Ils ne se parlèrent pas durant la semaine entre leur première et leur deuxième session. Plusieurs fois Sherlock récupéra son téléphone pour lui envoyer un message ("Le temps de coagulation sanguine chez les porcs décapités est tout simplement fascinant." et "Je m'ennuie !" ou encore "J'ai observé les abeilles dans le jardin pendant près de trois heures. Elles ont un effet apaisant." Et "JE M'ENNUIE !" étaient quelques-unes de ses meilleures idées) mais à chaque fois il finissait par le balancer avec gène. Sans avoir le boulot comme excuse, il y avait remarquablement peu de raisons de juste appeler John pour entendre sa voix. C'était plutôt frustrant.
"Il te suffit de lui dire qu'il te manque" dit Mycroft d'une voix trainante, surgissant de l'ombre derrière le fauteuil de Sherlock.
"A quoi bon, qu'est-ce que cela ferait ?" demanda le cadet, sans se retourner pour faire face à son frère, observant à la place un papillon (inutiles créatures, avec leurs couleurs criardes et leur manque de substance. Ils rappelaient à Sherlock les nombreuses petites amies de John, jolies à regarder mais n'ayant pas grand-chose pour elles) butiner de fleur en fleur.
"Tout le bien du monde je pense. Le sentiment est de toute évidence véritable, autrement tu ne serais pas à musarder ici comme un adolescent en mal d'amour." Maudits soient Mycroft et son ton condescendant.
"Oh ferme-là Mycroft" grogna Sherlock. "Lui dire qu'il me manque ne le fera pas me pardonner plus vite."
"Tu serais surpris à quel point des excuses peuvent donner un coup de collier à l'amour." Mycroft se pencha en avant et tendit à Sherlock un briquet pour la cigarette qu'il venait de rouler. Sherlock l'alluma tout en secouant la tête.
"Tu as tout faux. Ce n'est pas d'amour qu'il est question" lui dit-il, tirant une bouffée. Plus que nécessaire.
"Oh je pense que si " répondit Mycroft d'un air entendu, et même sans lui faire face Sherlock pouvait voir le sourire sur son visage.
"Eh bien tu penses mal" grogna Sherlock avec indignation. "John et moi ne sommes pas amoureux, nous ne l'avons jamais été. La romance s'épuise, les cœurs se brisent, l'amour est éphémère… c'est une réponse purement chimique. Tu peux remplacer des amants. Tu ne peux pas remplacer… " Sherlock expira un large nuage de fumée et le regarda se dissiper dans l'air, incapable de dire à voix haute ce qu'il ne pouvait remplacer. John. Il ne pouvait remplacer John. "Je suis juste fatigué de le voir jouer les victimes" décida-t-il. "Je suis rentré. C'est fini."
"C'est loin d'être fini Sherlock, et ton crime ne pouvait être sans victimes – tu le savais dès le départ."
Sherlock fit une pause alors qu'il amenait la cigarette à ses lèvres, parce que ce que venait de dire Mycroft avait une bien plus grande implication que le sens premier des mots qu'il venait de prononcer, comme toujours. Il resta fixer la cigarette qu'il tenait dans sa main, preuve tangible qu'il était lui-même affecté par ses actions. Il fronça les sourcils et se leva.
"Je dois y aller, je ne peux pas faire attendre la thérapeute" annonça-t-il de façon théâtrale, avant de sortir à grands pas du jardin, laissant son frère à l'ombre d'un grand chêne, un air béat sur le visage.
"Nous avons un peu parlé de là où vous vous trouvez tous les deux en ce moment" commença Claire, parcourant un dossier.
"Un bureau dans Londres" dit Sherlock, au comble de l'ennui.
"Je veux dire, où vous en êtes dans votre relation" corrigea Claire, pas le moins du monde perturbée par le fait que Sherlock prenne les choses littéralement. "Si ça vous va, j'aimerais discuter du passé, de comment vous étiez avant que Sherlock ne… tombe" leur dit-elle. John était bien trop calme depuis le début de la séance, Sherlock soupçonnait le fait qu'il était encore gêné de ne pas avoir réussi l'exercice de confiance de la semaine passée. Et il avait bien raison de l'être. C'était une minuscule chute, vraiment.
