Chapitre 43 ‒Le Phénix et le Moineau
Taïma était épuisée ce soir-là. Une migraine tenace qu'aucun de ses remèdes ne semblait pouvoir calmer lui barrait le front et elle ne rêvait que d'une chose : se jeter tout habillée dans son lit.
Elle venait de passer les six dernières heures dans son laboratoire à concocter une réserve appréciable de médicaments en tout genre et avait fabriqué pour Azula une dose de traitement suffisante pour les quatre prochains mois au moins.
Elle avait passé tant de temps assise penchée au-dessus de son matériel de décoction et à piler des grains dans son mortier qu'elle ressentait des élancements douloureux dans le bas du dos et dans le bras droit. Elle songea qu'il lui faudrait peut-être un assistant pour l'aider dans ce genre de tâches.
Trente-deux ans et déjà des problèmes de vieillarde, songea-t-elle à mi-chemin entre l'inquiétude et l'amusement. C'est le comble pour une guérisseuse !
Cependant, ces douleurs physiques n'étaient rien comparées à l'angoisse permanente qui la rongeait quand elle pensait à Azula. Autrefois, quand elle était simple guérisseuse dans un petit hôpital de la Tribu de l'Eau du Nord, on la congratulait avant tout pour ses compétences d'herboriste et son talent incomparable pour soigner les abcès, les brûlures et autres os cassés. Elle n'avait jamais vraiment eu la fibre d'une psychiatre. C'était presque par accident qu'elle avait inventé cette formule permettant de réduire les symptômes de patients atteints de pathologies mentales.
C'est en voulant soulager les migraines d'un patient atteint d'une forme particulièrement sévère d'épilepsie qu'elle avait découvert, ébahie, que son traitement avait fait presque disparaître les crises. Après cela, d'autres hommes et femmes victimes de troubles similaires avaient commencé à faire la queue devant son laboratoire.
Taïma avait découvert, en les écoutant attentivement étaler leurs problèmes, que certaines plantes réduisaient les désagréments mentaux telles que les hallucinations ou les pensées suicidaires. Ses collègues guérisseuses s'étaient intéressées à ses travaux et parlaient même d'ouvrir un institut spécialisé dans les tribus de l'eau du Nord. Ce serait la première fois qu'un tel établissement serait construit. Jusqu'ici, dans son pays, les maladies de l'esprit n'étaient pas prises au sérieux, ou plutôt considérées comme des cas de possession démoniaque.
Dans les terres enneigées du Nord, la connexion avec les esprits était si forte que les gens avaient tendance à tout relier à eux ou à l'action de la lune. Si forte fût l'admiration de Taïma pour le sacrifice héroïque de la princesse Yue, il n'était pas rare qu'elle ressente une pointe d'exaspération à l'égard de ses compatriotes et de leur ignorance qui semblait incurable quand il s'agissait de sciences.
Quand Taïma et ses collègues enthousiastes étaient venues soumettre leur projet d'établissement de santé pour malades mentaux aux autorités compétentes, on leur avait ri au nez et elles étaient parties avec une bourse à peine suffisante pour concocter de nouveaux traitements expérimentaux.
« Ces gens ne sont pas malades. Ils sont poursuivis par un esprit. Allez donc leur dire de consulter leur chaman ! » s'était-elle vu répondre par le président du conseil de sécurité sanitaire, une assemblée de vieillards sexistes qui n'avaient pas changé leur vision de la médecine en cinquante ans. « Ici, nous finançons uniquement les projets de vrais médecins qui soignent de vraies maladies ! Vous nous faites perdre notre temps avec vos remèdes de grand-mère. Retournez soigner des entorses et des migraines. C'est tout ce que l'on vous demande.»
Découragée, Taïma était repartie vivre quelques temps dans le village de ses parents. Là-bas, sa mère avait bien essayé de la réconforter, mais elle n'avait fait qu'empirer les choses :
« Un jour, ils comprendront que tu as raison. Les maladies mentales sont une réalité, j'en suis certaine. C'est comme ton attirance pour les femmes. Je suis certaine qu'un jour, on trouvera un traitement pour contrôler ce genre de déviance. Je refuse de croire que ma fille soit maudite ou manipulée par un mauvais esprit ! »
Taïma était retournée en ville, plus déprimée que jamais. C'est là qu'elle avait entendu dire que l'Avatar venait ici pour quelques semaines pour une visite diplomatique. Il était accompagné de la grande maîtresse de l'eau du Sud, la fameuse Katara dont les exploits avaient rapidement atteint les oreilles de la Tribu de l'Eau du Nord. Bien qu'elle ne fût qu'une adolescente, Taïma lui vouait une grande admiration. On la disait douée d'un grand talent, tant à des fins martiales que curatives. Taïma n'avait jamais rencontré une fille qui utilisât son don pour autre chose que guérir. La façon dont Katara avait défié l'autorité de Paku, gagnant ainsi son respect, forçait l'admiration. Taïma aurait donné n'importe quoi pour la rencontrer et parler avec elle. Mais elle n'était rien, juste la fille d'une modeste famille de chasseurs de phoques, et elle ne pouvait pas compter sur une invitation au palais. Les gens importants restaient entre eux.
Quelle n'avait pas été sa surprise alors, de voir Katara en chair et en os, entrer un matin, un doux sourire aux lèvres, dans le modeste hôpital où elle travaillait avec plusieurs collègues.
La jeune fille était venue vers elle et lui avait où trouver la fameuse Taïma, celle qui guérissait les gens visités par les mauvais esprits. Le cœur battant, Taïma s'était présentée et une complicité immédiate était née entre les deux jeunes femmes.
C'est sans regret que, quelques semaines plus tard, Taïma embarquait avec Aang et Katara sur un bateau à destination de la Nation du Feu. C'était la première fois que Taïma quittait sa tribu et elle avait regardé longtemps la ville portuaire en forme de pyramide étinceler sous l'œil protecteur de Yue, avant de la perdre définitivement de vue..
«Tu es sûre de toi ? avait dit sa mère, les yeux suppliants et pleins de larmes. Comment vas-tu survivre dans la Nation du Feu ? Là-bas ils tuent les gens comme nous ! Et pourquoi irais-tu aider cette princesse ? Elle n'a rien fait pour toi !
‒ C'est encore une enfant, mère. Et elle n'a rien fait contre moi non plus. Si mes médicaments peuvent l'aider à aller mieux, alors je le ferai.
‒ Mais ce sont nos ennemis naturels, Taïma ! Tu veux vraiment partir ? Après toutes ces histoires scandaleuses avec ces filles… Tu veux tuer ta grand-mère ? Que dira-t-elle quand elle apprendra que tu es partie au loin guérir les meurtriers de ses frères et de son père ? Son pauvre cœur n'y survivra pas !
‒ Il y survivra très bien si elle prend scrupuleusement le traitement que je lui ai prescrit ! s'était irritée Taïma. Ma décision est prise, Mère. Ne t'inquiète pas. La Nation du Feu est bien plus avancée que nous dans le domaine médical. Peut-être ont-ils le médicament pour ce que j'ai là-bas. Je t'écrirai. »
Et elle était partie, sans la regarder.
Elles avaient échangé quelques lettres au début. Taïma était rentrée une fois, quatre ans auparavant. Puis les lettres s'étaient espacées. Seule l'une de ses sœurs continuait de lui écrire et répondait avec retenue aux questions de Taïma, avide de savoir comment se portaient les siens.
Plus d'une fois elle avait songé, au cours des derniers mois, quand la situation avait paru si désespérée, à rentrer chez elle. Mais elle n'était pas certaine d'y trouver un bon accueil et plus le temps passait, plus la tribu lui semblait appartenir à un passé avec lequel elle ne souhaitait pas vraiment renouer. On ne pouvait pas dire qu'elle se sentît chez elle ici, dans la Nation du Feu, non plus. Taïma était devenue une apatride. Mais au moins, la tolérance de Zuko envers ses inclinations personnelles lui avait permis de vivre quelques moments de joie sincère.
Taïma avait toujours su que June ne resterait pas et elle avait évité de trop s'attacher. Mais les quelques jours que la jeune aventurière avait passés ici avec elle lui avait redonné de l'énergie. Et il lui en fallait pour affronter la montagne de problèmes qui s'accumulaient depuis quelques jours.
Azula l'évitait. Depuis leur dernière conversation où la princesse s'était enfin livrée en toute sincérité, Taïma n'avait pas réussi à la convaincre de venir lui parler à nouveau. Mais elle voyait bien que cela n'allait pas. Si elle avait trouvé Azula gaie et même volubile juste après son retour de chez les Fils d'Agni, sans doute grisée par les risques inconsidérés que Zuko avait pris pour elle, elle s'enfonçait à nouveau dans la mélancolie et était plus évasive que jamais.
Il y avait au moins une chose positive : Taïma avait obtenu d'elle qu'elle vienne la rejoindre chaque soir au coucher du soleil pour prendre son traitement sous son regard attentif. Elle comptait scrupuleusement les petites fioles dans son coffre et son placard et s'assurait qu'il n'en manquait aucune. Elle surveillait en particulier les réserves de lait de pavot. Elle avait constaté avec soulagement que le stock était complet, et Azula se contentait maintenant de simples anti-douleurs moins puissants qui ne perturbaient pas le fonctionnement de son traitement.
Taïma jeta un œil à l'horloge accrochée dans le laboratoire et réalisa qu'il était largement plus de dix-neuf heures. La nuit était tombée depuis longtemps. Elle avait oublié Azula. La jeune femme avait dû venir toquer à sa porte et eu le déplaisir de la trouver fermée. Cela ne ferait sans doute rien pour améliorer l'humeur de la Grande Chancelière qui était exécrable depuis que Zuko avait quitté le palais la veille en la laissant derrière lui. Le retour en fanfare de Mai dans la Nation du Feu n'arrangeait rien, et bien que Taïma n'ait pas réussi à lui extorquer un mot à ce sujet, elle ne devinait que trop à bien à quel point Azula en était affectée.
Taïma marmonna un juron et se saisit d'une fiole de liquide couleur lilas qui se trouvait sur l'étagère d'urgence puis elle quitta sa chambre, prête à subir les foudres d'Azula qui lui reprocherait sans aucun doute son impardonnable retard.
Taïma échangea quelques banalités avec le soldat qui assurait la garde devant la chambre d'Azula. Puis elle lui demanda si la Grande Chancelière avait demandé à la voir.
« Elle est sortie ce matin pendant plusieurs heures. Elle est revenue peu après midi et n'a pas quitté sa chambre depuis, l'informa-t-il. Elle a demandé qu'on ne la dérange pas. Mais je suppose qu'on peut faire une exception pour vous. Ça a l'air important », ajouta-t-il en jetant un œil au flacon que Taïma tenait dans sa main.
Taïma le remercia et traversa le seuil et le court couloir qui menait aux appartements de sa patiente, les sourcils froncés. Elle était un peu inquiète. Depuis que Zuko l'avait couronnée, Azula passait le plus clair de son temps dans la salle du Trône ou la salle du conseil. Elle travaillait beaucoup. Taïma se souvint même avoir secrètement admiré sa capacité à gérer tant d'affaires en même temps, elle qui, pendant plus de cinq ans, avait vécu si recluse et éloignée de la vie politique. Le fait qu'elle ait passé la moitié de la journée dans sa chambre n'avait rien de rassurant.
Son inquiétude redoubla quand elle trouva la chambre plongée dans l'obscurité. Les fenêtres à croisées projetaient une vague lueur fantomatique sur le sol froid de la chambre que ne réchauffait aucun feu de cheminée.
La seule source de lumière vive provenait de la salle de bain dont la porte était grande ouverte. Un silence de mort régnait dans les appartements. Saisie d'un terrible pressentiment, Taïma accéléra le pas et se précipita dans la salle de bain. Ce qu'elle y vit la rassura et la plongea en même temps dans un trouble indescriptible.
Azula était là, bien vivante, visiblement en bonne santé.
Mais elle était nue des pieds à la tête. Et elle lui tournait le dos, faisant face au grand miroir situé dans le fond de la pièce. Les yeux dans le vague, elle ne parut pas voir Taïma quand elle fit irruption dans la salle d'eau. Elle promenait lentement une main le long de sa poitrine et de son ventre, sans cesser de fixer son reflet d'un air un peu ébahi. Ses doigts s'arrêtèrent sur la cicatrice en forme de main qu'elle portait à la hanche et elle la frôla légèrement. Elle ne sembla pas davantage l'entendre quand la guérisseuse l'appela doucement.
« Azula, vous allez bien ? »
Azula tenait quelque chose dans sa main. Un objet long et métallique. Le sang de Taïma ne fit qu'un tour et son cœur fit un bond violent dans sa poitrine. Azula était en pleine crise de dissociation mentale. Taïma reconnaissait les symptômes. Elle avait déjà assisté à des scènes de ce genre quand elle était à l'asile. Elle se demanda s'il fallait qu'elle aille chercher de l'aide ou si elle devait essayer toute seule de sortir la jeune femme de la salle de bain. Optant pour la solution la plus sage, elle sortit à reculons, en essayant de faire le moins de bruit possible et retourna sur ses pas.
« Allez chercher de l'aide, ordonna-t-elle au garde qui eut l'air surpris de la revoir si vite. Trouvez Maître Toph, le général Iroh et Lady Ty Lee. J'ai besoin d'aide.
‒ Il y a un problème avec la Grande Chancelière ?
‒ Faites ce que je vous dis ! » hurla-t-elle, surprise de la puissance de sa propre voix.
Le garde ne se le fit pas dire deux fois et tourna les talons, emportant avec lui sa lance et disparaissant dans un grand bruit de métal.
