à lui, avançant que ton état d'inconscience serait propice à ce que tu rencontres son attente – à ce moment, je ne savais pas pour tes problèmes de vision et cette sérieuse hémorragie cérébrale qui après des signes avant coureurs t'a abattu en un instant – et je me suis rendu à ses arguments…
- Une hémorragie cérébrale ?
- La lésion qui fut la conséquence de ton accident de voiture avec ton aîné, ces autres délires à ce moment, elle a fini par s'aggraver terriblement et a réduit ton cerveau à l'état de légume…
- Oui, j'avais bien compris que je devais obéir à Gansheer… Je n'ai vraiment pas le choix… C'est un immonde chantage ! Et pendant ce temps, ma femme et mon père…
- Le Non-Temps fera que ton coma ne dure que quelques heures.
- C'est déjà bien trop long…
- Il te faut faire avec, Aldie, remarqua Kwendel avec bon sens.
- D'accord, allons aux ruines de Gansheer, qu'il m'explique son problème. Et, en chemin, si nécessaire, si Okranze se pointait… Mais, je n'ai pas mon propre cosmogun !
- Il te faudra faire sans… Je n'ai aucun pouvoir, et certainement pas celui d'amener ici l'arme familiale. Désolé.
Aldéran étreignit l'épaule de Kwendel.
- Toi et moi avons des pouvoirs, qui se révèlent le moment venu. J'ai eu ma part d'affrontements surnaturels et tout récemment, je ne fais plus qu'un avec l'Arbre de Vie de mon Sanctuaire, tu développeras les tiens, le moment venu.
- J'espère.
- Non, moi je préfèrerais pas… Avoir cette puissance, ces capacités, ça te détruit autant que d'affronter et de vaincre un adversaire te surpassant sur tous les plans… Comme c'est répété à longueur de dialogues merdiques dans de multiples fictions : ces pouvoirs sont un don et une malédiction ! Il me faut vivre avec… Toi, sois-en préservé !
- Je ne peux pas, Aldie, je suis ton frère, je suis ton jumeau !
- Et tu as été tué par notre père pour que je vive… J'ai donc une dette à vie, et même éternelle, pour te protéger ! Tu m'as aidé à vaincre Jélhyriane, je ne pourrai jamais l'oublier ! Cette nouvelle épreuve, quel que soit le plan de Gansheer, nous allons faire face à deux !
- Merci, Aldie… Mais le serial killer que je fus…
- Nul n'est parfait. Et j'ai bien du sang sur les mains moi aussi. Et puis, vu le monde d'abandon où tu as été forcé de grandir, de survivre…
- Tu as tort, Aldie. Tu es d'essence maléfique, mais tu es le Bien incarné, mettant ainsi en faux toutes les prévisions ! Moi, j'ai eu le parcours inverse. C'est ainsi. Et bien que je sois du Bien, j'ai cédé à mes pires instincts, tuant, massacrant, mutilant… Des enfants, des femmes, des vieillards, et quelques crapules au passage – je n'ai jamais échappé à mes démons ni me suis battu contre eux… Alors que toi tu as réussi à briser ta destinée, et à devenir ce Colonel du SiGIP et ce père de famille épanoui.
- Merci… Tu aurais pu avoir ta chance, toi aussi, si notre père t'avait choisi…
- Ce ne fut pas le cas. Maintenant que l'on a mis, une énième fois, les choses en place, entre nous, entre nos passés, on peut aller affronter Gansheer ?
- J'ai peur…
- Pourquoi, Aldie ?
- Je me sens vraiment mal, alors que je suis hors du temps, hors de mon monde, mais cette hémorragie cérébrale que tu as évoquée m'affaiblit et j'ai de plus en plus de mal à récupérer…
- Je sais… Cette hémorragie, de ton monde, peut te tuer dans celui-ci… Mais, comme je l'ai dit, tu es le seul à aider Gansheer et lui est le seul à pouvoir te sauver !
- Je n'aime pas ça, pas du tout…
Aldéran se releva, tituba, retenu par son ancien jumeau.
- Même ici, la destruction de tes neurones par cette hémorragie t'affecte… Tu vas tenir le coup ?
- Il le faudra bien...