"Très bien" agréa Sherlock, parlant au nom d'eux deux.
"J'ai fait quelques recherches. En parcourant vos vieux dossiers je suis tombée sur quelque chose qui m'a… eh bien, qui m'a inquiétée." Elle fronça légèrement les sourcils.
"Savez-vous qu'il y a quatre ans et demi de cela, une plainte a été enregistrée de la part de quelqu'un avec qui vous travaillez ? Elle craignait que vous ne soyez tous les deux dans une relation abusive" demanda-t-elle prudemment. Sherlock fronça fortement des sourcils, créant des rides qui le faisaient paraitre plus vieux qu'il ne l'était réellement.
"Non" répondit-il.
"J'étais au courant" admit John.
"Pardon ?" Sherlock se retourna vers son comparse. "Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?" Une légère incrédulité était présente derrière sa colère évidente – il était très rare que John arrive à cacher des choses à Sherlock. Le docteur poussa un profond soupir d'exaspération.
"Ecoute, ce n'est pas important. Lestrade m'a demandé de venir à son bureau un jour et m'a posé quelques questions… Je lui ai dit que ce n'était pas comme ça." Il fit courir maladroitement une main dans ses cheveux. Sherlock semblait livide.
"Comment pouvez-vous ne serait-ce que tolérer Sally Donovan ?" grommela Sherlock, ayant l'air ennuyé par la situation.
"Je n'ai jamais dit que c'était le Sergent Donovan" renchérit Claire, rapide pour couvrir ses traces.
"Femme, travaille avec nous, a le culot de critiquer la vie des autres alors qu'elle devrait accorder plus d'attention à ses propres relations vouées à l'échec. Donovan. Evidemment. Pas besoin d'être un génie pour deviner ça" dit Sherlock d'un ton cassant en croisant les bras sur sa poitrine, ressemblant à un enfant coléreux.
"Donc, juste pour clarifier la situation, vous n'étiez pas dans une relation abusive tous les deux ?" demanda timidement Claire.
"Noooooooonn" répondit Sherlock d'une voix trainante.
"Non, comme je l'ai dit à Lestrade ce n'est pas… ça n'a jamais été… est-ce que j'ai L'AIR d'un mari battu ?" demanda John dans un soupir. "Une inquiétude a été soulevée, Greg a dû y faire face alors il m'a demandé s'il y avait quelque chose dont il devait être mis au courant, et je lui ai dit que si jamais un jour Sherlock me frappait je frapperais ce bâtard en retour. Sherlock est un tas de choses mais il n'est pas violent" promit John.
"Je n'accuse personne" certifia Claire, ne faisant pas attention à la terminologie colorée du docteur. "Mais c'était dans vos notes alors j'ai jugé nécessaire de demander. Aviez-vous une relation cependant ? Romantique je veux dire."
"Oh ne lui demandez pas ça, il va devenir prétentieux." Sherlock leva les yeux au ciel, il n'était pas vraiment d'humeur à écouter John enrager à propos de son hétérosexualité absolue et des rumeurs ridicules à leur sujet, il avait déjà entendu tout ça un nombre incalculable de fois.
"Je ne deviens pas 'prétentieux' " dit John en fronçant les sourcils. "Non, Sherlock et moi sommes juste amis."
"Sommes" murmura Sherlock, analysant les paroles du docteur. "Sommes amis. Présent de l'indicatif ?"
"Quoi ? Oh… ouais je… je ne sais pas. Etions, je suppose ?" John soupira lourdement, refusant de regarder Sherlock pendant qu'il parlait, parce qu'il savait qu'il verrait une once d'espoir dans ces yeux pâles.
Claire, en revanche, les regardait tous les deux très attentivement.
