"Meeesieur Holmes…" dit-elle prudemment, frappant à la porte timidement. "Meeesieur Holmes…"
"Quoi ?" demanda Sherlock d'un ton hargneux alors que la jeune femme pénétrait dans la chambre. Il était couché sur le ventre sur son lit, la main serrée autour de son téléphone portable. Il ne s'était pas changé depuis la veille et avait l'air débraillé, pas comme s'il n'avait pas dormi de la nuit mais plutôt comme s'il n'avait pas dormi correctement – ce qui, d'une manière ou d'une autre, donnait toujours une apparence encore pire au détective. Ses yeux étaient rouges et gonflés, et sa tignasse frisée partait dans tous les sens.
"Il y a un Doc-teur Watson au bout du fil" lui dit-elle, se tenant d'un air gêné sur le pas de la porte. Sherlock releva légèrement la tête pour fusiller du regard la jeune bonne, qui eut l'air pour le moins effrayée.
"Dites-lui que je…"
"Seulement… il a dit qué si jé ne vous lé passe pas, il viendra ici en personne… il é assez insistant." Elle hésita, chancelant sur ses talons comme si elle se préparait à fuir. Sherlock fit passer son regard noir d'elle vers son portable – il avait eu quinze appels manqués depuis le début de la séance, tous de John. La sonnerie incessante l'avait tellement énervé qu'il avait passé le téléphone en mode silencieux, le sentant vibrer dans sa main toutes les deux minutes. Et voilà que maintenant John appelait directement au domicile de Mycroft.
Le détective se demanda où John avait bien pu se procurer de numéro de son ainé, il était presque sûr que Mycroft était sur liste rouge – à cette adresse en tous cas. Ces deux-là avaient dû discuter plus souvent durant son absence qu'il ne l'avait originellement pensé. Il se traina hors du lit et interrogea la femme de chambre, la surplombant de toute sa hauteur.
"Pourquoi parlez-vous avec un accent espagnol, de toute évidence vous êtes d'Ipswich*" dit-il d'un ton bourru. Elle sourit timidement.
"Meeesieur Mycroft aime avoir des actrices" dit-elle, la voix lourde d'un accent qui n'était pas le sien. Puis, d'un ton plus approprié, et avec plus de confiance qu'elle n'en avait affiché jusque-là, elle ajouta "il paye bien, Diana n'est pas la seule à changer de prénom toutes les semaines." Diana était l'alias d'Anthea aujourd'hui, ou bien il l'avait été hier. Sherlock soupira.
"Très bien, passez-moi le téléphone" marmonna-t-il. Elle se précipita hors de la pièce, son comportement nerveux à nouveau en place.
Sherlock lança à nouveau un regard noir à son portable, silencieux étant donné que John était sur l'autre ligne. Il récupéra le combiné des mains de la femme de chambre pas espagnole avec plus de rage qu'il n'était strictement nécessaire.
"Peu importe ce que tu as à dire, dit le" lâcha Sherlock d'un ton cassant.
"TU es en colère contre moi ? Ah nan mais ça c'est trop fort ! Pourquoi diable ne t'es-tu pas montré aujourd'hui Sherlock ? Tu m'as laissé assis là tout seul comme un con ! Claire avait l'air tellement désolée pour moi ! Tu aurais au moins pu m'envoyer un message ou appeler ! Au début j'ai cru que tu laissais tomber parce que tu en avais marre… puis je me suis inquiété, j'ai cru que tu avais des problèmes ou que tu étais en danger ou pire ! Je me sentais COUPABLE d'avoir supposé que tu te défilais alors que tu pouvais être blessé quelque part ou mort ou… et qu'est-ce que tu es EN TRAIN de faire ? Rester assis à la maison, et à bouder apparemment !" John rageait, reprenant à peine son souffle. Sherlock avait dû tenir le téléphone légèrement écarté de son oreille tellement John fulminait. Il ne restait pas assis à la maison à bouder, il restait assis chez Mycroft à bouder, il y avait une sacrée différence.
