13.
- Tu as conscience que c'est l'amour qui t'a sauvé ? fit Sylvarande en servant un jus de légume à son frère.
- Pardon ?
La Reine des Sylvidres à la longue chevelure couleur de caramel lui sourit doucement.
- Oui, c'est ma vision de cette dernière péripétie, en date. L'amour des tiens t'a retenu dans le monde des vivants et celui de Kwendel a permis de te sauver dans celui de Gansheer.
- Heu, n'exagère pas non plus. Kwendel n'est pas passé en quelques semaines de son état de serial killer sacrifié sur l'autel de mon cœur à celui de frère aimant ! gloussa Aldéran auprès de son aînée que Clio faisait découvrir la Colonie à Ayvanère et que son père était demeuré à bord de l'Arcadia car un ennui technique le préoccupait depuis la veille.
- Je dirais que ce travail de longue haleine a agi sur lui, à son insu, depuis bien des années, reprit Sylvarande en grignotant avec gourmandise des bâtonnets de légumes crus. Après tout, il est le jumeau du Bien, cela est inaltérable ! Et la mémoire lui revenant, il a su te devoir son étrange vie…
- Après qu'on la lui ait prise !
- Ce n'est pas toi qui as demandé ce sacrifice, rappela-t-elle. Et en vivant, tu lui as donné une seconde chance, cette existence entre deux mondes où il peut passer librement de l'un à l'autre, se battre enfin pour une cause qui en vaille la peine, pour la seule personne qui ait jamais fait quelque chose pour lui !
- Je n'avais pas vu les choses sous cet angle, avoua Aldéran. Pourtant, quand nous sommes sortis du Purgatoire, avant qu'on n'efface sa mémoire pour une éternité sereine, il m'avait appris les Points de Pression – ce qui m'a tiré d'affaire à plus d'une reprise – il m'avait donc déjà remercié, à sa manière.
- Il t'avait été reconnaissant en t'apprenant une technique de mort, siffla Sylvarande en se crispant un instant. Il fallait bien être le jumeau Maléfique pour avoir apprécié !
Malgré lui, Aldéran éclata de rire, ce qui vexa légèrement sa sœur.
- Quel est le souci technique de l'Arcadia ? interrogea-t-elle alors qu'ils s'étaient rendus auprès de l'Arbre de Vie.
- C'est un vrai ennui, fit rapidement Aldéran. Papa tenait à ce que je te le précise.
- C'était inutile, je ne le soupçonne nullement de me fuir. Nous avons nous aussi fait la paix, assura tranquillement Sylvarande. Rien de grave ?
- Pas trop, contraignant plutôt. Deux systèmes, un d'origine un autre installé par Skendromme Industry dont les langages informatiques ne se comprennent plus, pour une raison que Toshiro n'a pas encore déterminée. Ca impose à Toshy d'utiliser les instruments lui-même et ça ralentit les processus supervisés par ces systèmes et ce en dépit de sa propre vitesse d'action.
- Que contrôlent ces systèmes ?
- Les scans longue portée. Papa a dit que ce n'était pas grave.
- Et toi, tu gobes encore bien des mensonges ! Il est important pour tout vaisseau de pouvoir « voir » au plus loin possible afin d'anticiper la menace – et c'est encore plus vrai pour un vaisseau pirate !
- Effectivement, je n'avais pas réalisé… Le Toshy du Lightshadow m'a déjà dit qu'il ne pouvait rien car les systèmes de mon vaisseau étaient de dernière génération.
- Alors que l'Ame de l'Arcadia se connecte à mon Docrass. Lui aussi utilise une technologie hybride, triple même je dirais : Sylvidre du temps de ma mère, du temps de ma naissance car les plans furent dessinés en mon honneur, et de la plus récente. Toshiro et notre père devraient y trouver leur bonheur.
- Merci.
- C'est bien le moins que je puisse faire pour ceux qui ont sauvé ma Colonie !
Les Suivantes de la Souveraine étaient demeurées à petite distance, juste hors de portée de voix normale et prêts à intervenir sur un de ses cris, et sur un signe elles étendirent la nappe dans l'herbe et disposèrent les divers mets du pique-nique, sortirent les couverts, avant d'à nouveau discrètement se retirer.
Sylvarande tendit un cylindre réfrigérant à son frère.
- Goûte !
- Mais tu ne vas pas te mettre à faire « ton Skyrone » ! ? gloussa-t-il en tirant une bouteille de vin du cylindre. C'est une manie ou quoi de se servir de moi comme cobaye ? !