Taïma retourna dans la salle de bain pour voir ce que faisait Azula. Depuis la chambre, elle l'entendit parler toute seule. Taïma glissa prudemment la tête dans l'encadrement de la porte. Azula faisait toujours face au miroir. Taïma sursauta quand la jeune fille poussa brusquement l'immense glace, la faisant trembler, comme si elle avait voulu s'attaquer à son propre reflet.
« Qu'est-ce que tu as fait, petite salope ? glapit-elle en lançant un regard dégoûté à l'image que lui renvoyait la glace.
Le cœur de Taïma se resserra.
«Tu n'as pas honte de toi, espèce de traînée ?»
Sa voix était méconnaissable. Elle était descendue d'une octave au moins et parlait d'un ton sec et méchant qui rappela à Taïma la voix caquetante des sorcières des histoires que sa mère lui racontait quand elle était enfant.
Faites que les autres arrivent vite ! pensa Taïma.
Mais elle n'eut pas le temps d'attendre car l'objet qu'Azula tenait dans sa main droite fendit soudain l'air au-dessus d'elle et Taïma eut le temps d'apercevoir un éclat d'argent avant que la princesse ne l'abaisse brutalement et le plante dans les chairs abîmées de sa cicatrice. Taïma ne put s'empêcher de hurler mais son cri fut couvert par celui d'Azula qui venait de se recroqueviller en deux, une main ensanglantée tenant sa blessure, l'autre toujours refermée sur l'arme, probablement un scalpel ou un petit couteau.
Ne songeant plus à Ty Lee ni aux autres, Taïma se précipita en avant mais Azula eut le temps de planter une deuxième fois la lame dans la plaie.
« Petite pute ! Tu n'es qu'une petite pute ! Ta faute ! Ta faute ! Ta faute!» » scanda-t-elle en arrachant le scalpel de la plaie, seulement pour mieux le rediriger dans la chair labourée de sa hanche.
« Azula ! Arrêtez ça ! supplia Taïma en se jetant sur elle pour lui arracher la lame de la main. Mais la princesse la tenait fermement dans son poing et Taïma ne voyait pas comment tirer dessus sans risquer de la couper. Au lieu de cela, elle saisit Azula par derrière, un bras autour de sa taille, l'autre au-dessus de sa poitrine et Azula se mit à hurler d'une voix stridente qui donnait à Taïma l'impression qu'une main de fer empoignait son cœur :
« Lâche-moi ! Lâche-moi ! »
Taïma bascula le buste en arrière et les pieds nus d'Azula glissèrent dans une flaque de sang. Elles tombèrent toutes les deux à la renverse, et Taïma émit un grognement sourd quand son coccyx heurta durement le carrelage en marbre. Azula commença à se débattre pour s'échapper de la prise de Taïma, mais celle-ci ne lâcha pas.
Azula se contorsionnait, appuyait sur ses pieds, se raidissait, obligeant plus d'une fois Taïma à la lâcher et à la ceinturer à nouveau.
Malgré les efforts colossaux de Taïma pour l'arrêter, Azula n'avait pas lâché son scalpel et elle l'abattit à nouveau plusieurs fois vers sa blessure. Dans son urgence de se punir, elle frappa accidentellement la main de Taïma qui poussa un hurlement suraigu mais réussit à maintenir sa prise.
« Qu'est-ce qui se passe ici, par tous les esprits ? »
Taïma releva des yeux désespérés et vit dans la glace devant elle le reflet du corps trapu du général Iroh. Juste derrière lui, se tenaient Toph et Ty Lee.
Avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit, Taïma fut tirée en arrière et remise sur ses jambes tremblantes :
« Taïma ! Est-ce que vous allez bien ? »
C'était le Général Iroh qui parlait doucement dans son oreille. Il lui semblait venir de très loin.
« Azula ! »
Cette fois, c'était la voix désespérée de Ty Lee qui se précipita vers son amie et essaya de l'étreindre. Mais il y eut une grande détonation qui la força à reculer.
Saisie par un puissant sentiment d'irréalité, Taïma vit qu'Azula avait lâché la lame avec laquelle elle avait décidé de se mutiler. Toujours nue, elle se mit à ramper sur le sol en marbre pour essayer de l'attraper. Taïma agit instinctivement.
Elle visualisa les tonnes d'eaux qui dormaient dans les tuyaux sous le sol de la salle de bain et une fontaine d'eau pure jaillit soudainement de la baignoire et de la pompe qui se trouvait au-dessus de la cuve en pierre.
Taïma invoqua son élément qui tournoya comme d'immenses boas autour d'elle et bientôt un mur d'eau se dressa devant elle et une vague s'abattit avec violence à l'endroit où se tenaient Ty Lee et Azula. Les deux filles furent plaquées au sol et entraînées dans des directions opposées par la force du courant.
Toussant et crachotant, les cheveux plaqués contre son crâne, Azula était retombée à plat ventre et essayait vaillamment de se relever. La vague avait emporté le scalpel loin de sa main. Là où elle était allongée, la pellicule d'eau qui inondait le carrelage avait pris une teinte rose en se mêlant au sang qui coulait abondamment de la plaie ouverte.
La main gauche ramenée sur la droite pour protéger la blessure qu'Azula venait de lui infliger, Taïma resta près de Toph et Iroh et regarda, pétrifiée, le corps nu de la princesse se tortiller impudiquement sur le sol. Elle ouvrit une bouche immense et des sanglots déchirants s'en échappèrent, plus ravageurs que la vague qui s'était abattue sur elle quelques secondes plus tôt.
« Quelqu'un peut expliquer ce qui se passe ici ? demanda Toph dont les yeux laiteux s'agitaient en tout sens, cherchant sur quoi se fixer.
De grosses larmes coulaient sur le visage de Ty Lee qui se précipita vers Azula et la couvrit de son corps, comme pour la protéger d'un gigantesque et redoutable ennemi.
« Chut- chut, Azula ! Je suis là, ça va aller ! »
Ty Lee réussit tant bien que mal à la faire asseoir et Azula laissa retomber sa tête contre son épaule en continuant de pleurer bruyamment.
« C'est ma faute, Ty Lee ! Ma faute ! Je ne mérite pas de vivre. Je suis un monstre, un monstre ! Tue-moi ! Tue-moi ! »
Les paupières étroitement closes pour refouler les larmes qui roulaient toutes seules sur ses joues, Ty Lee la serra plus fort contre elle.
« Qu'est-ce que tu racontes comme idioties !répondit Ty Lee qui pleurait aussi. Je ne vais pas te tuer. Tu es la fille la plus incroyable, la plus belle et la plus intelligente que je connaisse ! »
Taïma et les autres assistaient à cette scène bouleversante, incapables de bouger.
Un élancement à la main éveilla Taïma de sa torpeur. D'un geste, elle attira à elle un peu de l'eau qui tapissait le sol et en recouvrit sa blessure. Une bulle d'un bleu scintillant entoura sa main pendant quelques secondes et l'eau retomba sur le carrelage. Taïma examina sa main. Elle était intacte.
Elle se tourna vers les autres et vit qu'Iroh regardait encore sa nièce se blottir contre son amie, inconsciente de la présence de trois autres personnes autour d'elles. Il semblait paralysé et Taïma remarqua que ses joues étaient fort rouges. Réalisant soudain à nouveau l'état de nudité de la princesse, Taïma alla chercher une serviette dans un placard et s'agenouilla auprès de Ty Lee et d'Azula dont elle en entoura les épaules.
« Faites quelque chose, Taïma, lui dit Ty Lee, ses yeux gris et suppliants levés vers elle alors qu'elle tenait son amie contre sa poitrine, comme une mère berce son enfant blessée.
‒ Tiens-la bien, Ty Lee, s'il-te-plaît. »
La jeune acrobate obéit et ouvrit un peu ses bras pour laisser Taïma travailler.
Elle appliqua doucement ses mains autour de la plaie d'Azula qui poussa un hurlement à déchirer le cœur. Une eau brillante apparût et cacha la blessure à leur vue, comme avec la coupure de Taïma et la cicatrice d'Azula retrouva un aspect normal. Une boursoufflure rose marquait l'endroit où elle avait planté la lame du scalpel.
« J'essaierai d'arranger cela, promit Taïma à une Ty Lee qui buvait désespérément ses paroles.
Taïma replaça doucement la serviette autour du corps d'Azula pour lui assurer un peu d'intimité et Iroh et Toph osèrent enfin s'approcher.
Azula semblait reprendre ses esprits. Ses épaules se soulevaient frénétiquement alors qu'elle luttait contre les derniers sanglots qui l'assaillaient. Elle les regarda tous, tour à tour, affolée.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? dit-elle enfin d'une toute petite voix.
‒ Vous avez fait une grave crise, répondit doucement Taïma en massant son coccyx endolori. Mais ça va aller maintenant. On va vous mettre au lit et je vais vous soigner. Général Iroh, vous voulez bien… »
Le vieil homme qui semblait avoir assisté à la scène comme s'il s'était trouvé derrière une vitre sursauta légèrement.
« Quoi ? Moi ? Oh oui, bien sûr ! »
Et il s'avança d'un pas un peu chaloupé vers sa nièce, son ventre rebondi le précédant. Cette image rappela à Taïma les manchots-empereurs que l'on voyait quelquefois courir en clopinant sur la banquise et fut prise d'une irrésistible envie de rire. Elle se contint juste à temps. Toph et Iroh joignirent leurs efforts pour arracher le corps d'Azula des bras de Ty Lee et la soulevèrent en faisant bien attention à ce que la serviette qui recouvrait partiellement son corps ne tombe pas.
« J'attends encore qu'on m'explique ce qui s'est passé ! » lança Toph. Mais tout le monde l'ignora.
Entre deux reniflements, la voix de Ty Lee s'éleva faible et fragile. Elle était toujours assise sur le sol trempé de la salle de bain, trop bouleversée pour songer à se lever.
« Il faut envoyer un faucon à Zuko, hoqueta-t-elle. Elle voudrait qu'il soit là. »
Toph et Iroh avaient précautionneusement porté Azula jusqu'à son lit et Taïma remonta les couvertures jusque sous son menton. Azula ne disait plus rien, ne pleurait même plus, mais ses yeux implorants ne quittèrent pas Taïma, comme un enfant malade regarde sa mère prendre soin de lui, certain que ses caresses suffiront à guérir tous les maux.
« Il sera rentré demain après-midi au plus tard, répondit Iroh. Évitons de l'inquiéter. Il est parti en mission avec Aang. Une telle nouvelle pourrait le troubler et lui faire manquer de prudence et de discernement.»
Taïma eut le sentiment qu'Iroh ne disait pas tout, comme s'il savait sur cette mission secrète quelque chose que tous les autres ignoraient. Ses joues étaient toujours un peu rose et ses doigts tremblaient. À cet instant, Taïma fut saisie de la certitude qu'il était davantage embarrassé de la scène qui s'était déroulée sous leurs yeux qu'inquiet de ce qui avait pu pousser Azula à se faire du mal. Comme pour confirmer ses présomptions, le vieil homme bredouilla :
« Y a-t-il encore besoin de moi ? Je… je peux peut-être aller faire un peu de thé.
‒ Ça ira, répondit Taïma un peu plus froidement qu'elle n'aurait voulu. Vous pouvez y aller. Si Toph et Ty Lee peuvent rester un peu, je vais donner lui donner un calmant pour l'aider à se reposer.
‒ Je ne vais nulle part, répondit catégoriquement Ty Lee. Allez chercher le calmant, Taïma. Je veille sur elle. »
Avec un sourire triste, Taïma regarda Ty Lee s'asseoir sur le lit à côté d'Azula et écarter tendrement les mèches de cheveux mouillés qui s'étaient collées à ses joues et sur son front.
Puis elle courut hors de la chambre pour aller chercher un somnifère approprié, le cœur débordant de rage. Cette fois, c'en était trop. Quelles que soient les réserves de Zuko, elle l'obligerait à affronter l'horrible vérité, une bonne fois pour toutes.
Taïma n'aurait eu aucun moyen de savoir que c'était exactement ce que Zuko s'apprêtait à faire.
Son regard était perdu dans le lointain, comme aspiré par le fond du long corridor plongé dans les ténèbres. Il avait revêtu son armure de chef des armées et son casque à pointes pour paraître intimidant. Il était bien décidé à extorquer le maximum d'informations à l'homme qui attendait dans une cellule, tout au bout du sombre couloir souterrain où étaient enfermés les prisonniers du quartier de haute sécurité.
On aurait pu penser que c'était une précaution inutile, puisqu'Ozai ne maîtrisait plus le feu. Mais Zuko préférait rester prudent. Il savait aussi que la langue de vipère de son père pouvait faire autant, si ce n'était plus de dégât auprès des autres prisonniers que les flammes ardentes dont il s'était servi autrefois pour défigurer son propre enfant.
Les autres cellules étaient vides. Zuko avait demandé le plus d'intimité possible et les autres détenus avaient été emmenés pour faire leur promenade quotidienne plus tôt que de coutume. C'était la fin de la matinée mais il aurait été impossible de s'en rendre compte dans ces souterrains.
Le trajet jusqu'au cachot d'Ozai lui paraissait à chaque fois trop court mais aussi infini. L'appréhension bien familière qui oppressait sa poitrine chaque fois qu'il s'apprêtait à voir son père tomba sur lui et chaque pas qu'il faisait la renforçait.
Il ne peut rien te faire, tâcha-t-il de se raisonner. Il est inoffensif, incapable de maîtriser le feu, ni la foudre. Il n'est plus que l'ombre de lui-même.