"Donc, vous dites qu'il n'y a aucune tension sexuelle entre vous, rien du tout ?" s'enquit-elle.
"Mon Dieu non" déclara sérieusement John, un peu irrité qu'une personne de plus les pense en couple. Ça avait été la partie la plus difficile quand il avait perdu Sherlock, les gens le traitaient aussi délicatement que s'il avait perdu un amant. John avait senti que son chagrin était surveillé, que les gens ne comprenaient pas – pire, les personnes qui semblaient comprendre étaient celles qui avait réellement perdu amants, femmes, maris. C'était déconcertant.
"Je ne pense pas" dit calmement Sherlock.
"Qu'est-ce que tu veux dire par 'tu ne penses pas' ?" demanda un John un peu perplexe.
"Je veux dire que je ne pense pas qu'il y ait une quelconque tension sexuelle entre nous" répondit-il. Il détestait devoir se répéter.
"Alors, la sexualité de Sherlock n'a jamais été un problème à votre amitié ?" demanda Claire, et elle fut surprise par la réaction qu'elle reçut. Sherlock la foudroya du regard, un regard de la mort typiquement Sherlockien partagé entre la chaleur insupportable des enfers et la morsure glacée d'une explosion arctique. John, n'ayant toujours pas regardé Sherlock, était parfaitement ignorant de l'expression du détective et éclata de rire.
"Sherlock n'a pas de sexualité" dit-il en secouant la tête. Claire réalisa son erreur et fit la grimace.
"Toutes mes excuses, j'avais supposé, étant donné à quel point vous étiez proches, que vous aviez abordé le sujet à un moment…"
"De toute évidence, non." Sherlock lui lança un regard noir et Claire eut la bonne grâce de paraitre embarrassée.
"Attendez, quoi ?" demanda John en haussant un sourcil. "Tu es…"
"Pourrions-nous ne pas parler de ça ?" gémit Sherlock. "Nous sommes ici pour parler des problèmes de John, pas des miens. Je me dois d'ajouter que vous avez de la chance que je vous tolère et que John m'ait à sa merci en ce qui concerne cette 'thérapie' parce qu'autrement je vous aurais fait renvoyer pour un truc pareil" ajouta amèrement Sherlock, présentant toujours un air renfrogné à la thérapeute.
"Nous sommes là pour parler de vos problèmes à tous les deux. Je suis désolée si j'ai franchi une limite" admit Claire. John avait l'air pour le moins choqué. Il hocha lentement de la tête et décida de laisser couler.
"Mais je suis curieuse de savoir pourquoi vous pensiez que Sherlock était asexué" continua-t-elle, effrontée malgré le regard terrible que lui lançait Sherlock.
"Oh eh bien il… il n'a jamais eu de petite amie ou de…. petit ami" répondit John, ayant toujours l'air surpris, parce qu'en toute honnêteté il avait cru connaitre Sherlock mieux que personne, c'était une révélation pour le moins surprenante. "Et puis avec le 'marié à ton travail' j'ai en quelque sorte supposé que…. désolé." Sherlock fit un geste désinvolte de la main.
"Ce n'est ni important ni pertinent en ce qui concerne notre situation actuelle" insista Sherlock, essayant toujours de s'éloigner le plus possible du sujet.
"Est-ce que ce qu'a dit John est correct, Sherlock ? Avez-vous déjà eu un partenaire ? Une relation significative ?" interrogea Claire en prenant des notes. Sherlock remerciait le fait d'être un Holmes, reconnaissant d'être au-dessus de bassesses telles que l'embarras, ainsi son visage ne fit paraitre aucun rougissement.
"Nous sommes hors-sujet" dit-il d'un ton ferme. Claire secoua la tête, ses cheveux blonds dansant autour d'elle alors qu'elle écrivait.
"Non, je pense que c'est plutôt révélateur au contraire." Les yeux de Sherlock parcouraient la page. Sous son nom avait été jusque-là présent un '?', maintenant on pouvait y lire 'a des problèmes d'intimité' correspondant aux 'problèmes de confiance' de John. Le détective croisa les bras avec indignation.
