John était déjà venu là auparavant.
Enfin, pas littéralement. L'actuel bâtiment de thérapie de Scotland Yard était de toute évidence neuf, empli de lumières vives et de tapis bon marché, mais il s'était déjà retrouvé dans cette situation, un nouveau thérapeute – sur le point de s'embarquer dans un voyage émotionnel chargé de confessions douloureuses et de luttes internes. Il détestait avoir à divulguer ses plus intimes pensées et sentiments à un parfait inconnu – mais il l'avait fait après l'Afghanistan, et il l'avait fait après la 'mort' de Sherlock. Il arriva une bonne quinzaine de minutes en avance, et déambula sans but dans le hall parsemé d'affiches sensées stimuler l'estime de soi à l'aide de slogans tels que: "Parfois je fais semblant d'être normal, mais ça deviens ennuyeux, alors je redeviens moi !" ou encore "Pourquoi être comme tout le monde alors que vous êtes né pour SORTIR DU LOT !" Il y avait des tracts dans de petites boites, donnant des conseils à propos du harcèlement sexuel sur le lieu de travail ("Dire non: tout le monde a ce droit.") et sur comment gérer le fait qu'une relation de travail se transforme en relation d'ordre sentimental (ironiquement intitulée "Alors comme ça tu couches avec ton patron…"). John secoua la tête et fourra ses mains dans ses poches.
La réceptionniste derrière le comptoir faisait de tous petits bruits, des bruits que la plupart des gens ne remarqueraient même pas: faire éclater sa bulle de chewing-gum, taper sur son clavier. Bruits qui commençaient à taper sur le dernier bon nerf de John. Il était anxieux. Une thérapie était pour le moins austère dans les meilleurs jours, mais là il s'agissait de Sherlock – Sherlock ne s'attardait pas sur les sentiments et les émotions, en parlait encore moins. Il n'arrivait pas à imaginer le brun se débrouiller dans cette situation. En parlant du loup, il était en retard. Enfin… pas en retard, juste pas en avance. John n'arrêtait pas de regarder sa montre, plus que dix minutes – toujours aucun signe du détective. Il parcourut distraitement les prospectus une fois de plus. Plus que cinq minutes – possible que Sherlock n'ait pas du tout l'intention de venir. Peut-être avait-il trouvé un moyen de revenir sur les affaires criminelles sans l'approbation de Lestrade ?
Sherlock arriva avec seulement quelques secondes d'avance ce qui, malgré ses inquiétudes initiales, soulagea grandement John qui évitait de ce fait l'étrange conversation d'avant-séance. Il n'avait pas l'air heureux, il semblait mécontent et contrarié, murmurant des choses incohérentes sur les heures de travail de Mycroft et les femmes de chambre trop curieuses n'ayant aucun respect pour la science. John lui fit un vague signe de tête avant qu'une porte sur la gauche ne s'ouvre pour laisser apparaitre un homme d'une vingtaine d'années qui les appela.
"Watson et Holmes ?" John partit en boitant vers la salle, s'appuyant lourdement contre son ancienne canne, et Sherlock le suivit. Si John s'était donné la peine de lui jeter un coup d'œil, il aurait vu le danger arriver. Le visage de Sherlock était aussi sombre que l'orage, et il étudiait déjà le visage du thérapeute, sa posture, ses vêtements, déduisant ses secrets les plus intimes. Un visage jeune et légèrement rond orné d'épaisses lunettes, un pull en laine, il avait à la fois l'air d'un jeune enfant et d'un vieil homme.
"Je vous en prie, asseyez-vous !" L'homme bouillonnait d'énergie, ses longs cheveux bruns virevoltant autour de lui alors qu'il sautillait sur place. "Je suis Hunter*". Sherlock claqua des dents, trouvant apparemment le nom ridicule, un autre point négatif à son égard – les points négatifs s'accumulaient rapidement dans le cerveau du détective alors qu'il analysait la moindre petite bribe d'information. "Je vais travailler avec vous une fois par semaine à l'avenir." Son ton était enthousiaste et sympathique, bien trop sympathique. John posa sa cane dans un coin et s'assit à un bout du très long canapé, à l'opposé de la chaise d'Hunter. Sherlock resta debout, arborant une posture de défi. "Eh bien, on m'a envoyé vos notes Monsieur Watson et…"
"Docteur Watson" corrigea Sherlock.
"Ah… oui, Docteur Watson" corrigea le jeune homme avec un large sourire. "Un confrère !"
"Je n'appellerais guère la psychothérapie une profession médicale" dit Sherlock d'un air dédaigneux. "Et je ne vous appellerais guère un professionnel, vous avez quitté l'école i peine cinq mois." Evident – le certificat sur le mur possédait une date d'obtention.
"Ah…. Oui eh bien, je suis qualifié pour…."
"Pour nous plumer la tête comme ils disent." Le détective donnait une impression d'ennui. John soupira et Sherlock se tut, sentant que son compagnon le voulait silencieux pendant un moment.