Zuko leva distraitement les yeux vers le plafond bas où étaient fixés des dispositifs métalliques plats et de forme rectangulaire percés de dizaines de petits trous. Zuko connaissait leur fonction : au cas où les détecteurs situés sur les murs détecteraient une température supérieure à la moyenne, des trombes d'eau tomberaient des petits trous, empêchant quiconque d'avoir recours à la maîtrise du feu. C'était Sokka et le père de Teo qui avaient eu l'idée de ces « super aspergeurs », (ainsi que les avait baptisés Sokka) quand Zuko avait ordonné des travaux de modernisation des locaux au Rocher Bouillant. Depuis, il en avait fait installer dans la plupart des prisons, jugeant que c'est un moyen plus humain que les glacières d'empêcher les détenus de maîtriser le feu.
De plus, même les fugitifs les plus zélés auraient été bien en peine de les transformer en radeaux de fortune pour fuir la prison. La tentative de fuite de Zuko, Sokka et leurs compagnons à bord d'une glacière était devenue légendaire et Zuko ne tenait pas particulièrement à créer l'émulation parmi les détenus.
Quand il ne fut plus qu'à dix mètres de la grille derrière laquelle, il le savait, son père l'attendait, il marqua un arrêt. Il se retourna. De loin, il pouvait apercevoir la haute silhouette d'Aang qui attendait à l'autre bout du couloir. Son ami lui fit un signe de la main auquel Zuko répondit, incertain. Ils s'étaient mis d'accord. Zuko parlerait seul avec Ozai mais Aang serait prêt à intervenir au cas où les choses dégénéreraient.
Il n'y avait pas de raison, cependant, pas vrai ? Au pire, cette visite confirmerait simplement ses présomptions et il apprendrait qu'Azula était toujours en contact avec leur père, qu'elle avait utilisé ses réseaux secrets pour manipuler Zuko et faire tuer Shyu. Même si c'était vrai, rien n'était irrévocable. Aang avait presque réussi à l'en convaincre alors qu'il traversaient la mer sur le dos d'Appa. Zuko parlerait avec Azula et ensemble, avec Aang et oncle Iroh, ils trouveraient un moyen sûr d'isoler définitivement sa sœur de tous ces potentiels contacts, un moyen qui ne l'oblige pas à la rayer à jamais de sa vie.
Plus que cinq mètres, trois mètres, un…
« Tiens donc… Le Seigneur du Feu a enfin trouvé cinq minutes dans son emploi du temps surchargé pour accomplir ses devoirs filiaux. Je dois dire que c'est une surprise. Je n'attendais plus ta visite. »
La voix à la fois gutturale et mielleuse résonna dans l'étroit tunnel et parvint aux oreilles de Zuko avant même qu'il soit arrivé devant la grille. Il s'immobilisa.
Ne sois pas un trouillard, imbécile ! railla la voix de sa sœur dans sa tête. C'est toi le Seigneur du Feu maintenant. Il ne peut rien te faire.
Zuko était certain que même d'ici, Ozai avait entendu parler des troubles qui avaient agité le monde au cours des derniers mois. Il n'était pas sûr d'être prêt à supporter les sarcasmes et les reproches de l'homme qui profitait de chaque visite pour lui rappeler quel lamentable souverain il était.
Prenant une dernière inspiration, Zuko redressa les épaules et fit un dernier pas. Il se trouva alors face à l'homme qui se tenait derrière les barreaux.
Assis en tailleur sur son lit de camp, vêtu d'une tenue bordeaux élimée, ses long cheveux noirs et huileux lui tombant sur les épaules, Ozai le fixait en souriant. Son visage émacié accentuait la dureté de ses traits qui paraissaient taillés au couteau et une lueur méchante illuminait ses yeux dorés pareils à ceux de on fils.
« Mon fils… gronda-t-il, son sourire s'étirant démesurément.
‒ Bonjour, Père, répondit Zuko d'une voix qu'il essaya vaillamment de rendre ferme. Comment allez-vous ? »
Au palais, le calme était revenu. Azula avait réussi à dormir pendant quelques heures grâce au calmant que lui avait donné Taïma. Mais elle se sentait épuisée et eut la sensation de s'éveiller dans le brouillard. Il lui fallut de longues minutes pour retrouver une parfaite lucidité.
La pièce était plongée dans la pénombre mais il faisait bon et un feu ronflait tranquillement dans la cheminée. Une sensation étrangement réconfortante de sécurité enveloppa Azula. Elle remua un peu pour s'asseoir contre ses oreillers et entendit un grognement à ses côtés.
Elle se retourna et vit avec surprise Ty Lee rouler sur son flanc et lui tourner le dos, perturbée dans son sommeil par le mouvement qu'elle venait de causer. Elle avait dû s'endormir là, sur les couvertures, en veillant Azula. Une bouffée d'affection envahit Azula et elle regarda son amie replonger dans un sommeil tranquille, ses épaules montant et descendant au rythme régulier de sa respiration.
Que ce devait être plaisant de dormir aussi sereinement, sans peur d'être assaillie par des cauchemars, ou pire, par les fantômes du passé.
Peu à peu, les souvenirs de ce qui s'était passé quelques heures plus tôt s'assemblèrent. Elle se revit, debout et nue face au miroir dans la salle de bain. Elle était revenue quelques heures plus tôt de la grotte dans la montagne, bouleversée. Après avoir passé l'après-midi assise sous l'alcôve taillée devant sa fenêtre, à regarder le jour mourir et être englouti par la nuit, elle s'était rendue dans la salle d'eau avec l'intention de prendre un bain très chaud. L'eau brûlante soulagerait un moment la douleur insensée qu'elle éprouvait depuis sa conversation avec Huan-Li et lui ferait peut-être oublier l'affreuse sensation de souillure, comme si des mains répugnantes couvertes de croûtes purulentes l'avaient caressée pendant des heures, étalant leurs immondices sur toute la surface de son corps, dans son coeur et dans son esprit.
Après s'être déshabillée, elle s'était tournée vers la glace, et son regard avait aussitôt glissé sur l'atroce cicatrice qui barrait son flanc. Puis c'était le trou noir. Azula ne se souvenait de rien à partir de ce moment, sauf de s'être réveillée en plein milieu d'une scène de cauchemar, nue et trempée dans les bras de Ty Lee, pataugeant dans une mare de sang. Taïma, la fille Beifong et Iroh étaient là aussi et Azula en éprouva un vif sentiment de honte. L'avaient-ils tous vue dans cet état ?
En soulevant la couverture, Azula se rendit compte qu'elle était toujours nue. Gênée, elle voulut se lever pour passer un kimono mais le corps de Ty Lee bloquait la couverture sur laquelle elle s'était endormie. Azula rejeta sur son amie l'autre pan de la couette et l'en recouvrit soigneusement. Elle s'enroula ensuite dans son drap et s'arrêta un moment pour poser sa tête contre l'épaule de Ty Lee. Azula fut tentée de se rendormir là, bercée par le son rassurant de sa respiration.
Précieuse Ty Lee…
Que dirait-elle quand elle saurait ? Quand elle apprendrait quel monstre était vraiment Azula ? Bien sûr, elle n'était pas obligée de le lui dire. Personne n'avait besoin de savoir. Il suffirait d'éliminer Huan-Li. Quoi de plus facile ? Il ne pourrait plus jamais révéler à quiconque l'odieuse vérité qu'elle avait refusé de voir pendant toutes ces années.
Mais s'il en parlait à ses geôliers ? Alors la nouvelle se répandrait, et alors comment ferait-elle pour la cacher à Ty Lee, à Taïma, à Zuko ? Ils l'abandonneraient et elle se retrouverait toute seule à nouveau.
Azula s'écarta du corps endormi de Ty Lee et rassembla ses membres autour d'elle, se rapprochant le plus possible de sa tête de lit, comme si elle espérait que la gueule de dragon en or ouvragé qui y était gravée s'animerait et l'engloutirait pour la sauver de l'infamie. Puis elle se rappela qu'elle était nue sous son drap et le dégoût d'elle-même la submergea.
Avec un geste furieux, elle sauta à pieds joints du lit et se dirigea vers le valet de nuit où étaient suspendus ses vêtements. En passant son kimono rouge vif sur ses épaules, elle découvrit un large pansement sur sa hanche, à l'endroit où se trouvait la brûlure. Incapable de supporter plus longtemps la vue de l'ignoble cicatrice, Azula se hâta de nouer sa ceinture autour de sa taille et, la vue brouillée par des larmes de honte qui lui brûlaient le coin des paupières, elle alla s'asseoir sur le divan au centre de la pièce.
Azula évitait généralement de venir se reposer ici. Elle ne pouvait s'asseoir dans ce sofa sans être assaillie par le souvenir douloureux de cette soirée de printemps, avec Zuko, des mois plus tôt. Ils s'étaient couchés ici tous les deux, étourdis par les nombreux verres de vin qu'ils avaient bus et Zuko avait passé un bras protecteur autour de ses épaules. Elle se rappela comment, le cœur battant à tout rompre, elle avait attendu que l'étreinte fraternelle se mue en quelque chose de plus tendre. Il avait eu envie lui aussi. Elle avait senti dans l'atmosphère cette tension qui s'était si souvent installée entre eux depuis.
Azula se demandait dans quel état serait le monde aujourd'hui si elle n'avait pas succombé à la tentation cette nuit-là dans la salle de bain. Elle s'était humiliée si souvent depuis, agissant comme la pire des putains. Elle s'était persuadée d'agir par amour pour son frère. Mais elle s'était bercée d'illusions. Elle mentait au monde entier, tout le temps. Le mensonge était comme une seconde peau. Il était devenu une partie d'elle, au point qu'elle ne soit plus capable, elle non plus, de démêler le vrai du faux, tant dans ses actes que dans ses pensées.
« Il est temps pour vous de regarder la vérité en face, Princesse. »
Dans un geste furieux, Azula fendit l'air avec sa main, comme pour chasser une mouche particulièrement opiniâtre. Elle enfonça ensuite ses deux poings dans ses orbites. Au milieu des images et des formes vacillantes que la pression exercée par ses poings sur ses paupières faisait apparaître, se dessina peu à peu un visage. Un visage de rat au nez aquilin surmonté de petites lunettes rondes. Le visage de l'ennemi. Le visage de la honte. Le visage de la vérité.
« Vous semblez contrariée, Princesse Azula. Oserai-je vous en demander la raison ? »
Huan-Li se tortilla légèrement sur le rocher plat qu'il occupait chaque fois qu'Azula venait lui rendre visite. Deux lourdes chaînes plantées dans la paroi retenaient ses membres inférieurs entourés de solides anneaux de métal. Il jubilait.
‒ Grande Chancelière, corrigea Azula, pour ce qui lui semblait la millième fois. Et je ne suis pas votre patiente, alors cessez d'essayer de m'analyser et répondez à ma question. Je ne suis pas venue pour subir vos petits commentaires, mais pour que vous me disiez où se terrent vos complices. Si vous continuez de me faire perdre mon temps, vous pouvez oublier notre accord et aller finir votre pitoyable existence dans la cellule sous la montagne dont je vous ai si généreusement tiré.
‒ J'ai entendu parler du petit différend qui vous oppose, votre frère et vous, à la Dame du Feu. Sans doute est-ce là la raison de votre irritation ?
‒ Qu-Quoi ? Comment ? Pardon ? Qui vous l'a dit ? Est-ce que ce sont les gardes ? s'étrangla Azula, soudain suspicieuse, en dirigeant son regard courroucé vers l'entrée de la caverne où deux hommes armés montaient la garde.
‒ Oh, ne les accablez pas, Princesse. Ces pauvres hommes passent leurs journées ici, à grelotter à l'entrée de cette grotte, loin de toutes les distractions. Alors quand un nouveau sujet de discussion vient illuminer leur quotidien, les langues ont tendance à se délier. Et il se trouve que j'ai l'ouïe fine.»
Azula fulminait. Mais elle songerait plus tard à la punition qu'elle infligerait à ces bavards. Zuko pouvait revenir à tout moment et elle voulait être là à son retour, soucieuse de ne pas alimenter sa méfiance croissante.
Huan-Li l'observait en silence. Il avait ce petit air pénétré, parfaitement exaspérant qui donnait à Azula l'impression d'être passée au crible, que chacun de ses gestes, que chacune de ses paroles étaient minutieusement étudiés, analysés, comme une lame que l'on affûte pour mieux la retourner contre son ennemi.
Ministres, soldats, serviteurs et dames de compagnie, tous craignaient la colère d'Azula. Et quand elle semblait de mauvaise humeur, tous avaient appris à se tenir à distance. Mais Huan-Li ne semblait pas effrayé le moins du monde. Au contraire, la colère de la jeune femme semblait décupler son audace :
« J'imagine que ça n'a pas été facile pour vous d'apprendre cela. Le chantage silencieux de la Dame du Feu, la perspective d'un enfant à naître. De telles nouvelles pourraient raviver votre peur pathologique de l'abandon.
‒ Je n'ai pas-
‒ Comment a réagi le Seigneur du Feu ? Vous a-t-il renouvelé ses serments ? »
Azula ne se fatigua pas à répondre, mais ses yeux mordorés qui lançaient des éclairs parlaient à sa place.
‒ Non bien sûr, résuma le docteur pour elle. C'est pourquoi vous êtes revenue me voir alors que vous sembliez avoir mis un terme à vos visites.
‒ Je ne comprends pas, dit Azula malgré elle.
‒ Permettez-moi d'élaborer dans ce cas.
Exaspérée par les manières sucrées de Huan-Li, Azula soupira. Elle regrettait souvent d'avoir épargné sa vie, et s'était plus d'une fois surprise à rêver de l'enfermer à nouveau dans une boîte remplie de rats pour le faire taire une bonne fois pour toute. Mais il était son dernier espoir.
« Dites-moi si je me trompe, offrit-il humblement, mais je pense que vous êtes terrifiée à l'idée que votre frère bien-aimé vous rejette pour choisir son épouse et son enfant à naître. En venant me voir, vous espérez obtenir les informations après lesquelles court le Seigneur du Feu depuis son intervention chez les Fils d'Agni. De cette manière, vous gagnerez à nouveau sa confiance.