"Très bien, que voulez-vous savoir ?" grogna-t-il, irrité.
"Avez-vous déjà eu un partenaire ou…"
"Oui" déclara sans ambages Sherlock, lui coupant la parole. "Un partenaire dans ma jeunesse, une… attraction, je suppose qu'on peut l'appeler comme ça… en tant qu'adulte" continua-t-il, un peu ennuyé.
"Irène ?" demanda John, véritablement curieux.
"Irène" convint sinistrement Sherlock. Il n'avait eu aucune intention d'agir selon cette attraction mais il ne voyait pas l'intérêt de nier qu'elle avait un esprit fantastique et un corps qui avait suscité une curiosité qu'il n'avait pas ressentie depuis ses dix-sept ans. Non pas que cela ait quoi que ce soit à voir avec John.
"Votre partenaire…" commença Claire.
"Cette conversation me fatigue" lui répondit Sherlock, les yeux plissés. "Vous vouliez savoir si j'avais déjà eu une relation d'ordre romantique – oui, rare mais oui. Vous vouliez savoir si j'avais déjà eu une personne qui m'était chère ? Eh bien, il est assis juste en face de vous. Ces deux choses ne sont aucunement liées et vous devez en tenir compte." Sa voix était tranchante et John fut surpris de la facilité avec laquelle il avait répondu, il était de toute évidence mal à l'aise.
"D'accord. Je vais laisser tomber, mais je pense que c'est pertinent. John était… incroyablement important pour vous ?" Sherlock répondit d'un rapide hochement de tête.
"Donc avant que vous ne vous… sépariez, vous étiez d'excellents amis ?"
"Oui" acquiesça Sherlock. John sourit avec nostalgie, voir Sherlock s'ouvrir – ne serait-ce qu'un peu, l'avait rassuré légèrement de sorte qu'il rendit les armes face à ses pensées et parla librement.
"Nous avons eu nos moments, la tête dans le frigo…" dit-il avec un léger sourire. Sherlock lui retourna son sourire. Un léger frétillement du coin des lèvres.
"Confisquer ton ordinateur" se rappela-t-il. John rit et secoua la tête.
"Le crâne sur la cheminée" fit-il remarquer.
"Il est toujours là, de ce que Mme Hudson m'a dit." Le demi-sourire de Sherlock était un véritable sourire désormais, faites confiance à John pour s'attacher à des objets.
"Hey, j'ai besoin de parler à quelqu'un, et il a sacrément plus de sens que toi… mais il ne ramène jamais de lait lui non plus" taquina-t-il affectueusement.
"Quand je rentrerai à la maison, je m'assurerai d'apporter du lait avec moi" promit Sherlock. L'ambiance légère changea à la vitesse de l'éclair et John se raidit sensiblement. Parce que 'la maison' était encore un sujet sensible. Claire sembla le remarquer. Elle était encore légèrement embarrassée au sujet de son faux-pas sur la sexualité de Sherlock, mais elle était une professionnelle et c'était son travail.
"Donc, les choses allaient bien entre vous et maintenant ce n'est plus le cas" conclu-t-elle. "Il est important de comprendre que les choses ont changé – que les choses vont changer. J'aimerais que nous passions à l'activité maintenant, si cela vous convient ?" Elle se mit à chercher quelque chose dans ses documents pendant que John et Sherlock regagnaient leur maitrise d'eux-mêmes, se débarrassant mentalement de toute la tension qui s'était installée en eux. Elle leur remit à chacun une feuille blanche et un stylo. Sherlock examina soigneusement le stylo, stylo à bille standard, pas cher, ayant déjà été utilisé plusieurs fois par un gaucher – légère usure du plastique, quelqu'un avec un travail difficile, exerçant trop de pression à l'écriture.