- Tu ne crois pas si bien dire, s'amusa-t-elle alors qu'il l'avait débouchée et remplissait un verre avant d'y tremper ses lèvres.
- Hum, frais bien évidemment, très fruité, très jeune je dirais mais sûrement un peu traître sous sa douceur. Les Sylvidres se sont mises à picoler ?
- Certaines n'ont jamais rechigné devant un bon verre ! reconnut Sylvarande qui piochait dans les plats pour remplir une assiette. Mais ce vin provient du cépage de ma planète-jungle d'enfance. On en a replanté un ici, mais il faudra encore attendre un peu pour un vrai cru.
- Les Sylvidres vont rouler sous la table !
- C'est pour toi, sourit tendrement leur Reine, et notre père s'il accepte.
- Si tu le prends par les sentiments, tu as toutes tes chances, prédit-il avant de composer sa propre assiette et de dévorer pour quatre.
Au soir, s'étant contentés après le copieux déjeuner, d'un simple potage aux légumes oranges, Aldéran et Sylvarande étaient demeurés dans son patio – Ayvanère épuisée par son interminable visite étant allée se coucher et Clio bien évidemment retournée auprès de son pirate d'ami.
Côte à côte dans un hamac, le frère et la sœur appréciaient la douceur de la nuit, carafe d'eau additionnée de glace pilée entre eux et verre à portée de la main.
Sylvarande se tourna vers lui.
- Au fait, pourquoi l'alarme s'est-elle déclenchée depuis l'Infirmerie, affolant tout le monde, alors qu'au contraire tu revenais à la vie ?
- Oh, ça c'était Gansheer qui avait besoin de quelques fractions de secondes de mort pour finir de remettre mon cerveau à neuf après avoir réparé les lésions.
- Alors, cela signifie… ? réalisa-t-elle.
- Oui, plus de migraines, plus de quiprine !
- Tu as de la chance d'avoir des amis bien placés, remarqua-t-elle avec un clin d'œil. Ton Gansheer n'a rien fait pour la prothèse de ton genou ?
- Mon Gansheer n'a agi, depuis le premier jour, qu'à contrecœur, piégé par sa propre énergie. Et il a dû la trouver très mauvaise de devoir s'adresser à celui qui avait causé, involontairement, son déséquilibre !
- Je trouve malgré tout étonnant qu'il ait respecté sa promesse, releva-t-elle. Et il avait abrité cette Okranze !
- Je crois que Kwendel ne plaisantait nullement quand il l'a menacé. Là, le serial killer a refait surface dans toute sa splendeur, et Kwendel était – comme Gansheer l'avait bien précisé à mon encontre, pour me rassurer – d'un niveau égal au sien ! Et Gansheer est tout sauf un idiot. Il s'est tenu à carreau car après m'avoir placé sur sa Stèle de Vie, près des fameux cristaux, il ne pouvait me faire un mauvais coup sans s'attirer dans l'instant sa réplique en retour !
- Tu as une famille qui t'adore et qui est prête à tout pour t'aider.
- Je ne la mérite pas… J'ai été un tel gamin de merdre, durant tant d'années… Je leur ai mené la vie dure, j'ai été jusqu'à piétiner leur amour de par ma propre nature écorchée sans vraiment de raison puisque j'étais gâté pourri, il n'y aura au final que l'automutilation que je n'ai pas testée sur moi !
- Tu t'es largement rattrapé depuis, le rassura sa sœur aînée. Et c'est cet homme qu'elle estime et pour lequel elle se mobilise et monte au combat ! Tu porte cette balafre à ta joue, ce n'est pas anodin.
- Mes fils ont leurs joues intactes et j'espère que cela durera encore longtemps.
- Qui sait, il s'agit peut-être d'un autre garçon à qui elle est destinée, envisagea Sylvarande avec sa prescience et sa délicatesse coutumières.
- Je ne le souhaite à personne, marmonna Aldéran avant de s'endormir dans son hamac.
Une grande ombre se pencha sur le corps mécanique désactivé, émit un grognement.
- Tu n'as pas fini ta mission ! rugit la Reine déchue de Râ-Métal en posant ses mains sur les flancs de sa créature.
Sous cette décharge d'énergie, Okranze s'arc-bouta avant de rouvrir les yeux.
- Je t'emmène avec moi pour te doper, siffla Prométhium en enveloppant Okranze de sa robe noire qui semblait pourtant diaphane et l'emporta.