"Alors vas-y je t'écoute, quelle est ton excuse ? Qu'est-ce qui a bien pu être plus important que d'arranger ça ? Parce que je vais te dire quelque chose Sherlock Holmes, j'ai passé toute la semaine à m'en vouloir, pensant que peut être je t'avais fait du mal sans le vouloir et tu sais quoi ? Tu viens de me confirmer la raison pour laquelle j'étais tellement en colère contre toi en premier lieu ! Tu ne te soucie même pas de nous, n'est-ce pas ? Pourquoi n'es-tu pas venu ?" John avait fait une pause cette fois, entre chaque phrase, attendant que Sherlock réponde. Il ne l'avait pas fait. Il tapotait son genou avec ses doigts, essayant de garder son calme. John était en colère. Evidemment. Il lui avait résisté, n'avait pas assisté à la séance de cette semaine… John avait tous les droits d'être énervé mais il était évident que sa colère s'estompait déjà.
"Sherlock… parle-moi" supplia le docteur, et lorsqu'il parla sa voix était plus teintée par la préoccupation que par la rage. "Qu'est-ce qui ne va pas ?" Sherlock avait du mal à décrire la situation – il n'était pas réellement furieux contre John, mais la ressemblance était pour le moins troublante. Il se sentit vibrer de colère tandis qu'il grognait dans le combiné "tu veux savoir ce qui ne va pas ? Demande à ton pote Greg. Vous avez beaucoup de choses en commun tous les deux." Il cracha ces mots avec véhémence, avant de jeter le téléphone contre le mur et de se jeter de façon spectaculaire sur son lit.
John entendit la réponse de Sherlock, puis un bruit sourd avant que la communication ne soit coupée. Il grimaça et regarda son portable. Bon… le bureau de la thérapeute n'était pas très loin du bureau de Lestrade, la marche ne pouvait lui faire que du bien de toute façon… ça allait lui rafraichir les idées, lui vider la tête, et il allait même pouvoir obtenir quelques réponses.
Cela lui pris beaucoup plus de temps qu'il ne l'aurait souhaité, à cause de la cane entravant sa progression, mais les employés de Scotland Yard le connaissaient, l'aimaient bien, l'avaient soutenu après la chute de Sherlock. Il rencontra Sally dans le couloir et lui fit un bref signe de la tête, il ne lui avait jamais vraiment pardonné d'avoir semé la graine du doute toutes ses années auparavant – il savait que l'idée avait été implantée dans sa tête, qu'elle n'avait jamais réellement eu le choix, que Moriarty avait manipulé son esprit comme celui de tous les autres et pour être honnête elle s'était retrouvée dans une grande détresse quand elle avait cru avoir poussé le détective au suicide, elle avait eu besoin d'une thérapie elle aussi.
Pour autant, il y avait une animosité entre elle et Sherlock avec laquelle John ne se sentait pas à l'aise.
John était prêt à défendre Sherlock bec et ongles contre les personnes qui pensaient qu'il se conduisait comme un con sans raison valable. John considérait qu'il pouvait penser que Sherlock était un con, parce qu'il connaissait Sherlock, et c'était un con – le genre d'imbécile qui quittait l'appartement pendant trois jours et prenait les deux jeux de clés, ou qui finissait sciemment le lait puis demandait à John de faire du thé – et si ça faisait de John un hypocrite… eh bien, oui, il supposait que ça le rendait un peu hypocrite. Il frappa à la porte du bureau de Greg et au lieu d'être gracieusement invité à entrer, la réponse fût un
"Oh quoi encore ?!" couplé à une sorte de grognement coléreux. John poussa la porte pour trouver un Lestrade presque enterré sous un bureau plein de paperasse, il avait l'air épuisé, et bien plus vieux que John ne l'avait jamais vu. "Oh bordel de merde" grogna-t-il, se passant une main sur le visage dès qu'il posa les yeux sur John.
"J'aurais dû me douter qu'il enverrait la cavalerie." L'inspecteur poussa un profond soupir.
"Euh… pardon ?" John était véritablement confus, prenant le siège que Lestrade avait poussé devant lui.
"Vous ne pouvez énerver Sherlock Holmes sans qu'il n'y ait un John Watson en colère pas loin derrière." Il pressa un bouton sur son bureau et parla dans l'interphone. "Deux cafés, quand tu es prête."
"Bon sang Greg je suis officier de police, pas ta putain de femme de ménage" fit une voix irritée à l'autre bout de la ligne, voix que Lestrade choisi d'ignorer.
"Comment as-tu énervé Sherlock précisément ? C'est juste que… il ne s'est pas présenté pour la thérapie… et puisque qu'il n'est plus autorisé à travailler sur des affaires avec toi, comment as-tu fait pour tomber en disgrâce ?" demanda le docteur, observant la masse de documents sur le bureau de son ami.