"Je veux que vous écriviez les bonnes choses au sujet de l'autre sur un côté de la feuille, et les mauvaises choses de l'autre côté. Je parle des traits de caractère, des bizarreries, des habitudes – pas des actions" leur dit-elle. John fixa la feuille pendant un moment avant de tracer une ligne incroyablement droite au milieu de sa feuille (pas de tremblements, nota Sherlock) et d'intituler chaque côté avec un simple '+' et '-'. Sherlock regardait toujours sa feuille bien après que John ait commencé à griffonner des mots dans les deux colonnes.
"Tu ne trouves rien de gentil à dire ?" demanda John, ne levant pas les yeux de son travail, qui était légèrement incliné dans le sens opposé au détective de façon à ce que ce dernier ne voie rien (ce qui était un peu ridicule pensa Sherlock, étant donné que le but évident de cet exercice était de partager leurs opinions une fois fini).
"Si, si" répondit-il, pour autant il ne ramassa pas son crayon, le laissant sur ses genoux jusqu'au tout dernier moment. Lorsque John posa enfin son stylo, Sherlock griffonna un mot de chaque côté d'une ligne dessinée à la hâte.
"D'accord… c'est fait ?" leur demanda la thérapeute.
"Ouais…" dit John avec incertitude, étudiant encore sa feuille d'un œil critique. Sherlock l'observa attentivement – nerveux, se demandant s'il en avait trop dit, s'il s'était montré trop cruel peut être ? Trop gentil ? Difficile à dire.
"Oui…" acquiesça Sherlock.
"Et… j'aimerais que vous échangiez vos papiers" dit-elle, prévisible. Elle se prépara à une crise en apercevant ce que Sherlock avait écrit mais John, cependant, jeta un coup d'œil à la feuille de son compagnon et sourit. "Je voudrais que vous lisiez vos listes à haute voix. Qui veut commencer ?"
Silence.
"Pas tous à la fois." Elle les étudia tous les deux, Sherlock analysant l'avis de John, et John souriant comme un fou. "Sherlock ?" l'incita-t-elle. La feuille de John était désordonnée, avec des mots griffonnés dans tous les sens et des flèches les faisant passer d'une case à l'autre. Un contraste parfait avec la liste propre, basique et pleine de sens de Sherlock. Le détective se racla la gorge.
"Mes meilleures qualités, selon John. Brave. Brutalement honnête. Intelligent – un euphémisme mais vrai. Logique. Loyal. Enigmatique/Mystérieux, vraiment John, un seul aurait suffi. Observateur. Versatile. Brillant. (Etonnamment) attentif – bien sûr que je suis attentif je n'arrête jamais de penser" Sherlock leva les yeux au ciel mais continua. "Marrant (spirituel). Charmant. Un peu fou" conclu-t-il. "Fleuri comme toujours. Tu n'es pas en train d'écrire de la poésie, John."
"Rends-moi la liste, j'ai oublié d'y ajouter 'con condescendant' " grommela John, mais il y avait une trace de l'ancienne affection, l'ancienne tolérance pour le comportement de Sherlock dans son timbre de voix, qui obligea ce dernier à jeter à nouveau un coup d'œil à la liste en question.
"Langage John" le réprimanda Claire, mais elle n'avait pas l'air particulièrement offensée, et ils n'avaient rien dit à propos des jurons dans l'accord qu'ils avaient signé. Sacré bon boulot d'ailleurs, John avait tendance à jurer lorsqu'il était agité. "Sherlock, comment vous sentez vous à propos de ce que John a écrit ? Pour les points positifs ?" demanda-t-elle, se reculant dans son siège pour mieux l'observer.
"C'est son opinion, pas une liste objective. Ce qu'il appelle marrant, la plupart des gens appellent ça grossier." Sherlock haussa les épaules. "Je suppose que cela pourrait être considéré comme modérément flatteur."
"C'est le but" dit John en secouant la tête.
"Très bien. Pourriez-vous lire les points négatifs maintenant ?" Claire mit la pointe de son stylo au contact de sa feuille, prête à prendre des notes en regard des réactions du détective. Ce dernier plissa des yeux.