"Eh bien, c'est mon métier de vous amener à parler de vos problèmes, l'inspecteur Lestrade m'a envoyé un très long mail détaillant le problème et je dois dire que vous avez fait le bon choix en venant ici ! En un rien de temps je vais vous faire redevenir meilleurs potes". Il sourit, croisant les doigts comme s'il essayait de symboliser leur amitié. Sherlock poussa un gémissement devant cette terminologie enfantine. "Donc, messieurs, que puis-je faire pour vous rendre jouasse ?"
"Je refuse d'être analysé par quelqu'un qui utilise le mot 'jouasse' " dit Sherlock, le moment de tenir sa langue depuis longtemps dépassé. Hunter eut l'air légèrement offensé.
"C'est un mot…" commença-t-il.
"Tout comme les aberrations 'mdr' et 'dirlo'. Le fait qu'un mot se trouve dans le Larousse ne lui donne pas de poids ou de crédibilité dans une conversation".
"Sherlock…" commença John avec exaspération, mais Sherlock était loin d'en avoir fini.
"Ce n'est pas votre travail de nous rendre 'jouasse', pas plus que ce n'est le mien de m'adapter à cette chaotique tentative de coopération. Vous voulez parler Hunter ?" demanda Sherlock, ses yeux pâles se rétrécissant alors qu'il crachait son venin. "Parlons du fait que vous êtes devenu thérapeute uniquement à cause de vos propres problèmes, que vous n'avez d'ailleurs pas encore résolu – papa ne vous faisait jamais de câlins ? Maman n'a pas dit 'je t'aime' assez souvent ? De toute évidence l'un ou l'autre puisque vous avez abandonné votre nom de famille pour conserver celui du parent auquel vous étiez bien trop attaché". Sherlock fit un signe de tête en direction des certificats sur le mur, indiquant que le nom de famille d'Hunter avait été Carter dans sa jeunesse, pour devenir Harrison quelques temps après sa majorité. Soit ses parents étaient mariés et il avait choisi le nom de jeune fille de sa mère par aversion pour son père, soit ses parents n'étaient pas mariés et il avait pris le nom de son père pour contrarier sa mère.
"Cette 'carrière' que vous avez choisi est pour votre bénéfice personnel, de sorte que vous puissiez essayer de donner un sens à votre propre enfance pathétique, à votre incapacité chronique à garder une petite amie et à votre nombre assez malsain d'animaux de compagnie. Je dirais au moins six chiens."
Sherlock faisait preuve d'un œil de lynx, ayant à peine jeté un coup d'œil aux poils de chiens sur le pantalon et le pull d'Hunter. Si Sherlock s'était aventuré à conjecturer, il aurait dit que le problème était lié au père, son pull avait de toute évidence été tricoté avec amour – mais cela pouvait très bien venir d'un grand-parent alors il ne vocalisa pas sa pensée. Des demi-déductions n'avaient aucun sens.
"Mr Holmes, nous ne sommes pas ici pour discuter de mes problèmes…" commença-t-il, essayant d'avoir l'air ferme, mais John pouvait voir la lèvre inférieure du thérapeute frémir de honte, pas habitué à des patients aussi acerbes que Sherlock.
"Oh faites-vous une faveur Hunter, arrêtez d'essayer d'arranger la vie des autres et occupez-vous de la vôtre, ou mieux encore, arrêtez d'infliger vos problèmes à d'autres personnes". Avec une vague d'énergie qui semblait digne de quelqu'un d'aussi jeune, Hunter bondit sur ses pieds et s'enfuit de la salle, les larmes coulant sur son visage.
John baissa la tête et se frotta l'arête du nez avec force tandis que Sherlock expirait, ayant à peine reprit son souffle pendant qu'il se déchainait sur le thérapeute.
"Eh bien, c'était certainement thérapeutique" dit-il d'un ton sarcastique.
"Ok" dit doucement John, ayant l'air complètement abattu. "Je vais appeler Lestrade et lui dire que je ne serai plus ton… assistant ou qu'importe le titre que j'avais, voir s'il veut bien te reprendre tout seul…"
"Seul ?" demanda Sherlock, confus.
"Ouais. Sherlock, c'était notre chance d'arranger les choses. Probablement notre dernière chance. Et, eh bien… cela me parait évident que tu ne te soucies pas assez de nous pour essayer, alors…" John se remit sur ses pieds avec difficulté, sa jambe lui faisant souffrir le martyre. Il jeta un coup d'œil à travers la fenêtre pour éviter de regarder Sherlock dans les yeux en prononçant sa phrase suivante.
"Je suppose que c'est un au-revoir…" dit-il platement. Sherlock, hors de la ligne de vision de John, se figea. Non, ce n'était pas ce qu'il avait voulu faire. John avait dû trouver cet insupportable thérapeute – et tout le concept de cette thérapie – aussi idiot que Sherlock, non ? Le détective avait véritablement pensé qu'il leur faisait une faveur à tous les deux.