‒ Vous m'avez déjà dit tout cela, le coupa Azula avec un petit sourire hautain qui, elle l'espérait de tout son cœur, ébranlerait les convictions du docteur. Il semblerait que vos qualités d'analyse déclinent à force d'être privé de sommeil et de la lumière du soleil. Si vous n'avez rien de nouveau à m'apprendre sur moi-même, alors nous pourrions peut-être nous concentrer sur la raison pour laquelle je suis ici : pour la dernière fois, vous allez me dire où se terrent vos petits camarades, ainsi que les sept Généraux disparus. Si vous vous obstinez, alors j'ordonnerai à l'un de vos deux gorilles de venir vous chercher pour un séjour définitif dans le ventre de la terre ! »
Huan-Li coula sur Azula un regard étrange dans lequel on pouvait lire un mélange dissonant d'amusement, de mépris et de compassion.
« Princesse Azula, reprit-il de ce ton obséquieux qu'elle exécrait. Vous avez, dès la plus tendre enfance, choisi la voie du mensonge et de la dissimulation avec, je crains de le dire, bien peu de succès. Que diriez-vous d'essayer l'honnêteté, pour une fois. Je suis certain que cela vous aiderait.
‒ Comment osez-v ‒
‒ Vous me menacez, comme vous finissez toujours par le faire lors de nos conversations. Et pourtant, vous finissez toujours par revenir, sans mettre un instant vos menaces à exécution. Oh, ne vous méprenez pas, ma chère, je prends vos avertissements très au sérieux. Très au sérieux. Cependant, je ne peux m'empêcher d'y voir un désir refoulé de vous confier à moi. »
Azula ne répondit pas tout de suite. C'était comme si elle avait reçu un coup sur la tempe et il lui fallut quelques secondes pour donner un sens à la petite tirade de Huan-Li. Ne voulant pas lui donner raison, elle renonça aux menaces et opta pour le dédain. Elle lâcha un rire plein de mépris :
« Pour qui vous prenez-vous ? Mon confident ? Ne vous surestimez pas, Huan-Li. D'ailleurs, si je voulais me confier à un spécialiste, j'ai Taïma pour cela.
‒ Vous voulez parler de votre guérisseuse à la peau brune ? Oui… On m'a parlé d'elle. Une tribade, si on m'a correctement renseignée…
‒ N'utilisez pas ce mot, » siffla Azula entre ses dents resserrées.
Elle sentait l'électricité crépiter dans ses veines et serra ses poings pour la contenir. Craignant qu'il le remarque, elle croisa ses mains dans son dos et se mit à faire les cent pas dans la pièce, caressant, comme pour en éprouver la solidité, les murs bruns où scintillaient de temps à autres des minéraux étincelants incrustés profondément dans la roche.
« Je ne devrais pas être surpris que vous l'appréciiez, continua Huan-Li de sa voix doucereuse. Vos goûts peu orthodoxes en matière de relations intimes vous rapprochent sans doute. Mais il y a des choses que je sais que votre chère Taïma ignore. Et c'est pourquoi vous avez si désespérément besoin de moi. »
Azula resta muette, trop sidérée pour penser à une façon adéquate de le punir pour ses odieuses insinuations.
« Des choses qui doivent rester tues, bien sûr. À moins que vous ne vouliez mettre un terme définitif à votre idylle avec le Seigneur du Feu.é
Etait-ce un effet d'optique dû aux larmes qui obscurcissaient sa vue ? Ou bien était-ce une hallucination ? Les murs de la grotte semblaient s'être rapprochés d'au moins un mètre. Azula était certaine que la pièce circulaire était plus grande quand elle y était entrée quelques minutes plus tôt.
« Si jamais vous parlez à quiconque de ce que mon p ‒
‒ Cependant, Grande Chancelière, si vous me permettez un conseil, je vous dirais ceci : rien de ce que vous pourrez faire ou dire ne vous aidera à réparer le socle extrêmement fragile sur lequel repose votre relation avec votre frère, car la plus grande fêlure n'est pas celle que vous pensez.
‒ Qu'est-ce que vous racontez ? haleta Azula qui peinait à respirer. Les murs semblaient encore plus proches et elle n'avait qu'un désir : fuir d'ici au plus vite.
Mais ses jambes refusaient de lui obéir.
« Ce que j'essaie de vous dire, votre Majesté, c'est que vous vous méprenez sur la nature du problème. La méfiance que nourrit votre frère est bien antérieure aux événements sordides qui ont secoué le pays et votre famille récemment. La faille, ce sont vos mensonges. Non seulement ceux que vous lui racontez, mais ceux que vous vous racontez à vous-même.
‒ Je ne comprends pas, fit Azula en secouant la tête, dans une pitoyable tentative d'éviter une vérité qui la terrorisait.
Huan-Li, de son côté, semblait gagner en vigueur.
« Je parle de ce qui s'est passé avec votre père, le jour du Soleil Noir. »
« Récapitulons, l'interrompit Ozai, négligemment appuyé contre le mur situé derrière son lit de camp crasseux. Tu es venu jusqu'ici, après plus d'un an de silence, alors que la nation est sur le point de sombrer dans une guerre civile, en emmenant avec toi mon vieil ennemi, l'Avatar... » Il levait un doigt à chacune de ses déclarations, comme pour mesurer l'étendue de la stupidité de Zuko. « Tout cela pour me demander si, de la cellule moisie où tu m'as condamné à rôtir, j'ai comploté, dans ton dos, avec ma fille. Ma fille dont je n'ai aucune nouvelle, à qui tu m'as interdit d'écrire et qui ne m'a pas rendu une seule visite en cinq longues années ? »
Zuko se massa les tempes. Cela ne faisait même pas dix minutes qu'il parlait avec son père et il était déjà épuisé. Chacune de ces interactions était une épreuve. Et si, officiellement, la distance et ses devoirs de dirigeant étaient les raisons pour lesquelles Zuko espaçait autant ses visites, la vérité était qu'il ne croyait pas que sa santé mentale pût survivre à une exposition régulière et prolongée au venin d'Ozai.
« Tu as toujours été un fils décevant, mais cette fois, je dois dire que tu te surpasses. On peut sans doute aussi te décerner la médaille de pire Seigneur du Feu et, si j'en crois les rumeurs, de plus mauvais époux de la décennie !
‒ De quelles rumeurs parlez-vous ? rétorqua Zuko avec mauvaise humeur. Vous êtes censé être en quartier de haute sécurité.
‒ À l'évidence, il n'y a pas que dans ton lit que tu as besoin de faire le ménage. Les jeunes recrues sont de vraies pipelettes. Et peu formées avec ça ! Les gardiens sont prêts à payer cher pour obtenir des informations de première main sur certains détenus. Et les bleus se laissent aisément convaincre. »
Zuko se rasséréna un peu. Non que la négligence des jeunes gardiens constituât un motif de soulagement. Mais l'idée l'avait traversé un instant qu'Ozai pût tenir ses informations d'une autre source. Comment avait-il pu oublier que le directeur du Rocher Bouillant était l'oncle de Mai ? Il se promit d'examiner la question avec beaucoup d'attention dès qu'il aurait quitté ces cachots sinistres.
« Je n'ai nul besoin de vos conseils, Père. Et ce qui se passe dans mon lit ne regarde que moi, grommela-t-il.
‒ Si j'en crois d'autres rumeurs, étant donné que tu sembles le partager avec ma propre fille, il est légitime que je me sente un peu concerné. »
La fureur que Zuko contenait depuis que son père avait commencé à parler éclata soudain et de la fumée s'échappa de ses narines.
« Allons, allons, fils. Calme-toi. Une simple plaisanterie. Tu ne ferais pas quelque chose d'aussi répugnant, n'est-ce pas ? Ce ne serait pas digne du Prince vertueux et honorable que tu es.
‒ Ça suffit, s'impatienta Zuko. Je vous ai posé une question et vous allez y répondre. Avez-vous, oui ou non, été en contact avec Azula au cours des derniers mois ? Avez-vous quelque chose à voir avec la mort du vieux Sage ?
‒ Le vieux Shyu est mort ? Voilà une nouvelle que les bleuets n'ont pas jugé digne de leur intérêt. Ah, la jeunesse… On dit que le vieil âge devient sot quand il oublie ce qu'était la jeunesse, mais je suppose que la réciproque est ‒
‒ Arrêtez avec vos jeux d'esprit ! Rhâa ! À quoi bon ? Vous me faites perdre mon temps ! Au revoir, Père.»
Zuko fit mine de tourner les talons et, comme il l'espérait, son plan fonctionna. Malgré le mépris ouvert qu'il affichait devant Zuko, ce dernier savait à quel point son père attendait ces visites. C'était sans doute l'une des rares sources de divertissements pour lui dans ce trou à rats où il n'y avait rien à faire.
‒ Allons, reviens, fils ! Ne t'énerve pas. Je voulais simplement tester les méthodes de mon cher frère aîné. Mais je suppose que pour que cela fonctionne, il faut aussi avoir la bedaine qui va avec…
‒ Si c'est là votre définition de l'humour… commença Zuko.
‒ Tu me pardonneras sans doute. Je n'ai pas beaucoup de visiteurs, comme tu le sais sans doute. Et j'ai peu d'occasions d'aiguiser mon intelligence ici, dit-il en désignant d'un geste vague la petite étagère qui soutenait quatre livres poussiéreux. Leur couverture était déchirée par endroit à force d'avoir été lus. La conversation de mes geôliers n'est pas des plus stimulantes.
Zuko tourna la tête sur sa gauche. Au loin, il devina la haute silhouette d'Aang qui l'attendait. La présence de l'Avatar lui rappela l'ampleur des enjeux de cette visite et il se sentit plus déterminé que jamais à extorquer la vérité de la bouche pleine de fiel de son père.
« J'ai été plus que patient, Père. Maintenant que vous vous êtes bien amusé, vous allez me dire qui est l'auteur de ce message.»
Et il sortit d'une poche dissimulée dans sa cape le petit rouleau de parchemin sur lequel était tracé l'avertissement que Shin lui avait montré l'autre matin.
«Seigneur du Feu Zuko, vous avez fait entrer le loup dans la bergerie. Saurez-vous le reconnaître ? Signé : un ami.»
Il lança le rouleau à travers les barreaux et il roula jusqu'au centre de la cellule. Toujours assis sur son lit dans la position du lotus, Ozai haussa les sourcils d'un air hautain, comme s'il était offensé du geste de Zuko.
À qui crois-tu t'adresser ? semblaient dire ses yeux dorés qui luisaient dans la pénombre.
« Ramassez-le », ordonna Zuko d'un ton sans réplique.
Ozai sembla considérer ses options mais la curiosité l'emportant sur son désir de provoquer son fils, il déroula ses jambes croisées et se pencha pour ramasser le parchemin qu'il lut à la lumière de sa lampe à gaz.
« Je vois que tu t'es fait de nouveaux camarades de jeux, railla-t-il. Je doute que celui-ci plaise à ton petit ami l'Avatar.
‒ Ce n'est pas ‒ mais Zuko s'interrompit, réalisant un peu trop tard à quel point il était ridicule et puérile de réagir à ce genre de provocations.
‒ Cela ne me dit rien, conclut Ozai en roulant le parchemin en boule entre ses mains.
‒ Regardez mieux ! ordonna Zuko.
Apparemment, la patience de Zuko n'était pas la seule à être mise à rude épreuve.
‒ C'est assez! glapit Ozai. Tu es peut-être le Seigneur du Feu et je vais probablement mourir dans ce trou à rats. Mais j'entends bien passer le reste de mes jours dans la tranquillité, sans devenir l'objet de tes délires de persécution. Quoi qu'ait fait ta sœur, sache qu'elle n'a jamais eu besoin de moi pour commettre des atrocités. Il semble que ce soit dans son sang. »
Et un sourire méchant étira ses lèvres. Zuko eut un mouvement de recul. Combien de fois avait-il vu le même sourire sur celles d'Azula ?
Découragé, Zuko s'agrippa aux barreaux de la cellule et y laissa reposer son front, espérant que la froideur du métal pourrait apaiser son début de migraine.
« Elle t'en fait voir de toute les couleurs, n'est-ce pas ? »
Zuko ouvrit les yeux et fronça les sourcils en direction d'Ozai. Cela fit empirer son mal de tête. Un air très grave était marqué sur les traits de l'homme qui avait autrefois été un souverain craint et respecté, maintenant petit homme aigri, dont le plus grand plaisir consistait à tourmenter son fils par son cynisme et ses sarcasmes puérils.
« Ta sœur, clarifia Ozai. Je vois bien comment tu réagis chaque fois que son nom est prononcé. Elle est en train de te détruire à petit feu si je peux me permettre ce jeu de mots un peu facile. Je te comprends, mon fils. Je sais ce que cela fait d'être le jouet de ses manipulations et la cible de ses innombrables mensonges. »
Comme s'il prenait des raccourcis, l'esprit de Zuko sauta de la mention des mensonges d'Azula à la vieille cicatrice qui ornait sa hanche. Une masse se forma dans sa gorge et le priva momentanément de sa parole.
« Elle est dangereuse, Zuko. Son influence est néfaste. Tu aurais dû y penser à deux fois avant de la faire revenir au palais et de prendre une décision aussi insensée. Grande Chancelière… Qui vous a soufflé l'idée ce titre ridicule ?
‒ Vous pouvez parler ! répliqua Zuko qui venait de retrouver l'usage de sa voix. N'est-ce pas vous qui l'avez nommée Seigneur du Feu juste avant de prendre votre envol avec vos ballons de guerre ?