"Intéressant…" marmonna-t-il, comme toujours, ayant remarqué quelque chose qui avait échappé à l'attention de John. "Selon les mots EXACTS de John… Parfois trop critique. Peut être téméraire. Sujet à des crises d'ennui. Souvent irrespectueux de l'espace/biens personnels. A l'air distant/froid. Devient obsessionnel lorsqu'il travaille sur une affaire. Nous attire fréquemment des ennuis." Il y a avait une petite flèche partant du dernier point, indiquant qu'il appartenait en fait à la section des 'points positifs', flèche qui avait été barrée. John ne voulait pas que Claire sache qu'il aimait un peu trop le danger.
"Oh… je vois. Oui, très intéressant en effet." Claire sourit.
"Fascinant" convint Sherlock, souriant légèrement. John se sentait mal à l'aise, pas du tout à sa place, comme si Claire et Sherlock étaient de connivence contre lui.
"Quoi ?" demanda John, complètement ignorant de la situation. "Qu'y-a-t-il de si intéressant ?"
"Eh bien tout d'abord la liste des points négatifs est moins longue – c'est définitivement une bonne chose, les bons côtés de Sherlock surpassent les mauvais" expliqua Claire, ne croisant pas son regard alors qu'elle prenait des notes. "Mais plus important… vous avez énuméré les bons côtés de Sherlock comme statiques, des constantes. Sherlock est toujours 'Loyal' et Charmant', mais la plupart de vos opinions sur les points négatifs de Sherlock sont dynamiques. Il est 'parfois critique' et 'peut être téméraire' " expliqua-t-elle, et Sherlock acquiesça de la tête – bien sûr, il avait déjà compris tout ça.
"Vous savez ce que je déteste dans les thérapies ?" se plaint John. "On doit toujours faire attention à notre syntaxe. Il n'y a aucune raison psychologique derrière ça. Il n'est pas toujours téméraire et il n'est pas toujours critique, mais il n'est pas non plus toujours honnête et certainement pas toujours charmant. Alors qu'est-ce que ça peut faire si je ne l'ai pas dit de cette façon, ça ne signifie pas…"
"John" dit doucement Claire. "Je ne vous juge pas, et croyez-le ou non, Sherlock non plus. Je pense que votre phrasé en dit long ici, mais cela m'indique seulement qu'en règle générale vous voyez Sherlock sous une lumière positive. C'est une très bonne chose, s'il vous plait ne vous sentez pas analysé."
"Bien sûr que vous êtes en train de m'analyser" marmonna John avec indignation.
"Très bien, j'arrête. Bien… comment vous sentez vous par rapport à ce que Sherlock a écrit sur vous ? J'ai jeté un coup d'œil et… eh bien, personnellement je serais très offensée."
"Non. Non je ne suis pas offensé" dit rapidement John, jetant à nouveau un coup d'œil à sa fiche. Sherlock avait écrit exactement le même mot dans les deux colonnes. Ordinaire. Malgré lui John se retrouva à sourire à nouveau. "Je sais ce que ça signifie… le fait que je sois 'Ordinaire' lui est très utile sur les scènes de crimes, c'est son deuxième outil le plus utile à vrai dire… après son cerveau démesuré bien sûr. Je sais de quelle façon pensent les gens ordinaires, je peux être dans leurs têtes et c'est… c'est bon pour lui." Sherlock hocha sèchement de la tête, signifiant que oui, c'est exactement ce qu'il avait voulu dire. Claire avait l'air légèrement surprise, mais agréablement surprise.
John prit une profonde inspiration avant de continuer.