"Le problème est qu'il n'est pas autorisé sur les enquêtes" concéda Lestrade. "Il y a eu un braquage de banque hier soir" commença-t-il avec lassitude.
"Un braquage de banque ? Ce n'est pas réellement ta division n'est-ce pas ?" s'enquit un John un peu perplexe.
"M'en parle pas." Il secoua la tête. "Vol à main armée, toutes les unités disponibles ont été appelées. Donc… j'entre, gilet pare-balle et tout, et ce cinglé retient une demi-douzaine de personnes en otages." Il passa une main dans ses cheveux, pensant oisivement qu'ils avaient besoin d'être rafraichis – peut-être une coupe ? "Les négociations ont commencé et, eh bien… je suppose qu'il m'a reconnu à cause des journaux… il m'a jeté un coup d'œil et son visage s'est éclairé… il a demandé à parler à Sherlock putain de Holmes."
"Ugh" convint John, se sentant désolé pour l'inspecteur en cet instant – Lestrade avait été très largement médiatisé après la mort de Sherlock, et encore plus après son retour. Le braqueur avait dû se douter qu'il serait en mesure de communiquer avec le détective.
"Alors… je l'ai appelé" dit tristement Greg. "Je lui ai expliqué qu'un malade agitait une arme à feu et me suppliait de pouvoir lui parler…"
"Et qu'as-t-il dit ?"
"Il… il avait l'air plutôt content de lui."
"Prévisible" répondit John, ne cernant pas encore le problème. Sherlock était arrogant par défaut, que Lestrade l'ait appelé pour lui demander de l'aide n'avait fait qu'augmenter son égo déjà démesuré.
L'inspecteur soupira.
"C'est juste que… ça semblait un peu trop facile, tu vois ? J'ai banni Sherlock de toutes nos enquêtes, et quelques semaines plus tard nous voilà avec un cas qui le requiert spécifiquement, lui et lui seul ?" John sentit ses entrailles se nouer, car tout à coup il n'aimait pas du tout la tournure que cette histoire prenait.
"Tu ne penses pas…" commença-t-il.
"Non. Non, bien sûr que je n'y pense pas. Mais j'ai… je… juste pour un instant je l'ai suspecté. J'ai pensé que Sherlock avait mis sur pied toute cette histoire de braquage, embauché un crétin qui devait prétendre être armé, pour revenir dans les bonnes grâces de Scotland Yard…" Il avait l'air honteux de lui-même.
"Il ne ferait jamais ça !" protesta John, se sentant indigné pour le compte de Sherlock. "Jamais…"
"Je sais !" gémit Lestrade, levant une main pour frotter vigoureusement l'arête de son nez. "Ce n'est pas son genre, et il ne serait pas assez stupide pour tout mettre en péril maintenant mais… pour juste une putain de minute j'ai douté de lui et de moi-même ok ! Et je suis en train de le payer maintenant !" D'un vague signe de la main il désigna la masse de documents.
"Il l'a su, je ne sais pas comment, mais il l'a su – il a dû… je sais pas, l'entendre dans ma voix ou un truc du genre parce qu'à la seconde où il a entendu le doute… il a en quelque sorte perdu le contrôle… m'a crié dessus en disant que personne ne lui faisait confiance et qu'il ne savait pas pourquoi il s'était donné la peine de revenir puisque personne ne l'appréciait." John grimaça. "Il a dit que je serais sans emploi sans lui, et que si son opinion n'était pas valable je pouvais très bien aller m'occuper moi-même du braqueur. Il a raccroché…"
"Peux-tu l'en blâmer ?"
"Oui. Oui je peux très bien, parce que quand le mec a entendu le vacarme et réalisé que Sherlock n'allait pas venir, il a paniqué et…. il a tué un otage."
"Oh mon Dieu" gémit John.
"Quand nous l'avons eu en garde à vue, il a dit qu'il n'avait jamais eu l'intention que les choses dérapent à ce point… dit qu'il voulait disparaitre, simuler sa propre mort – c'est pourquoi il voulait Sherlock. Donc… fondamentalement, une femme est morte parce que je n'ai pas eu confiance en Sherlock, alors tu peux aller te faire voir avec ton sentiment de culpabilité parce que je ne suis vraiment pas d'humeur" termina Lestrade.