‒ Nous savons tous deux qu'il s'agissait d'un titre vide de sens. Et il le serait toujours si ton ami l'Avatar ne m'avait pas… »
Mais il ne sembla pas capable d'achever sa phrase, comme si le simple fait de se remémorer le jour fatal de sa chute lui coûtait trop. Zuko ressentit, tout au fond de la poitrine, un pincement qui pouvait s'apparenter à de la pitié. Il la chassa aussitôt.
« L'important, c'est que si je l'ai laissée derrière moi, s'enorgueillir d'un titre qu'elle ne méritait pas, c'est parce que j'ai vu en elle le danger qu'elle représentait pour mon pouvoir. Et pour mon honneur… Elle avait besoin d'être enfin remise à sa place. »
Cinq ans avaient passé. Cinq ans et c'était la première fois qu'Ozai lui disait tout cela. Pourtant, plus d'une fois ils avaient parlé d'elle, surtout dans les premiers temps, quand elle était à l'asile. Les mots franchirent les lèvres pincées de Zuko avant qu'il ait pu les retenir.
« C'est pour cela que vous l'avez brûlée ? Pour la punir ? »
Ozai se raidit et pour la première fois depuis l'arrivée de Zuko, sembla à court de mots.
« De quoi parles-tu ?
‒ Je parle de la cicatrice sur sa hanche, dit Zuko en faisant un effort considérable pour ne pas laisser la colère qui enflammait ses entrailles percer à travers sa voix. Ne niez pas. Je sais que c'est vous qui la lui avez faite. »
Ozai resta silencieux et baissa les yeux. Zuko n'en revenait pas. L'expression qui était inscrite sur l'orgueilleux visage de l'ancien Roi-Phénix… Se pouvait-il que ce soit… la honte ? Le regret ? La culpabilité ? Il ne pensait pas Ozai capable de tels sentiments.
« J'espérais que nous n'ayons jamais cette discussion mais nous y voilà. Ta sœur t'a-t-elle dit dans quelles circonstances elle lui était venue ? »
Zuko hésita une seconde, se demandant ce qu'il convenait de répondre.
Tais-toi, petite traînée ! Tu veux que tout le monde t'entende ?
Je peux supporter la douleur, tu sais…
des choses dégoûtantes… L'as-tu laissé te faire des choses dégoûtantes ?
Zuko dut soudain prendre sa tête dans ses mains. Était-ce ce qu'Azula ressentait quand elle était la proie des voix qui ne cessaient de l'interpeller et de s'adresser à elle lors de ses épisodes de démence ? Quel enfer ce devait-être !
« Non, bien sûr. Elle ne t'a rien dit, poursuivit Ozai d'une voix doucereuse. Si tel était le cas, tu aurais été furieux après moi et nous n'aurions guère eu le loisir de bavarder comme nous venons de le faire. Elle aurait pu mentir, bien sûr, mais tu aurais pu ne pas la croire. Mieux valait te cacher cette preuve accablante que de prendre de tels risques. Comment aurait-elle pu étendre son ombre sur toi si tu avais su quelle ignoble vérité se cache derrière cette blessure ? Ah… J'ai tellement honte, Zuko. »
Les doigts de Zuko étaient si fermement agrippés aux barreaux de la cellule que les jointures de ses doigts blanchissaient. Son cœur tambourinait comme un animal pris de panique dans sa poitrine, menaçant de la transpercer, dans l'attente que son père énonce une vérité dont il était partiellement conscient depuis la nuit où Azula avait voulu se donner à lui sur l'Île de Braise.
Des larmes qu'il n'avait pas senties se former coulaient toutes seules le long de ses joues.
« Qu'est-ce que vous avez fait ? Que lui avez-vous fait ?»
Sa voix tremblait tellement qu'il ne la reconnaissait pas. Il suffisait d'un mot d'Ozai, un seul mot pour que le feu trop longtemps contenu qui crépitait dans ses veines éclate dans toute sa puissance, transformant ces souterrains en un brasier infernal.
Ozai prit son temps pour répondre. Il tourna lentement un visage accablé vers son fils et leurs yeux si semblables se croisèrent. Il y avait tellement de mensonges, de vérités brutes, et de non-dits dans cet échange silencieux. Zuko eut envie de hurler.
Quand son père parla enfin, ce fut d'une voix blanche, presque inaudilble.
« Il y a quelques mois, j'aurais inventé un savant mensonge pour cacher mon crime. Mais il en va de l'intérêt supérieur de la Nation. Je me suis tu toutes ces années, croyant protéger ta sœur. Mais tu as le droit de connaître enfin la vérité.
‒ De quelle vérité parlez-vous ? » hurla-t-il d'une voix vibrante de colère, tremblant de tous ses membres.
Ozai s'était levé et faisait face à son fils. Une lueur de défi enflamma ses iris quand il prononça les mots les plus atroces que Zuko ait jamais entendus.
« Je parle de ce qui s'est passé le jour du Soleil Noir. Du jour où ta sœur est venue sans vergogne s'offrir à moi. »
Ce fut comme un cataclysme dans l'esprit de Zuko. Il eut d'abord l'impression qu'on lui avait volé son souffle, puis qu'un géant de pierre avait abattu la lame de son épée sur son crâne et l'avait fendu en deux. Il n'avait pas entendu Aang qui s'était précipité vers eux et ne réalisa sa présence que quand le jeune Avatar commença à le tirer par le coude.
« Allons, Zuko, calme-toi ! Qu'est-ce qui se passe ? »
Ses jambes se dérobèrent et seul les bras secourables d'Aang l'empêchèrent de s'écrouler.
Devant lui, les lèvres d'Ozai continuaient de bouger sans que Zuko puisse donner le moindre sens aux sons qui sortaient de sa bouche.
Et soudain, ce fut comme si on avait remis le son. Et c'est sa propre voix qui vibrait entre les parois du souterrain.
Une énergie formidable parcourut alors ses veines. Zuko la sentit monter, crépiter dans chaque cellule de son corps ardent. Quand il devint trop difficile de la contenir, il brandit deux doigts devant lui et des flammes d'un bleu éblouissant surgirent de nulle part, illuminant le cachot autour d'eux, comme un éclair qui déchire le ciel.
Zuko se sentit tiré vers l'arrière et le jet de flammes azur fut dirigé vers le plafond.
Comme si le ciel venait d'ouvrir ses vannes, des trombes d'eau s'abattirent sur eux. Il fallut quelques secondes à Zuko pour comprendre que le système pare-feu qu'il avait remarqué tout à l'heure en s'avançant dans l'allée, s'était déclenché sous l'effet de l'intense chaleur.
Il fut trempé en un rien de temps, ses vêtements alourdis par les litres d'eau qui continuaient de pleuvoir du plafond, comme si le monde pleurait. L'eau plaquait ses cheveux sur son front, et entrait dans sa bouche en se mêlant aux larmes qui coulaient déjà abondamment sur ses joues et le long de son nez.
« Arrête, Zuko ! »
C'était la voix d'Aang qui lui parvenait de très loin, comme s'il s'était immergé dans une baignoire. Même le visage de son père de l'autre côté de la grille, aussi trempé que lui, paraissait flou. Peut-être était-ce à cause des gouttes d'eau qui étaient entrées dans ses yeux et brouillaient sa vue. C'était comme si un mur invisible s'était soudainement érigé, séparant Zuko du monde qu'il avait connu avant. Avant de découvrir que- de découvrir que…
« Laisse-moi le tuer ! rugit-il en essayant de se dégager de l'emprise d'Aang qui tenait bon. Comment avez-vous pu ? Comment avez-vous osé ?»
Il essaya d'invoquer à nouveau une gerbe de feu, mais la pluie qui tombait toujours du plafond fit aussitôt mourir l'étincelle. En levant les yeux vers son père, l'être le plus vile, le plus exécrable qu'il eût jamais connu, il comprit l'illusion qui l'avait saisi quelques instants plus tôt. Une épaisse vitre en verre incassable était tombée, comme un rideau de fer juste derrière les barreaux, protégeant Ozai de sa rage meurtrière. Dans sa fureur, Zuko avait oublié l'existence de ce mécanisme, une autre idée de Sokka et du père de Teo. Il savait que la vitre ne se lèverait pas avant plusieurs heures, à moins qu'un gardien ne vienne l'actionner. Au milieu de sa propre tourmente, Zuko se demanda confusément pourquoi personne ne venait, et il se rappela avoir ordonné aux gardiens de leur laisser la plus grande intimité possible. Ils étaient seuls, ici, avec l'Avatar qui ne comprenait pas ce qui avait jeté Zuko dans une rage aussi folle. Et il n'y avait rien d'autre à faire que parler.
« C'est bon, tu peux me lâcher, » grogna-t-il en donnant un coup sec dans la poitrine d'Aang qui jugea qu'il pouvait le laisser aller sans danger.
Puis il leva les yeux vers Ozai, souhaitant de tout cœur que son regard assassin suffît à transpercer la vitre qui les séparait et entre comme des lames tranchantes dans la chair de l'homme qu'un jour il avait appelé Père.
« Es-tu calmé ? dit Ozai, un vif mépris dessiné dans l'arc de ses sourcils. As-tu l'intention de continuer à t'agiter comme un fou ou pouvons-nous parler comme des adultes civilisés ?
‒ Vous n'êtes qu'un horrible pervers ! beugla-t-il en pointant un index accusateur vers Ozai. Il sentit plus qu'il ne vit le corps d'Aang flancher légèrement à ses côtés. C'est à cause de vous qu'elle est comme ça ! Vous n'aviez pas le droit ! C'était votre fille ! Vous n'aviez pas le droit !
‒ C'est vrai. En tant que père, je n'en avais pas le droit. Ni plus, ni moins que toi. »
Les paroles transpercèrent Zuko comme des pics de glace acérés. Mais peut-être était-ce l'eau qui imbibait ses vêtements qui expliquait qu'il tremblât de manière incontrôlée.
‒ Qu'insinuez-vous ? protesta-t-il. Je n'ai jamais-
‒ Non, bien sûr. Nous connaissons tous deux ton sens aigu de l'honneur. Tu n'es pas ce genre d'homme, n'est-ce pas ? Je suis certain que toutes ces rumeurs qui me sont parvenues au cours des derniers mois ne sont absolument pas fondées et que tu n'as jamais été tenté. La pensée ne t'a jamais traversé l'esprit, pas même l'espace d'une seconde, n'est-ce pas ?
‒ Zuko, murmura Aang en lui touchant doucement l'épaule. Je pense qu'on ferait mieux d'y aller. Je ne crois pas que ce soit construct- »
Mais Zuko le repoussa énergiquement et resserra furieusement ses poings, sans lâcher son père des yeux.
Des grilles incrustées dans le plafond, une eau glaciale continuait de tomber, mais ce n'étaient plus les trombes qui avaient inondé le sol en terre battue quelques minutes plus tôt. Les grosses gouttes s'écrasaient mollement mais régulièrement sur le sol et sur les meubles précaires et les fournitures d'Ozai. Ses quatre livres étaient trempés, leurs pages gonflées par l'eau et le seau noir qu'il utilisait pour effectuer sa toilette débordait.
« Oh, Zuko… J'ai toujours été émerveillé de l'ironie du sort qui m'a fait produire deux êtres aussi différents que ta sœur et toi. Tu as toujours échoué dans les domaines où elle brillait. Et si elle n'a eu aucune peine à tenir son secret durant cinq longues années, il suffit que je vois ton visage maintenant pour savoir que tu mens. La culpabilité est écrite dans tes yeux. Elle t'a fait son petit numéro de charme, pas vrai ? Et tu n'as pas su résister à la tentation.
‒ Ne-me-parlez-plus-d-elle ! mugit-il. Je vous interdis de la mentionner ! Je vous interdis même de continuer à penser à elle !
‒ Oh ? le railla Ozai. J'ignorais qu'elle était devenue ta propriété. »
Je suis à toi.
Tu peux peux faire tout ce que tu voudras…
« Écoutez, intervint Aang qui semblait perdu. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais je pense sérieusement qu'on devrait faire une pause.
‒ Aang, l'arrêta Zuko. Laisse-moi parler seul à seul avec mon père. S'il-te-plaît. Je ne tenterai rien, promit-il en levant les deux mains devant lui. Je ne peux rien faire de toute façon. »
Manifestement peu convaincu, Aang recula légèrement, à contrecœur.
« Je serai juste là-bas. Appelle-moi s'il y a un problème.
‒ Oh, croyez bien que nous penserons à vous, Lord Avatar, ironisa Ozai en plissant ses petits yeux méchants.
Dès qu'ils furent seuls, Zuko braqua son regard inflexible sur son père et déclara sur le ton du juge qui énonce sa sentence :
« Vous méritez de mourir pour ce que vous avez fait…
‒ Alors si je mérite de mourir, que peut-on dire de toi ?
‒ Vous étiez son père ! Elle était une enfant. Vous n'auriez pas dû. Abuser ainsi de son enfant : il n'y a pas pire déshonneur !
‒ Parce que tu penses que forniquer avec ta jeune sœur atteinte d'une malade mentale notoire est plus honorable ? Tu es son frère aîné, son unique parent mâle, et son Seigneur du Feu. En m'enfermant ici et en me privant de la voir, tu as endossé le rôle de père. Tu as échoué autant que moi. Nous avons commis les mêmes erreurs.
‒ Non ! aboya Zuko. Vous ne savez rien ! Je n'ai jamais couché avec Azula !
‒ Donc tu peux m'affirmer, en me regardant droit dans les yeux, que les choses n'ont jamais dérapé entre vous? Que tu n'as même jamais été tenté de -
‒ Je n'ai jamais couché avec Azula ! »
Il lui était bien égal maintenant qu'Aang l'entende. La rage le consumait et plus rien ne semblait avoir vraiment d'importance.
« Oh ! fit Ozai, comme s'il comprenait soudain. Je vois… C'est cela qui te met tellement en colère. Tu n'est pas furieux parce que j'ai été intime avec Azula, mais parce que toi, tu n'as pas pu l'être. Tu n'es pas indigné ! Tu es jaloux !