"Le fait que je sois ordinaire apporte une sorte de normalité dans sa vie je suppose ? Je ne peux pas l'obliger à manger ou dormir ou encore à poser son bouquin mais… parfois lorsque je mange ou que je dors ou… que je suis là pour le distraire, je suppose qu'il est plus enclin à… être ordinaire pour un moment." Il s'arrêta maladroitement. La langue de Sherlock faisait des allers-retours sur ses dents, comme s'il mourrait d'envie d'argumenter sur ce point mais qu'il se retenait à contrecœur. "Mais… je vois pourquoi il pense que c'est aussi mon pire défaut… je suis ennuyeux, ordinaire, normal… je suis émotif à propos de plein de choses, je me mets en colère, son habilité à se détacher de tout ça explique pourquoi il est aussi bon dans ce qu'il fait mais je ne suis pas comme ça… peu de gens le sont. Il est frustré quand je n'arrive pas à suivre, mais hey, je suis un catalyseur de génie alors… qu'importe." Il haussa les épaules.
Claire avait l'air sincèrement touchée, ce qui rendit John mal à l'aise, le faisant se demander s'il n'en avait pas encore trop dit.
"Malheureusement notre temps imparti touche presque à sa fin, mais je ne veux pas terminer sur cette note. Je dois dire que tous les deux vous avez… un lien unique en son genre." Sherlock leva les yeux au ciel, la terminologie fleurie n'était vraiment pas son truc. "Et oui, cela semble être des fadaises sentimentales, mais vraiment… vous avez tous deux une compréhension de l'autre qui ne se rencontre que très rarement. Sherlock a tout de suite sû ce que vous vouliez dire en lisant votre liste, et vous avez compris qu'il n'essayait pas de vous insulter là où d'autres auraient été offensés. J'espère vraiment que nous arriverons à surmonter cet obstacle que vous rencontrez en ce moment, parce que ce serait une honte de voir un partenariat aussi rare que le vôtre finir aux oubliettes."
Claire commença à ranger ses affaires pendant que John fixait ses chaussures. Elle avait plus ou moins mis le doigt là où ça fait mal, le faisant se sentir pas du tout à la hauteur. Pourquoi ne pouvait-il pas tout simplement laisser couler ? Ils étaient brillants ensemble. Avaient été brillants ensemble. Il y avait juste cette petite voix dans sa tête qui le mettait en garde… qui savait que Sherlock était capable de faire quelque chose de similaire à nouveau, quelque chose qui l'empêchait de faire confiance au détective.
"Vous avez vingt minutes… et vous pouvez fermer la porte à clé si vous avez besoin d'intimité" ajouta-t-elle, pointant du doigt le loquet, avant de se glisser hors de la pièce. Sherlock se pencha en avant et récupéra les notes.
"Hum… bisexuel alors ?" demanda maladroitement le docteur.
"Hm" Sherlock hocha vaguement de la tête, fronçant les sourcils face aux commentaires qu'avait écrits Claire sur ses problèmes d'intimité.
"Tu, euh… tu ne l'as jamais dit."
"Et tu ne m'as jamais dit que Sally Donovan me soupçonnait de te battre" contra Sherlock. "Pour la même raison je présume. Ce n'était pas pertinent."
"Il y a quelque chose que je n'ai pas mis dans la liste" lui dit John après un long moment de silence. "Je me suis dit que tu ne serais pas à l'aise avec le fait que Claire l'analyse…"
"Oh ?" encouragea-t-il, feuilletant toujours les notes. "Quel est-il ?"
"Négatif – faible estime de soi." Sherlock fit un 'Humphh' du fond de sa gorge.
"Je n'ai PAS une faible estime de moi !" argua-t-il. "Je suis un génie, je suis brillant. J'ai démantelé le plus grand cyber-réseau criminel au monde, presque par moi-même. Qu'est-ce qu'il y a de 'faible' là-dedans ?"
"Tu n'es pas immunisé tu sais… ça t'embête plus que tu ne veux bien le faire croire… ce que les gens pensent de toi" lui dit John avec prudence
"Absolument pas" répondit-il avec indignation. "Cela m'est complètement égal que Sally pense que je te bats."
"D'accord… si tu le dis. Je ne le ferai jamais mais… si j'écrivais, dans la colonne négative, le mot 'monstre'…" Sherlock grimaça, c'était à peine visible mais c'était bien là. "Tu vois."
