10.
Totalement désarmé, cela avait été avec une appréhension grandissante qu'Aldéran s'était rapproché des Ruines qui constituaient le cœur du Sanctuaire de Gansheer.
« La dernière fois, j'étais passé à relative bonne distance, je n'ai pas quitté l'Arcadia, mais cette fois il en sera tout autrement ! ».
De loin, de haut plutôt, vu que les anciens jumeaux étaient arrivés au sommet de l'une des collines entourant presque entièrement, ils avaient pu découvrir les Ruines.
Il était désormais, et sans doute depuis bien longtemps, impossible d'avoir idée de l'allure qu'avaient eue les bâtiments à l'origine. Il n'en subsistait plus que des pans de murs, des escaliers menant à du vide, des sols éventrés sur des caves, et si de nombreuses colonnes de pierre s'élevaient encore, plus une seule n'était bien évidemment intacte. Une brume assez dense recouvrait presque toute la surface des Ruines, se déplaçant bien qu'il n'y ait pas le moindre souffle d'air.
- Pas l'ombre d'un Adorateur, remarqua Kwendel à voix pourtant basse.
- Ils se sont éteints une fois que tu as repris tes Péchés, Général Aldéran ! fit une voix qui « parla » directement à l'esprit des deux frères. Il n'était alors plus possible de provoquer l'Apocalypse, comme tu l'avais parfaitement compris et leur existence ne se justifiait plus.
- Gansheer ?
- Qui veux-tu que ce soit d'autre ? ricana la voix. Je ne suis pas Okranze, ça me semble évident !
- Où es-tu ? Tu te caches dans la brume ? hasarda Kwendel.
- Non, il EST la brume, rectifia soudain Aldéran. Il, elle, selon – comme tu m'as dit, Kwendel – est dans ces myriades de particulières dorées qui fourmillent dans cette brume.
- Je vois que tu as compris, Aldéran. En revanche, ton cerveau de Mortel ne semble pas réaliser que même si tu n'as pas ton fameux cosmogun à portée de la main, ta puissance est égale à la mienne. Tu n'es nullement désarmé.
- Où est Okranze ?
- Elle attend son heure. C'est une Mécanoïde, elle aurait pu patienter toute l'éternité !
Aldéran s'assit sur une pierre.
- Qu'attends-tu de moi, Gansheer ?
- Aller à ma Caverne d'Origine et réinitialiser les cristaux qui équilibrent mon énergie qui là n'arrête plus de se disperser à tout va depuis que je ne me concentre plus sur l'Apocalypse, tu as interrompu le processus de façon trop brutale pour que je puisse le faire de moi-même, comme auparavant.
- Tu as de la chance que j'aie besoin d'un coup de pouce, grinça Aldéran. Parce que entre tes projets avortés d'Apocalypse et le fait que tu héberges Okranze, ma tendance naturelle me conduirait plutôt à t'affronter !
- Tu n'as effectivement pas d'autre choix que de faire ce que je te dis ! Un nuage de brume va vous accompagner et vous guider jusqu'à la Caverne.
- Et si on ne te rééquilibrait pas, glissa Kwendel, où serait le mal ?
- Hors de contrôle, mon énergie provoquerait la destruction de ce Sanctuaire, pour commencer. Ensuite, elle se disperserait dans l'espace, se nourrirait de soleils ce qui provoquerait la mort de populations des planètes qui dépendent d'eux, et pour finir après m'être renforcé je détruirais les Sanctuaires sur mon chemin – ce genre de prophétie mènerait à une guerre surnaturelle qui conduirait très naturellement à la destruction de l'univers puisque le Bien et le Mal ne seraient plus d'égale force.
- Charmant… Mais je réfute que ce soit de ma faute, protesta Aldéran en se relevant. Je n'ai fait que te combattre loyalement, enfin de loin surtout !
- Voilà pourquoi je n'ai pas davantage entamé les hostilités avec toi à ce moment. Tu ne m'attaquais pas, tu ne faisais que reprendre ce qui t'appartenait. J'ai donc pensé que tu serais assez large d'esprit que pour me venir en aide.
- Je ne suis pas en position de marchander, rappela Aldéran. Mon cerveau s'est rempli de sang et m'a rendu à l'état de légume ! J'espère que tu pourras lui rendre son côté tordu et barge…
- Je peux tout !
- Alors, pourquoi il ne va pas lui-même à sa fameuse Caverne et chipoter à ces cristaux ? marmonna encore Kwendel.
- Je pense deviner pourquoi. Allons-y, Kwendel, plus tôt on en aura fini, plus vite je retournerai dans mon monde !
Le Sanctuaire et son temps figé – en dépit de la succession du jour et de la nuit – les empêchant de ressentir fatigue, faim ou soif, ou même le plus simple besoin naturel, Aldéran et Kwendel s'étaient retrouvés au pied d'une montagne à la forme de pic, un peu perdue au milieu de nulle part, première d'une chaîne de mont qui commençait un peu plus loin.
- Bon, j'espère que l'intérieur n'est pas labyrinthique sinon l'éternité ne suffira pas à ce que nous trouvions les cristaux !
- Non, Aldéran, tu ne peux pas y aller ! intervint le petit nuage de Gansheer.
- C'est quoi, cette blague ? Tu me fais venir jusqu'ici et ensuite…
- Je VOUS fait venir jusqu'ici, corrigea Gansheer. Les galeries de cette Caverne sont envahies de ma brume d'origine, toxique. La part humaine en toi fait que tu y succomberais, Aldéran. En revanche, celui qui fut ton jumeau n'a plus de cœur, il ne respire plus, il ne risque donc rien, lui !
- Tu aurais pu te contenter de t'adresser à lui ! aboya Aldéran. A quoi rime donc ton cirque ? !
- Kwendel ne m'aurait pas aidé, pas sans une bonne raison.
- Et je suis la raison, grogna Aldéran.
- En effet, vu ton état de santé, Kwendel ne peut refuser de me rendre ce service, pour que je t'en rende un en retour.
- Bien vu… siffla Aldéran qui n'en pensait pas un mot !
- Et à moi, ça n'existe toujours pas pourquoi ce manipulateur de Gansheer ne peut pas se débrouiller seul !
- Il est de la brume, Kwendel, il est impalpable, il est énergie ! expliqua alors son aîné. Il lui est donc impossible de manipuler ces cristaux qui, à l'origine, ont dû lui donner vie en entrant en résonance avec l'esprit enfoui de ce Sanctuaire.
- Voilà qui est entièrement et correctement raisonné. Vas-y, Kwendel, mais fais vite car tant que tu seras à l'intérieur tu ne pourras aider ton frère et avec mon énergie hors de contrôle je ne le pourrai pas davantage – la preuve, le vortex vous a emmenés loin des Ruines… Mais cet Ulgur n'est pas loin, bien qu'il ne fera pas le poids face à Okranze qui rôde à présent tout près !
- Et c'est maintenant que tu nous l'apprends ! ? rugit Kwendel en se précipitant dans l'ouverture de la caverne.
Sur ses gardes, dos aux rochers, Aldéran patienta, aux aguets.