‒ Pourquoi serai-je jaloux d'un violeur ? rétorqua Zuko dont les entrailles bouillonnaient encore.
Les murs tremblèrent à cet éclat de colère et même Ozai recula légèrement. Un long silence s'ensuivit durant lequel les deux hommes se jaugèrent comme s'ils se découvraient pour la première fois.
« C'est ce que tu crois ? souffla Ozai, d'un air grave, si bas que Zuko faillit ne pas l'entendre. Oui… C'est probablement ce qu'elle a essayé de faire croire. Mais lui a perçu la vérité sous les mensonges… Il a vu sa duplicité sous le désespoir qu'elle exhibait.
‒ Quoi ? De qui parlez-vous ? Quelqu'un d'autre est au courant ? le pressa Zuko.
C'était comme se réveiller d'un cauchemar pour réaliser que la vérité est pire encore. Une horrible angoisse le saisit à la gorge et le nom se forma en même sur les lèvres d'Ozai et dans l'esprit paralysé de Zuko.
« Ce docteur qui la soignait à l'asile… Huan-Li. Tu dois l'avoir déjà rencontré, n'est-ce pas ? »
« Qui d'autre sait ?» demanda Azula d'un ton dont elle essayait vaillamment de gommer toute trace de panique. Elle serra ses poings pour lui cacher les tremblements de ses doigts. Huan-Li coula sur elle un regard tranquille.
‒ Je pense ne pas me tromper en affirmant être le seul. Ce n'est pas le genre d'information que l'on aime à répandre. Rassurez-vous, Princesse. Votre secret a été bien gardé avec moi.
‒ Ne me mentez pas ! pépia-t-elle d'une voix suraiguë. Je le saurai si vous mentez !
‒ Alors vous devez savoir que je dis la vérité. »
Azula l'approcha et planta ses yeux dans les siens, le sondant du regard. Elle répugnait encore à s'avancer davantage. Elle fronça les narines.
« Vous puez, cracha-t-elle dédaigneusement.
‒ Je m'en excuse, Grande Chancelière. Je n'ai guère eu l'occasion de veiller à mon hygiène corporelle ces derniers temps, répondit-il en s'inclinant devant elle, sarcastique.
‒ Même votre Guide ne sait pas ? Et Kojiro ?
‒ Quel intérêt aurais-je eu à leur confier une telle information ? Kojiro n'était qu'une marionnette censée nous garantir la sympathie et le soutien du peuple. Quant à Ozai, son nom et sa réputation peuvent nous être utiles. Or, même chez les Fils d'Agni qui croient pourtant en la supériorité de la race pure, l'inceste est perçu comme une abomination.»
Le mot pénétra la chair d'Azula comme une lame imprégnée de poison et elle resserra l'un de ses poings sur son cœur. Elle baissa les yeux sur ses bottes à bouts pointus, perdue dans la contemplation de souvenirs qu'elle s'était si longtemps refusée à convoquer.
« Comment avez-vous su ? souffla-t-elle.
‒ Des paroles qui vous ont échappé lors de nos sessions de thérapie à l'asile, des confidences involontaires, des gestes éloquents… Autant de signaux que j'ai appris à décrypter au contact de mes patients. Je sais lire les manifestations physiques de la culpabilité. J'ai repéré des signes similaires dans le langage corporel de votre père. Il vivait avec la honte depuis si longtemps qu'il a accueilli mon aide avec soulagement. Il n'a pas été difficile pour moi de reconstituer les détails de cette histoire sordide.
‒ Quel intérêt aurait-il eu à vous en parler ? Pourquoi ferait-il cela ?»
Malgré sa vive émotion, Azula luttait âprement pour cacher à Huan-Li que sous l'assurance feinte, persistait un frafile espoir, un espoir stupide, puérile, ridicule, aussi vacillant que la flamme d'une bougie mourante : l'espoir que Père regrettait, qu'il avait pris conscience de la gravité de son crime.
‒ Il l'a finalement admis dans un moment de vulnérabilité.»
Elle ne répondit rien, braquant sur lui un regard attentif et chargé de menaces. Il mentait forcément. Père n'était jamais vulnérable.
« Je me rappelle qu'il était furieux à cause des rumeurs qui couraient sur votre relation avec l'actuel Seigneur du Feu. Ses codétenus se moquaient de lui et il s'était battu avec l'un d'eux. On m'a envoyé soigner ses blessures. Il se taisait mais je voyais bien que quelque chose le tourmentait. Le voyant torturé, je lui ai proposé de s'ouvrir à moi, et il a finalement dit ce qu'il avait sur le cœur depuis si longtemps, le poids de ce lourd secret que vous partagez. »
Azula s'assit lentement sur le fauteuil qu'elle utilisait chaque fois qu'elle venait interroger Huan-Li. L'une de ses mains captura l'autre et commença à enfoncer mécaniquement ses ongles longs dans le dos de sa jumelle.
« Est-ce qu'il... Est-ce qu'il regrette ?
‒ Et vous ? Regrettez-vous ? »
Elle n'eût pas été plus choquée s'il l'avait frappée en plein visage.
« Excusez-moi ?»
‒ Vous ne devez pas craindre mon jugement, Princesse. J'ai été votre médecin. Vous étiez très malade à l'époque. Votre mal courait depuis des mois sans que personne n'ait rien vu, pas même vous. Vous n'étiez pas toujours consciente de ce que vous faisiez.
‒ Que voulez-vous dire ?
‒ Votre père a bien conscience qu'il n'aurait pas dû répondre à vos avances. Il admet avoir réagi sur le coup de la colère, dans un moment de faiblesse.
‒ Mes avances... Qu- Pardon ? »
Azula sentit ses entrailles se liquéfier. Les paroles de Taïma résonnèrent une nouvelle fois dans sa tête :
Je pense que c'est plus complexe que cela. Il y a sans doute des choses plus profondes. Des choses auxquelles vous-même n'avez jamais pensé. Peut-être parce qu'elles vous font peur. Ou honte.
« Je-je n'ai pas… Je n'ai jamais.
‒ Je vous l'ai dit, Princesse. Vous ne progresserez pas, ni dans votre relation avec votre frère, ni sur votre propre chemin de vie, si vous persistez à vous mentir. Il est temps que vous affrontiez la réalité. Et a vérité, la voici : c'est vous qui vous êtes glissée furtivement dans la chambre de votre père cette nuit-là, c'est vous qui, prétendant le consoler et apaiser sa rage, avez commencé à le caresser comme une fille ne devrait jamais toucher son père. Vous qui vous êtes offerte à lui et avez éveillé en lui le feu d'une passion destructrice. »
Le monde tangua dangereusement autour d'elle et les murs se rapprochèrent encore d'un cran. Elle n'aurait eu qu'à étendre les bras pour les toucher. Tout son corps lui faisait mal.
« Vous mentez ! gémit-elle. Ce n'est pas ce qui s'est pass-
‒ Vous ne me croyez pas. Ou plutôt, vous refusez de me croire. Je m'étais attendu à cette éventuelle difficulté. Je comprends.
‒ Je ne vous écoute pas ! hurla Azula d'une voix stridente en plaquant ses mains sur ses deux oreilles. Je ne vous entends pas ! Vous êtes un menteur !
‒ Très bien, répondit le docteur sans se départir de son calme, grattant une plaie sur sa joue constellée de petites morsures presque cicatrisées. Alors je vais vous poser une dernière question et vous laisser tranquille, puisque vous refusez de voir la vérité. »
Azula savait qu'il ne fallait pas l'écouter. Taïma l'aurait mise en garde contre Huan-Li. Mais elle ne contrôlait déjà plus son corps. C'était comme s'il agissait contre sa volonté et elle s'aperçut trop tard qu'elle avait déjà ôté ses mains de ses oreilles. Huan-Li eut l'air satisfait :
« Voici ma question : si je mens et si, comme vous semblez le penser, vous n'avez pas initié les choses avec votre père, répondez simplement à cette question: pourquoi...
«... ne t'a-t-elle rien dit dans ce cas ? Pourquoi ne s'est-elle jamais plainte de ce que je lui ai soit-disant fait ? Une victime n'a pas à cacher ce qu'elle a subi, n'est-ce pas ?»
Zuko resta muet, frappé par la force de l'argument. Il se rappela qu'elle n'avait pas hésité à blâmer Kojiro et à grossir son crime pour arriver à ses fins. Elle était allée jusqu'à exhiber sa cicatrice pour…
La cicatrice.
Un peu ragaillardi par cette preuve irréfutable, Zuko contre-attaqua.
« Et cette brûlure sur sa hanche ! Vous allez me dire qu'elle vous a persuadée de la brûler, aussi ! »
Espérant paraître plus menaçant, Zuko fit un pas en avant, ses bottes détrempées se décollèrent du sol avec un bruit de succion peu convaincant:
À sa grande surprise, Ozai baissa la tête et alla se rasseoir sur son lit. Il plongea le visage entre ses mains et ses cheveux mouillés se glissèrent comme des serpents luisants entre ses doigts écartés. Il inspira profondément.
« Je ne perdrais pas de temps à essayer de te convaincre, car tu m'as déjà condamné. Mais si je pouvais revenir en arrière… J'ai tellement honte. J'aurais dû arrêter les choses avant qu'elles n'aillent si loin. Je n'aurais pas eu à lui faire mal si je n'avais pas laissé la situation déraper. »
Une grimace de dégoût coupa le visage de Zuko en deux. Il ne pouvait empêcher d'odieuses images de s'insinuer sournoisement dans son esprit. Azula, défaisant lentement la ceinture de sa robe pour offrir sa tendre poitrine de jeune fille à son père. La main blanche de sa sœur disparaissant dans le pantalon de son père. L'autre invitant Ozai à...
Une violente sensation de nausée fit chavirer son estomac. Il pensa à l'autre soir, quelques jours plus tôt, quand Azula était venue s'offrir à lui dans sa chambre. Ces gestes brusques, ces caresses erratiques… Zuko avait bien vu que quelque chose n'allait pas.
« Quand j'ai réalisé ce que je faisais… Ce que m'ont fait faire la colère et la douleur que je ressentais après ta trahison… J'ai… J'ai paniqué. J'ai voulu mettre fin à notre étreinte. Mais Azula ne partageait pas mes répugnances. Le désir l'avait plongée dans une sorte de transe. Elle paraissait avoir oublié la gravité de l'acte que nous étions en train de commettre. Je lui ai ordonné de se taire. Si quelqu'un avait entendu ses cris...»
Tais-toi petite, traînée ! Tu veux que tout le monde t'entende ?
« Mais cela n'a pas suffi. Elle est devenue plus insistante. Je ne saurais te dire si c'est le dégoût ou la panique qui m'ont fait perdre le contrôle. Mais quand j'ai réalisé ce que je faisais, elle se tordait de douleur sur le lit, une horrible marque sur la hanche. Et il était trop tard pour moi. Je venais de commettre deux crimes irréparables. J'avais marqué ma propre fille du sceau de la honte. Je n'ai pas été capable de résister à ses charmes. Pourtant j'aurais dû être vigilant. Elle agissait si étrangement depuis des mois. Plus d'une fois j'ai senti cette tension dans l'atmosphère, quand nous étions seuls, ou que nous nous entraînions dans la cour. Elle portait toujours ces petites tenues qui montraient plus que ce qui était approprié. Mais que pouvais-je dire ? Le lui reprocher aurait été avoué que j'avais remarqué... »
Zuko écoutait son récit, captivé malgré lui. Chaque mot de son père était comme une lame acérée plantée encore plus loin dans son cœur meurtri, comme un poison qui se répandait lentement dans ses veines.
« J'ai essayé de mettre de la distance entre elle et moi. Son comportement devenait… inapproprié. Et de bruits commençaient à se répandre dans le palais. »
Zuko tomba sur son séant, indifférent à la sensation spongieuse de l'eau qui s'infiltrait dans son pantalon et enfouit son visage entre ses mains. Il aurait voulu boucher ses oreilles et que Aang, qui les observait attentivement depuis l'autre bout du couloir, ouvre une brèche dans le sol. Ainsi il aurait pu y disparaître à tout jamais et ne plus rien entendre du récit horrifiant d'Ozai. Il se sentit soudain frappé par la similitude de leurs situations.
La manière dont Azula avait agi au cours des derniers mois… Et si… Et si…
« Je l'ai envoyée à ta recherche. Bien sûr, il ne fallait pas qu'elle devine mes réelles intentions. Je lui ai demandé de te ramener à la maison en tant que prisonnier. Mais pour moi, ton retour était l'espoir qu'elle cesse ce petit jeu de séduction si déroutant. Toi revenu, elle n'oserait plus me séduire. Et cela a marché. Elle a cessé de me tourner autour. Jusqu'au jour du Soleil Noir. Jusqu'au jour fatal où tu as trahi ta propre nation. Il m'a fallu des semaines, des mois pour comprendre pourquoi. Tu étais devenu son nouveau jouet, sa nouvelle cible. Le futur Seigneur du Feu. Comprenant que je ne voulais pas d'elle, elle espérait te prendre dans ses filets. Plus jeune, plus accessible, plus vulnérable… Elle a donc menti pour toi, pour te faire revenir dans mes bonnes grâces et que je te redonne le titre que je t'avais retiré trois ans plus tôt. Ainsi, récemment, quand les rumeurs ont commencé à se répandre qu'une relation sinistre s'était nouée entre mes deux enfants, j'ai compris. J'ai su qu'elle ne s'arrêterait jamais…
‒ Mais pourquoi ? parvint enfin à demander Zuko, le désespoir faisant trembler sa mâchoire. Pourquoi nous ?