"Tu as dépassé les bornes" déclara John. En règle générale il aimait bien Greg, il était même allé boire un verre avec lui occasionnellement avant la mort de Sherlock. "Peux-tu imaginer ce qu'il a dû ressentir ?"
"Oh pas de ça avec moi" grommela Greg, irrité. "Tu ne lui fais pas confiance toi non plus !"
"Bien sûr que je lui fais confiance, merde ! Tout du moins… je sais qu'il ne ferait jamais… nom de Dieu, il se peut que je ne lui fasse pas confiance personnellement mais il est bon dans ce qu'il fait d'accord ! Il ne mélange pas travail et vie personnelle !"
"Je SAIS !" hurla Lestrade à bout de nerfs, la puissance de sa voix surprenant Sally qui venait d'ouvrir la porte avec deux gobelets de café. "Un moment ! Un moment de doute et j'en paye les conséquences, ok ! Une femme est MORTE ! Alors si j'ai 'heurté les sentiments de Sherlock', laisse le bouder parce que j'en ai plus qu'assez de réparer les dégâts qu'il laisse derrière lui !"
"Oh ne t'avises même pas de lui mettre ça sur le dos !" s'exclama John en se levant de son siège, l'envie de frapper son ami augmentant un peu plus. "Tu n'aurais jamais dû douter de lui !"
"Fous le camp de mon bureau !" ordonna Lestrade.
"Avec plaisir !" John claqua la porte, frôlant Sally d'une manière dramatique dont Sherlock aurait été fier.
Ce fut seulement à mi-chemin dans la rue que John, encore tremblant de fureur, se rendit compte qu'il avait laissé sa cane dans le bureau de Lestrade.
Sherlock ne répondit à aucun des appels de John la semaine suivante, et bien que le docteur avait l'habitude d'être ignoré, il s'inquiétait. Il ne mit pas à exécution sa menace de débarquer chez Mycroft, si Sherlock ne voulait pas lui parler, le voir en face à face n'allait pas arranger les choses. Au final John se contenta de lui envoyer un sms.
"Ce qui est arrivé n'était pas de ta faute. Je te verrai à la prochaine séance ? – JW" Il ne reçut aucune réponse, mais fut incroyablement reconnaissant lorsqu'il se présenta à la séance suivante et vit que Sherlock était déjà là.
"C'est gentil à toi de te joindre à nous" dit le détective d'une voix trainante, ennuyé.
"Je me suis réveillé en retard" admit John, entrant à grandes enjambées dans la pièce sans boiter. Si Sherlock ou Claire remarquèrent le changement, aucun d'eux ne dit mot sur le sujet. "Si… si ça vous va, j'aimerais réessayer l'exercice de confiance. Celui de la chute" dit-il à Claire, qui eut l'air légèrement surprise.
"Hum, oui, bien sûr. Maintenant ?"
"Le geste est apprécié mais pas nécessaire" rejeta calmement Sherlock. John le regarda cette fois, il n'avait pas l'air fatigué ou bouleversé, il semblait calme et maitre de soi tandis qu'il parlait. "Je suis conscient que tu me fais confiance… tout du moins tu me fais confiance dans une plus grande proportion que l'Inspecteur Lestrade. Il est venu la nuit dernière pour me dire que tu étais allé le voir à son bureau et que tu lui avais passé un savon." John hocha lentement la tête, approchant du canapé.
"La question est: si tu me fais confiance… pourquoi sommes-nous encore là ?" lui demanda Sherlock. John cligna des yeux lorsqu'il réalisa qu'il n'en avait honnêtement pas la moindre idée. Ils avaient de toute évidence un problème à résoudre, mais si ce n'était pas une question de confiance…
"Je ne sais pas" répondit tranquillement John avant de s'enfoncer dans le siège à côté de Sherlock. "Je suppose qu'on va devoir continuer pour le découvrir."
*capitale administrative de la région du Suffolk en Angleterre.
Et voilà, un chapitre de plus. Merci à tous d'avoir lu, j'espère qu'il vous a plu :)
Je vous remercie pour toutes vos reviews également, ça fait super plaisir.
Bon, je m'excuse pour l'accent espagnol de la femme de chambre, je sais pas vraiment comment on peut écrire un accent ^^
A part ça je vous laisse, bon w.e et à la semaine prochaine !