"C'est… important pour toi ?" demanda-t-il avec incertitude.
"Ecoute, oublie ça. Ça n'a pas d'importance. Ce plan avait peu de chances de réussir de toute façon. On a essayé" répondit le docteur en secouant la tête. Son compatriote soupira. Les choses qu'il était prêt à faire au nom de l'amitié…
"Il ne va pas revenir, n'est-ce pas ?"
"Qui, Hunter ? Non… aucune chance." John jouait distraitement avec la poignée de sa canne. Il voulait s'en aller, rentrer chez lui et démêler toute cette histoire dans sa tête. Le fait qu'il ne soit plus jamais ami avec Sherlock Holmes était une pensée très douloureuse, mais John n'avait pas pleuré depuis sa mort et ce bâtard ne méritait certainement pas ses larmes en ce moment.
"Tu penses que si j'allais leur faire de la lèche ils nous assigneraient quelqu'un d'autre ?" Le ton de Sherlock était désinvolte et John ne put s'empêcher de rire sombrement.
"Sherlock, tu n'as jamais fait de lèche, pas un seul jour dans toute ta vie" murmura-t-il.
"Comme on dit, Il y a une première fois à tout." Sherlock sortit majestueusement de la pièce, laissant derrière lui un John perplexe. Il pouvait entendre des bribes de conversation à l'extérieur de la salle, Sherlock flirtant avec la réceptionniste dans une tentative de parvenir à ses fins, lui passant la pommade de façon à ce qu'elle leur assigne quelqu'un d'autre.
Lorsqu'il revint dans la pièce, il avait l'air quelque peu apaisé, époussetant son long manteau comme s'il y avait quelque chose de dégoutant dessus.
"Dix heures demain matin, ils nous assignent quelqu'un d'autre" dit-il avec dégoût. Discuter avec des filles faisait partie intégrante de son travail, mais la jeune fille d'une vingtaine d'années derrière ce comptoir avait été bien trop familière, minaudant doucement en écoutant Sherlock lui relater sa version de la situation.
"Très bien… et tu te comporteras bien cette fois ?" demanda le docteur.
"Oui" accepta-t-il immédiatement. "John, je t'ai prouvé que je suis prêt à tenter cette pseudo science mondaine pour le bien de notre amitié" dit-il d'un ton ferme. "Je t'ai montré que je me 'soucie assez de toi pour essayer'." Il utilisait les propres mots de John contre lui, donnant un indice à John sur ce qui allait suivre. Il se prépara à l'inévitable question.
Lorsque John ne dit rien, Sherlock continua. "Donc, maintenant tu sais que je suis prêt à être aidé par une tierce personne, que je suis capable de mettre de côté mes croyances et ma fierté pour te rendre heureux…" John n'avait pas été 'heureux' depuis un long moment, le mot n'était pas approprié et c'était évident vu le froncement de sourcils sur son visage. Sherlock s'arrêta, momentanément déconcerté, avant de se reprendre, redressant le dos et tentant d'attirer l'attention de John.
"Puis-je rentrer à la maison ?" John avait su que cette question allait ressurgir, mais ça ne la rendait pas moins douloureuse. Sa réponse fut immédiate.
"Non." Il secoua la tête. "Dire que tu vas essayer n'est pas assez Sherlock. Tu dois le faire réellement. Tu vas devoir faire acte de présence à ces séances et me parler, d'accord ?" John se leva, passant devant le détective et se dirigeant vers la sortie. Sherlock le tira en arrière, accrochant son bras d'une poigne un peu trop serrée.
"Et ensuite je pourrai rentrer ?" implora-t-il, tirant encore un peu plus fort. John lutta pour libérer son bras, tressaillant au premier contact physique qu'ils avaient depuis le retour spectaculaire de Sherlock.
"On verra. Peut-être" dit-il, s'éloignant pour éviter l'insistance de Sherlock.
John n'était qu'humain, il n'allait pas pouvoir dire non indéfiniment. Sa volonté allait s'estomper mais il devait s'en tenir à sa décision. C'était pour leur bien à tous les deux. S'il laissait Sherlock revenir maintenant, certaines choses ne seraient jamais réparées entre eux. John savait que s'il donnait à Sherlock le pouvoir de revenir dans sa vie comme si de rien était, rien ne changerait jamais – et il ne voulait pas revivre ça. Pour autant, il rentra en boitant jusque chez lui avec l'estomac noué, sachant que tout ce qui l'attendait au 221b était un silence assourdissant.
*Signifie 'chasseur'
Bon d'accord, ça ne fait que trois jours depuis le dernier post mais j'ai été malade donc j'avais plus ou moins que ça à faire ^^
Les prochains prendront vraiment plus de temps à arriver.
Merci à tous pour vos reviews et votre soutien :)
Bonne journée et bon week-end !
