15.

La matinée chronologique du bord était bien entamée quand Ayvanère ressortit de la salle de bain. Elle resserra la ceinture de son peignoir de satin et de plumes et se rapprocha du lit où sur le ventre Aldéran dormait encore à poings fermés.

Elle s'assit près de lui, repoussant les mèches flamboyantes pour dégager le tatouage de serpent de mère qui faisait toute la longueur de sa colonne vertébrale pour finir au creux des reins.

Elle posa ses lèvres sur la peau douce et chaude, ayant un petit pincement au cœur, songeant que les tortures de Hugan Ten Vorkel lui avaient littéralement épluché le dos, obligeant à des greffes de peau et au dessin d'un nouveau tatouage. Du bout d'un ongle multicolore, elle suivit le tracé des muscles au repos.

- Mon amour… Profite encore du temps pour te reposer et dormir paisiblement. Le temps des batailles et des souffrances reviendra bien trop vite et je sais que tu fonceras tête baissée en première ligne ! J'ai tellement peur, mon cœur. Mais je suis entièrement avec toi, même si je ne comprends pas toujours tes engagements, qu'ils soient naturels ou non ! Je t'aime et c'est tout ce qui importe. Et, sous peu, nous devrions adopter notre troisième enfant, ce sera tellement important pour toute notre famille !

Ayvanère embrassa encore passionnément les épaules de son époux avant de passer dans le dressing pour s'habiller.

- Toshy, dis aux Cuisines de lui garder du petit déjeuner, ou du déjeuner par avance, car je crois qu'il va dormir encore un bon moment.

- C'est déjà fait !

- Merci.

Habillée, Ayvanère quitta la chambre où son mari dormait toujours du sommeil du juste.


Toujours aussi mal à l'aise que le jour de son embarquement à bord de l'Arcadia, Soreyn était venu sur la passerelle alors que le vaisseau vert entamait son approche du Dock Orbital Aldéran IV.

- Qu'est-ce qui vous pèse, Lieutenant Romdall ? lança soudain le grand pirate balafré debout près de l'imposante barre de bois. Vous avez pourtant volé à bord du Lightshadow !

- Ce n'était pas la même chose… Ici, c'est un vaisseau pirate !

- Je suis un pirate ! ricana Albator. Nombreux ont été ceux à la saveur – et bien plus l'apprendront dans quelques mois quand cette parodie de film sortira…

- J'en ai entendu parler. Je n'accepte pas ce nanar, mais je n'y puis rien… capitaine. A moi de m'habituer à cet aspect de la vie familiale de mon ami, dont j'ai tant entendu parler, mais que je n'avais jamais touchée d'aussi près. Désolé que tout cela me déstabilise, et ne le prenez pas pour une offense, Albator.

- Je n'ai jamais raillé quelqu'un parlant avec le cœur. Et Aldéran vous tient en très haute estime.

- Il dort toujours ?

- Oui. Gansheer l'a peut-être réparé, mais il a été rudement éprouvé, une énième fois de plus. S'il rêve encore quand on s'arrimera, j'attendrai ici et je le ramènerai sur le sol de Ragel plus tard.

Karémyne se serra contre son époux alors qu'Ayvanère et Soreyn échangeaient un regard ému face à la fusion de ce couple qui mêlait les mèches blanches et blondes de leur chevelure dans la totale complicité de près de quarante-cinq ans de mariage.


Profondément endormi, Aldéran avait la fugace sensation d'avoir été projeté dans la vision d'un futur proche, très proche.

Il connaissait les grilles du Le Foyer, l'orphelinat où Hoby avait été hébergé tant de semaines avant de revenir définitivement auprès des Skendromme !

« On doit y aller, bientôt, le rendez-vous est pris… Que dois-je donc voir ce qui m'attend, à l'avance… ? ».

Se laissant porter par son rêve, Aldéran se retrouva dans le jardin, à quelques pas seulement d'un garçonnet d'environ cinq ans, qui lui tournait le dos, fluet, les boucles auburn.

- Est-ce que c'est… lui ? murmura-t-il, sans s'adresser à personne en particulier.

- Oui, répondit alors une voix familière et désormais appréciée.

- Kwendel…

- Cet enfant sera ton fils.

- Mais, lui, voudra-t-il de moi ?

- Oh que oui !

- Mais, pourquoi ?

- Parce que vous êtes tous fait les uns pour les autres ! sourit Kwendel. Albior t'attend, et cela fait un moment déjà !

- Albior…