‒ Oh, Zuko, dit Ozai sur un ton presque compatissant. Tu es tombé dans son piège, n'est-ce pas ? Tu as toujours eu un cœur tendre. Tu es tombé amoureux d'elle, bien sûr. Tu pensais avoir quelque chose de spécial pour conduire ta sœur à briser un tel tabou. Mais sache que son amour est un leurre. C'est un sentiment qu'elle ne comprend pas, dont elle n'est pas capable. »
Zuko repensa à la manière dont Azula avait saisi sa main pour l'inviter à la glisser entre ses cuisses resserrées l'autre soir, à son comportement évasif sur l'Île de Braise quand il avait voulu la caresser. Malgré ses avances, elle n'avait jamais eu envie de lui.
‒ Qui ferait cela ? Qui s'abaisserait à cela ? Pourquoi ? C'est de la folie ! »
Ozai baissa la voix, afin d'être certain que seul Zuko pourrait l'entendre.
‒ Mais Zuko… Elle est folle. »
C'était comme s'il parlait depuis l'intérieur de sa tête et chaque mot lui faisait mal.
‒ Ne cherche pas à donner un sens à la perversion de ta sœur, Zuko. J'ai depuis longtemps cessé d'essayer. Elle est folle. Qui sait combien d'hommes sont tombés dans ses filets ? C'est une démone lubrique, irrésistiblement attirée par le pouvoir. Tu aurais tous les droits de me blâmer si tu étais parvenu à résister à ses tours. Mais toi aussi tu as été faible, n'est-ce pas ? Allons, ne te flagelle pas, mon fils, ce n'est pas ta faute. Les femmes ont un tel pouvoir sur nous. On dit d'elles que c'est le sexe faible, mais dans ce domaine, elles nous tiennent en esclavage. J'ai été tenté, honteusement tenté. Je n'avais pas été avec une femme depuis... »
Zuko ferma les yeux. Il ne pouvait supporter de penser à sa mère en un tel moment. Convoquer son visage en cet instant lui infligeait une douleur presque physique.
« C'est peut-être ma faute, marmonna Ozai. J'ai confié son éducation à ces deux vieilles folles. J'étais si occupé par mes fonctions de Seigneur du Feu que je n'ai pas vu que ma propre fille glissait lentement vers la folie et que son esprit avait été empoisonnée par le venin de ces deux vipères. Peut-être aurais-je dû me remarier et lui donner une mère... Mais après la déception avec Ursa, je n'en ai jamais trouvé la force. Souvent, je me dis que si elle ne l'avait pas abandonnée comme elle l'a fait, Azula ne serait jamais devenue… ainsi.»
Le cœur de Zuko se contracta. La voix de son père était différente de celle qu'il connaissait, emplie de regrets et d'amertume. Zuko ne pensait pas qu'il fût capable de telles émotions. Ainsi, au fond de lui, Ozai avait pleuré le départ de sa femme… Et Zuko fut soudainement frappé par un souvenir. Un souvenir qui remontait au jour même du départ d'Ursa. Zuko avait couru jusqu'à la mare aux canards-tortues, incapable de croire aux mensonges ignobles d'Azula, et certain d'y retrouver sa mère. Mais il n'y avait trouvé qu'Ozai, seul et silencieux. Il était figé comme une statue et ne s'était même pas retourné quand Zuko lui avait demandé où était Ursa.
« Azula lui ressemblait tellement… soupira son père. Est-ce que tu as remarqué, toi aussi ? La ressemblance a dû s'accentuer en... »
C'en était trop. Des larmes plein la voix, Zuko jeta ses mains sur les côtés, montrant son visage furieux à son père.
« Taisez-vous ! Laissez ma mère...
« … en-dehors de cela ! protesta Azula en portant une main à son médaillon dans un geste inconscient.
‒ Vous ne devriez pas sous-estimer le vide affectif qu'a laissé le départ de votre mère dans la vie d'Ozai. Cela l'a poussé à rechercher l'affection et la dévotion d'une épouse là où il n'aurait pas dû.. Auprès de celle qui lui ressemblait le plus. Il m'a confié combien, les années passant, la ressemblance physique entre vous s'est accentuée au point de devenir troublante. L'inconscient nous fait faire de bien étranges choses, parfois.C'est fascinant quand on songe que vous êtes aussi celle qui a causé son départ...
‒ De quoi parlez-vous ? faillit s'étrangler Azula qui se redressa brusquement, des larmes brillant dans les yeux. Je ne suis pas responsable du départ de ma mère !
‒ Oh ? Fit Huan-Li, feignant l'étonnement. Peut-être ai-je mal compris lorsqu'il m'a raconté l'histoire. N'êtes vous pas celle qui informa votre mère du projet d'Azulon ? Ozai ne devait-il pas sacrifier votre frère ?
‒ Si, mais...
‒ Cela a contraint votre mère à agir pour protéger son fils. Elle a commis des actes criminels cette nuit-là et a été forcée de s'enfuir. N'ai-je pas raison ?
‒ S-si, mais...
‒ Vous comprendrez donc que votre famille vous tienne en partie responsable de cette triste disparition. Mais ne soyez pas trop dure avec vous-même. Vous étiez une petite fille. Personne ne vous blâmerait pour cela.
‒ Nous ne sommes pas là pour parler de ma mère, essaya-t-elle bravement.
‒ Bien sûr, nous parlions de ce que nous fait faire l'inconscient. Sans doute avez vous éveillé dans l'esprit de votre père la part enfouie qui éprouvait encore des sentiments pour la Princesse Ursa.
Elle tenta une défense maladroite.
‒ Jamais je n'ai voulu… Jamais je ne l'ai encouragé à ‒
‒ Et pourtant, n'avez-vous pas passé les derniers mois à poursuivre votre frère de vos avances ? La chair et le sang d'Ozai ? Vous et votre père vous ressemblez plus que vous ne l'imaginez. Si Zuko a hérité de ses traits, vous avez son esprit. Vos psychés sont extraordinairement semblables. Vous pouvez toujours nier, Princesse, mais vous n'avez rien à gagner à me mentir. Et je n'ai rien à perdre à vous dire la vérité.
‒ Ce... Ce n'est pas comparable. Ce que j'ai avec Zuko…
‒ Et qu'est-ce que Zuko peut vous offrir que votre père ne vous ait déjà offert autrefois ? L'affection que votre mère n'a pas voulu vous donner ? Une place dans son lit ? Nous savons tous deux que c'est impossible, et, si nous sommes tout à fait honnêtes, qu'il ne s'agit pas de cela. Vous courez après une seule chose : le pouvoir. Vous êtes de la race de ceux qui sont nés pour régner. Tout comme votre père. Cela n'a rien à voir avec l'amour. Ce n'est qu'une question de pouvoir !
‒ Non, ce n'est pas pareil, se défendit-elle misérablement. Je n'ai jamais voulu‒
‒ Et j'imagine que vous n'avez jamais voulu éprouver du désir pour votre propre frère, non plus. Chez une personne saine, l'esprit refoule ce genre de pulsions. Pourtant nous y voilà. Avez-vous seulement cherché à comprendre ce qui vous a poussée dans ses bras, votre propre sang, votre propre frère ? Après ce que vous aviez fait avec votre père ? Au plus profond de vous, vous recherchez ce vertige que votre moment interdit avec Ozai vous a fait ressentir. Zuko était la solution de repli la plus logique.
‒ Ce n'est pas moi ! cria-t-elle d'une voix suraiguë. Je n'ai rien fait! C'est Père qui ‒
‒ Êtes-vous en train d'accuser votre père de vous avoir violée, Grande Chancelière ? C'est une grave accusation. »
Elle fut incapable de répondre. Les mots ne voulaient pas, ne pouvaient pas franchir la masse qui pulsait dans sa gorge et qu'il devinait peut-être à la lueur incertaine des torches.
Ne le dis à personne, avait dit Ozai. La leçon était là, marquée au fer rouge, dans son esprit et dans sa chair.
‒ Qu'est-ce qu'il vous a raconté ? demanda-t-elle quand elle fut à nouveau capable de parler.
‒ La vérité, ma chère, rien de plus.
‒ Ne m'appelez pas comme cela ! » feula-t-elle.
Huan-Li la laissa retrouver ses esprits. Un long silence emplit la cavité où ils parlaient depuis plus d'une heure.
« Il m'a fallu déployer des trésors d'ingéniosité pour faire admettre à votre père quelle vérité dérangeante se cachait sous ce secret déjà honteux. Il voulait tellement vous protéger. C'en était presque touchant. Vous n'avez pas idée de ce qu'un parent est prêt à faire pour protéger son enfant, y compris de lui-même. Voyez votre mère… Voyez le sacrifice qu'elle a fait pour Zuko.
‒ Me protéger ? » La princesse venait de relever la tête, l'incrédulité inscrite dans son regard.
‒ Cela lui a pris des semaines pour me dire la vérité. Pour me parler de votre attitude déplacée, et me dire comment, âgée de onze ans à peine, vous avez commencé à user des cosmétiques de votre mère. Combien vous avez travaillé pour être à la hauteur de ses exigences, vous précipitant à ses pieds pour être toujours la première à satisfaire ses volontés. Comment, votre corps s'épanouissant, vous avez commencé à jouer de vos charmes. Il s'est contenu tout ce temps. Mais la rage et la frustration qu'il ressentait le jour où votre frère vous a tous trahis l'ont consumé. Il s'est laissé séduire par votre alléchante invitation... »
Les épaules d'Azula s'affaissèrent et son masque s'effondra, révélant un visage candide. Ses yeux s'ouvrirent en grand. Les coins de ses lèvres retombèrent de chaque côté dans une mimique déchirante de petite fille blessée et terrorisée.
« Ce- ce n'est pas ce qui s'est passé, protesta-t-elle faiblement. Je...je n'ai pas, je n'ai jamais…
‒ Il est vrai que peu de filles auraient été prêtes à prendre tant de risques pour leur père. Poursuivre des fugitifs à travers le Royaume de la Terre, à quatorze ans. Combattre l'Avatar, à Ba Sing Se et le jour de l'éclipse, alors que vous étiez sans défense. Ce n'est pas le rôle des enfants de protéger leur parent. Une femme, en revanche, est prête à de grandes choses pour l'homme qu'elle aime. Ozai aurait dû le voir. C'est son erreur il a oublié que vous étiez une enfant. Il l'a reconnu après cela. »
‒ J'obéissais à ses ordres ! Il m'a ordonné de faire diversion le jour de l'invasion. Ce n'était pas pour ‒
‒ Pourtant, vous êtes restée alors que le reste de votre famille lui avait tourné le dos : votre mère, votre oncle. Votre propre frère… Qu'est-ce qui vous empêchait de les suivre ? Vous auriez bénéficié de leur protection et de leur affection. Mais ce n'était pas suffisant, n'est-ce pas ? Connaissez-vous les travaux fascinants du Docteur Chu au sujet des projections structurelles inversées ?
‒ Qu-Quoi ? Comment ?
‒ Le Docteur Chu est une référence parmi les gens de ma profession. Je suis certain que même votre guérisseuse en a déjà entendu parler dans les contrées barbares où elle prétend avoir été formée. Dans sa Théorie structurelle inversée, Chu explique de façon très convaincante comment certains sujets transfèrent leur désirs inavouables vers des objets perçus comme socialement et anthropologiquement plus acceptable.
Elle ne répondit pas, se contentant de le regarder, attendant qu'il élabore son propos.
« Ainsi une fille qui ne peut admettre être sexuellement attirée par son père va projeter ses sentiments et ses fantasmes sur la personne la plus proche de l'objet de son désir. En l'occurrence, votre frère.
‒ Ce que vous dites n'a aucun sens », répliqua-t-elle, furieuse. Mais les larmes qui coulaient abondamment sur ses joues et son nez racontaient une autre histoire. « Si j'éprouvais des sentiments inavouables pour mon p- (Elle semblait incapable de le dire à haute voix), pourquoi les assumerais-je davantage envers mon frère ?
‒ Plus jeune, plus accessible. Moins tellement plus vulnérable à vos manipulations.
‒ Ce sont des élucubrations de charlatan ! Rien de ce que vous dites ne peut être vérifié scientifiquement !
‒ L'étude de la psyché humaine n'est pas une science exacte, ma chère. Mais les mécanismes qui président à nos actions sont présents en chacun de nous. Les comportements inconscients et incohérents peuvent être exacerbés chez un sujet malade.
‒ Je n'étais pas malade à l'époque !
‒ Vous l'étiez, affirma-t-il, péremptoire. Votre père m'a parlé de vos accès de fièvre. Il a évoqué votre soudain besoin de cacher les miroirs, vos insomnies, vos cauchemars. Vous étiez déjà la proie des voix et des hallucinations, n'est-ce pas ? Il est probable que l'éclipse ait exacerbé vos problèmes et ait obscurci votre jugement. C'est ce qui vous aura poussée à passer à l'acte ce jour-là, espérant sans doute amadouer votre père alors qu'il était plus vulnérable que jamais, se consumant de rage après la trahison de votre frère.
‒ Non ! Non ! nia-t-elle en tirant sur ses cheveux, comme pour s'extraire d'un mauvais rêve. Vous n'étiez pas là ! Il- il y avait cette ombre, ses yeux comme deux pièces d'or. Et puis, la boîte. Le dais rouge ! Vous-vous êtes un fou ! »
Huan-Li la laissa parler, laissant se répandre sur ses lèvres constellées de croûtes un petit sourire plein de fausse commisération.
« Si vous êtes tout à fait honnête avec vous-même, Princesse, vous sauriez que ces divagations ne sont que le résultat de la culpabilité qui vous ronge. Vous avez tellement honte de vos propres désirs que vous avez convoqué ces images absurdes ou cherché dans votre enfance des souvenirs traumatisants, et avez transformé ce souvenir précis en une espèce de fantasme de viol totalement fantaisiste.