"Tu as mal compris" dit Sherlock en secouant la tête, ce qui fit virevolter ses boucles brunes brillantes comme du pétrole. John fut momentanément hypnotisé. "Ça ne me dérange vraiment pas, ce que pensent les gens. Tout ce qui m'intéresse c'est ce que tu penses. Ça ne devrait pas, mais c'est le cas." Oh. D'accord.
Il y eut un autre long silence, durant lequel Sherlock jeta les papiers sur le bureau.
"Je suppose qu'il n'y a aucun intérêt à te demander si je peux rentrer à la maison ?" demanda-t-il avec désinvolture, comme s'il s'en fichait royalement.
"Viens prendre une tasse de thé" offrit John, décidant de faire un effort. Sherlock faisait tellement d'efforts pour faire en sorte que ça marche, il était temps qu'ils se comportent comme des potes à nouveau. "Juste pour une heure ou deux, histoire de discuter et…"
"Il y a quelque chose que je n'ai pas mis sur ta liste" le coupa Sherlock, parlant d'un ton froid. "Jusqu'à récemment, je ne savais pas que tu pouvais être à ce point… cruel."
"Cruel ?" reprit John, perplexe. "Comment ça cruel ? J'essaye ! Je t'ai dit que tu pouvais passer…"
"Non John. Tu ES cruel" siffla-t-il avec véhémence. "Et je ne pense pas que tu le réalises. Claire a tort, tu ne comprends absolument pas. Tu penses que tu comprends, mais ce n'est pas le cas."
"Sherlock, si tu rentres maintenant nous allons nous entre-tuer" raisonna John. "Nous allons nous battre et nous disputer… ou pire… on n'arrivera pas à simplement nous parler. Parce que je n'arriverai pas à gérer le fait que tu sois là… c'est trop tôt, trop… à vif. Je ne veux pas finir par te détester ! Nous avons besoin d'espace…"
"TU as besoin d'espace !" répliqua Sherlock avec hargne. "J'ai besoin… j'ai besoin de calme. Ça déborde d'activité partout ailleurs ! Le 221b Baker Street c'est chez moi John, le seul endroit au monde où je peux me relaxer parce que tous les autres endroits sont tellement insipides qu'ils me rendent fou et emplissent mon esprit de données inutiles ! Les sucettes aux plantes de Mme Hudson, l'odeur du thé, les produits chimiques bouillonnant dans la cuisine ! C'est CELA dont j'ai besoin alors ne t'avises pas de me dire que tu retiens l'appartement en otage pour notre bien. Tu le fais uniquement pour toi" enragea Sherlock, et John eut l'impression de prendre une claque en pleine figure.
Jusqu'à présent, toutes les demandes de Sherlock pour revenir à la maison avaient semblées immatures, mesquines… Sherlock voulait rentrer parce qu'il voulait oublier ses actions, prétendre que ce n'était jamais arrivé mais ça… c'était un Sherlock vulnérable et ouvert. John avait voulu une preuve que Sherlock se souciait d'eux et d'une étrange façon il l'avait. Le détective était déjà en train d'enfiler son manteau.
"Alors non. Je ne vais PAS venir prendre le thé. Je n'ai aucune intention de me sentir comme un invité dans ma propre maison. Je te verrai la semaine prochaine" dit-il amèrement avant de partir, laissant John seul, se sentant encore plus mal.
Il passa le reste de sa période de réflexion avec la tête entre les mains, essayant de rationaliser la situation, de justifier son comportement. Mais plus le temps passait, moins John se sentait victime et plus il avait l'impression que quelque chose n'allait pas chez lui, comme s'il était tordu pour ne pas être en mesure d'accepter, d'avancer et de faire à nouveau confiance à Sherlock. Peut-être… peut être que la semaine prochaine il allait laisser Sherlock rentrer à la maison.
Merci à tous d'avoir lu !
A la prochaine pour un nouveau chapitre !