‒ Vous mentez ! Je ne vous écoute plus !
‒ Princesse, dit-il avec douceur. Nous savons tous deux à quel point vous me détestez. Si vous ne pensiez pas qu'il y a ici un fond de vérité, pourquoi être venue me tirer du trou où vous m'avez jeté et n'être pas allée poser ces question à votre guérisseuse ? »
Azula ne cachait plus son désespoir maintenant. Elle peinait à retrouver son souffle.
« Je n'ai ja-jamais voulu cela ! Il y a cette brûlure sur ma hanche. Ce n'est pas une preuve, cela ?
‒ Vous voulez parler de la blessure dont vous vous êtes servie pour accuser Kojiro des mêmes horreurs ? Si votre père ne m'en avait pas parlé, j'aurais été presque tenté de penser que vous vous l'étiez infligée vous-même. Votre besoin de vous victimiser est pathologique, sans doute un symptôme de votre maladie mentale.
‒ Il- il vous a dit pour la b-brûlure ? Mon père ?
‒ Il m'a expliqué comment, revenant soudain à lui, il a été pris de dégoût et a essayé de vous repousser. Comment, devant votre insistance, il n'a eu d'autre choix que de vous infliger cette blessure.»
Azula se leva et chancela un moment dans la pièce, penchée vers l'avant, presque pliée en deux. Elle se tenait le ventre et pensa qu'elle allait vomir.
« Réfléchissez, poursuivit-il. Quel intérêt aurait-il eu à vous marquer d'une preuve aussi accablante, de ce témoignage irréfutable ? Un criminel ne laisse pas de trace.
‒ C'était un accident ! cria-t-elle, au désespoir. Il m'a brûlée à la fin quand il…
Mais elle fut incapable d'achever sa phrase. Elle retomba sur son siège et cacha son visage derrière le rideau noir de ses cheveux.
« Ma chère, il est évident que c'est votre esprit qui essaie de vous protéger en minimisant la gravité de vos actes. Votre père a vécu toutes ces années dans la honte mais il est maintenant sur le chemin de l'acceptation. Il a continué de porter le blâme. Il n'a rien dit à votre frère pour ne pas vous mettre dans l'embarras. Il vous a laissé croire en cette histoire absurde de viol, prêt à essuyer les foudres de Zuko s'il venait à l'apprendre. Votre père est un homme courageux, Princesse.
‒ C'est faux ! gémit-elle dans une dernière tentative de mettre à mal ses thé m'a nommée Seigneur du Feu après cela. Il m'a laissé son palais, son trône. Il savait que j'en étais digne ! Il ne m'aurait pas laissé une telle responsabilité s'il pensait que j'avais besoin d'être protégée, ou s'il m'avait crue folle! »
Huan-Li prit l'air le plus désolé qu'il pût.
« Votre père a admis qu'à l'époque, trop embarrassé par ce qui s'était passé, il a saisi cette occasion pour mettre de la distance entre vous. Il espérait qu'en vous conférant le titre après lequel vous couriez, votre obsession vous quitterait peu à peu. Il craignait ce que vous pourriez dire.
‒ Cela n'a pas de sens.
‒ Réfléchissez, Princesse ! S'il vous avait violée, comme vous vous entêtez à le prétendre, n'eût-il pas été plus logique de vous emmener avec lui pour garder un œil sur vous et s'assurer que vous ne diriez rien ?
Elle ouvrit la bouche, incapable de parler, frappée par l'évidence de l'argument.
Il lança un regard à ses mains. Ses ongles s'enfonçaient maintenant compulsivement dans sa chair, y laissant de vilaines marques et Huan-Li se jeta sur l'occasion qu'elle lui donnait de renforcer sa théorie :
«J'ai été psychiatre pendant des années, Grande Chancelière, siffla-t-il en enrobant le titre d'une ironie qui ne lui échappa pas, même dans l'état de détresse où elle était. Et je n'ai jamais vu un patient se punir sans une bonne raison, aussi enfouie soit-elle. »
La bouche d'Azula se tordit douloureusement et elle se mit à imprimer des mouvements singuliers à ses lèvres. Elles formaient les mêmes mots inlassablement.
Ta faute, c'est ta faute, ta faute, ta faute...
« Pourquoi une victime aurait-elle besoin de s'auto-flageller de la sorte ? Cela n'a aucun sens. Vous êtes une femme d'une grande intelligence, dit-on. Je suis certain que vous êtes d'accord avec moi. »
Huan-Li n'eut pas le temps de se baisser quand retentit une grande déflagration, noyant toute la caverne dans un nuage ardent couleur azur. Le cri de bête que la jeune femme poussa était audible sous le fracas de l'explosion. Il fut balayé par le souffle de l'explosion, rejeté en arrière. Une rafale de vent brûlante enveloppa son visage, et continua sa course à travers le boyau ténébreux d'où elle était venue.
Presque aussitôt, toussant et se protégeant le visage de leur gantelets de cuir ignifugé, trois soldats, dont le Capitaine, surgirent dans la grotte, venus s'enquérir de la Grande Chancelière.
« Votre Majesté ? demandèrent-ils, effrayés, quand la silhouette de leur maîtresse redevint visible sous l'épais nuage de fumée bleuâtre. Est-ce que vous allez bien ?
‒ Emmenez-le ! vociféra-t-elle. Emmenez-le hors de ma vue ! Et qu'il meure ! Qu'il crève comme un rat! »
Elle regarda deux de ses hommes empoigner Huan-Li, chacun par un bras tandis qu'un troisième faisait tourner une petite clé dans la serrure des chaînes qui le retenaient par les pieds. Les pieds nus et tordus du docteur frottèrent contre le sol en terre et y tracèrent une ligne. L'infime partie de l'esprit d'Azula qui conservait un reste de lucidité remarqua qu'il lui manquait plusieurs orteils.
« Vous partez déjà ? Persifla Huan-Li alors qu'on l'éloignait d'elle. Nous n'avons même pas eu le temps de parler de l'endroit où se cachent mes complices. Mais vous semblez épuisée. La prochaine fois, sans doute ? »
Le docteur était déjà trop loin quand elle fit jaillir un éclair du bout de ses doigts et il vint s'écraser avec un craquement sinistre contre la paroi. Les murs de la grotte résonnèrent et quelques cailloux tombèrent du plafond.
Prenant ses jambes à son cou, elle s'enfuit, retrouva la lumière du jour et courut vers le palais, sans prêter attention aux appels paniqués du Capitaine qui la suppliait de l'attendre, tandis que ses hommes emportaient Huan-Li vers sa prison de roche.
Ni Zuko, ni Azula ne trouvèrent le sommeil cette nuit-là. Roulée en boule sur le divan, la jeune femme fixait la fenêtre dans l'attente du jour, des larmes séchant sur ses joues pâles.
Enveloppé dans une épaisse couverture, la tête reposant sur la fourrure immaculée d'Appa, son frère observait le mouvement paisible des nuages argentés qui glissaient, indolents, sur l'immense toile bleu foncé du ciel. Leurs pensées se croisaient dans la nuit, bien qu'ils ne pussent guère se voir.
Zuko serrait dans son poing la page encore humide arrachée à l'un des livres imbibés d'eau d'Ozai. Sur le papier où l'encre avait bavé, son père avait inscrit le nom et l'adresse du tueur à gages qu'Azula avait engagé pour faire exécuter le vieux Shyu. Zuko se demandait encore ce qui avait suscité cet élan de générosité. C'était peut-être pour lui une façon de se racheter pour son impardonnable faute ou encore un nouveau moyen de manipuler Zuko. Peu importe. Cela ne changeait rien à sa détermination. Zuko s'était laissé aveugler trop longtemps et ne négligerait plus aucune piste. Aang et lui iraient là-bas, dès le lendemain, avant même de rentrer au palais. Ils trouveraient ce Buntarô et lui arracheraient la vérité de la bouche.
Pendant une bonne partie du vol entre la prison et la grotte qu'ils avaient élue comme abri pour passer la nuit, Aang avait essayé, en vain, de faire parler Zuko. Il n'avait pas été très difficile pour le jeune Avatar de comprendre ce qui avait rendu son ami fou de rage, et il avait exhibé l'horreur et le dégoût appropriés à la situation. Zuko n'aurait su dire pourquoi ses tentatives de nuancer les événements l'irritaient plus qu'autre chose.
« Tu ne dois pas faire confiance à Ozai. Pour ce qu'on en sait, il a probablement menti pour semer la zizanie entre toi et Azula. Il aura entendu les rumeurs à votre sujet et aura pensé que c'était un excellent levier pour te rendre furieux.
‒ Oui, c'est possible, avait maugréé Zuko au bout de la troisième fois, davantage pour le faire taire que parce qu'il y croyait vraiment.
Aang avait peut-être raison, bien sûr, mais quand on y repensait, tout concordait. Les avances inappropriées et de plus en plus poussives d'Azula, les paroles insensées qu'elle avait prononcées lors de leurs ébats, son comportement incohérent dans la chambre de Zuko l'autre soir, la cicatrice dont elle refusait toujours de parler. Et puis il y avait Huan-Li. Zuko ne s'était pas méfié quand elle lui avait demandé la faveur de décider de son sort. Maintenant, les véritables motivations de sa sœur lui apparaissaient clairement. Pour Azula, il s'agissait moins d'assouvir un désir de vengeance que d'éliminer un témoin encombrant.
« Tu devrais peut-être aller parler à Taïma avant de confronter Azula, avait suggéré Aang. Elle aura peut-être de bons conseils à donner. Ne va pas voir ta sœur en fonçant dans le tas : c'est sans doute ce que veut Ozai. Ne le laisse pas entrer dans ta tête. »
Le visage levé vers la voûte céleste piquetées de milliers d'étoiles qui clignotaient comme autant de clins d'œil moqueurs, Zuko réfléchit au conseil d'Aang. Il avait laissé sa sœur entrer dans sa tête, dans son cœur et dans sa peau. Cela avait mené à une série de désastres qu'il ne parvenait même plus à dénombrer. La Nation était au bord de la guerre civile. Il avait perdu sa femme, son enfant à naître et ses amis. Il n'avait jamais été aussi loin de retrouver sa mère. Faire confiance à Azula lui avait tout coûté. Que risquait-il vraiment à suivre la piste d'Ozai ? Azula nierait de toute façon. Elle avait eu cinq longues années pour construire un savant mensonge au cas où cet inavouable secret émergerait.
Un violent pincement lui serra le cœur et il dut refouler les larmes piquantes qui brûlaient ses paupières. Aang respirait doucement à côté de lui, comme s'il essayait de faire le moins de bruit possible. Zuko était certain qu'il faisait semblant de dormir.
Il pensa à son père, allongé sur son matelas détrempé dans sa cellule. Ses gardiens avaient-ils changé sa literie ? Il réalisa qu'il n'avait donné aucune instruction en partant.
Zuko ne savait toujours pas quoi faire au sujet d'Ozai. Le condamner pour crime d'inceste avait-il encore un sens ? Il allait déjà passer le reste de ses jours en prison, alors à quoi servirait de l'accabler d'un nouveau chef d'accusation. La honte et le déshonneur, n'était-ce pas des prix assez lourds à payer ? Zuko ne pouvait s'empêcher de penser que son père avait été sincère quand il avait exprimé du remords. Qu'aurait-il gagné à avouer quelque chose d'aussi scandaleux et répugnant s'il n'y avait pas au moins une part de vérité ?
Il y avait l'autre possibilité bien sûr, la plus évidente : Ozai avait pu violer Azula, mais chaque fois qu'il essayait de se rassurer avec cette pensée, les arguments d'Ozai revenaient s'abattre sur lui avec la force d'une vague colossale.
«Pourquoi ne t'a-t-elle rien dit dans ce cas ? Pourquoi ne s'est-elle jamais plainte de ce que je lui ai soit-disant fait ? Une victime n'a pas à cacher ce qu'elle a subi, n'est-ce pas ?»
Azula n'avait pas hésité à accuser Kojiro d'un crime qu'il n'avait pas commis. Pourquoi aurait-elle eu des réticences à accabler Ozai, dans ce cas ? Le dénoncer aurait pu lui éviter un internement forcé dans cet asile où elle avait été si malheureuse. Si elle s'en était confiée à Zuko, aurait-il accepté de l'affronter lors d'un Agni Kai ? Non, sûrement pas. Mais il réalisa qu'il ne lui avait jamais donné l'opportunité d'expliquer ses actes. L'aurait-il crue à l'époque ? Il en doutait. Elle était trop atteinte pour une discussion rationnelle à ce moment-là. Mais quand les bons soins de Taïma l'avaient rendue plus lucide et apte à communiquer, elle aurait dû s'en ouvrir, non ? Au moins à lui, son frère. Elle aurait dû savoir qu'il chercherait à la protéger.
Aussi énigmatiques et nébuleuses fussent les intentions d'Azula, cela ne tenait pas debout. Furieux de ne pas obtenir de réponses, Zuko se retourna sur l'autre flanc et il s'érafla le bras aux petits cailloux pointus qui jonchaient le sol dur sur lequel il reposait.
Il parvint à réprimer le juron qui lui brûlait les lèvres, mais les larmes qu'il retenait depuis tout à l'heure en profitèrent pour se libérer et dévaler rapidement le long de ses joues et de son nez.
Zuko pleura en silence pendant de longues minutes sous le ciel nocturne. Il ne s'endormit pas avant l'aube et ne dit pas un mot quand Aang le secoua doucement par l'épaule pour le réveiller. Ils sellèrent Appa en silence, Zuko mâchonna sans appétit une boule de riz un peu séchée qui avait un goût de cendres, sous le regard préoccupé de son ami. Enfin, ils jetèrent leurs bagages sur leurs épaule, montèrent sur le bison volant et prirent la direction du sud.
