Chapitre 9

Les deux médecins étaient perdus dans la contemplation du moniteur de l'échographe, lorsque Wilson rompit le silence, le visage blême:

« Mais... c'est... c'est... c'est impossible !

- Pourtant je peux te jurer qu'il n'y a aucun trucage, souffla House. Les faits sont là: tu as un organe reproducteur de chaque sexe, un testicule et un ovaire, ce qui fait de toi... un hermaphrodite ! Et un vrai de vrai...

- Non..., murmura l'oncologue en secouant doucement la tête. Non... C'est un cauchemar, je vais me réveiller... Je suis en train de rêver, là, c'est ça ! T'as encore voulu me faire une blague, seulement cette fois tu as mis tout le monde dans la confidence et Chase a amené un échographe avec une image pré-enregistrée ! Hein ? House, mais dis quelque chose bon sang ! », hurla-t-il.

Le diagnosticien ne fut pas surpris par la réaction de son ami: le choc était de taille, et il s'attendait à voir son confrère s'écrouler en pleurs juste après ses éclats de voix. Le mot « hermaphrodite » résonnait dans sa tête depuis qu'il l'avait prononcé et semblait avoir bloqué sa langue. En temps normal, il aurait trouvé quelque chose à dire, que ce soit pour réconforter les proches du patient ou les aligner pour mensonges éhontés, seulement voilà: Wilson n'était pas un patient ordinaire et il ne savait quoi répondre, les yeux toujours fixés sur l'écran de l'échographe.

La respiration saccadée de son confrère le ramena à la réalité: James était en train de lutter contre les larmes, mais celles-ci coulaient malgré lui le long de ses joues, tandis qu'il continuait à secouer la tête tout en murmurant: « Non... non... » House sentit son coeur se serrer en voyant le désespoir de son ami, et pour la première fois de sa vie il était dans l'incapacité la plus totale de soulager son patient, pour la simple et bonne raison que médicalement parlant... il n'y avait pas grand-chose à faire ! Il se leva, éteignit l'échographe et rabaissa la chemise de nuit de Wilson, qui avait complètement oublié qu'il était quasi-nu devant son ami.

En sentant les mains de House qui ramenaient son vêtement sur son intimité, l'oncologue eut un sursaut et cela lui fit reprendre un peu ses esprits: il se rappela le pourquoi de l'examen qu'il venait de subir et murmura, le visage toujours baigné de larmes:

« House... je saigne encore ?

- Sûrement, Jimmy, répondit-il doucement. Maintenant que l'on sait que tu as un utérus, et au vu de tes symptômes, je dirais que tu es en train de vivre pour la première fois de ta vie un phénomène parfaitement naturel qui aurait dû se déclencher à la puberté: tes menstruations !

- Pardon ?

- Tes règles, si tu préfères ! Les maux de tête et les maux de ventre, ainsi que les élancements dans la poitrine font partie des désagréments qui caractérisent le syndrôme pré-menstruel !

- Alors ce n'est pas l'andropause ?, demanda Wilson en se redressant dans le lit.

- Oh, je pense que tu la subis également, et mon hypothèse est que c'est justement grâce à elle si tes organes féminins ont enfin pu révéler leur existence ! Euh... tu permets ?

- Quoi ?

- Comme je viens de le dire, les... Anglais ont débarqué chez toi et si tu t'assieds, ils vont seulement accélérer leur traversée de l'Atlantique ! Donc mets ces compresses là où il faut en attendant que je t'apporte le nécessaire... sans parler d'un rendez-vous à prendre avec un gynécologue !

- Pardon ?, fit l'oncologue en retenant un sanglot.

- Jimmy..., soupira House en s'asseyant sur le lit et en allongeant ses jambes. Au vu de tous tes symptômes, mon hypothèse est la suivante: tu es né avec des malformations génitales, lesquelles, à l'époque – c'est-à-dire à la fin des années 60 – ont passé pour un... « retard de fabrication » dans le ventre de ta mère... Je ne suis pas un expert en génétique, mais je sais que la fabrication des testicules est commandée par un gène spécifique qui ne se trouve que sur le chromosome Y. Tu possèdes des organes génitaux externes masculins, c'est donc que tu as dans ton patrimoine génétique tout ou partie de ce chromosome Y, mais dans tous les cas tu as ces gènes spéciaux. Seulement voilà: certaines cellules qui constituaient l'embryon que tu étais ont reçu l'ordre de fabriquer des organes génitaux féminins: tu t'es donc retrouvé avec un utérus, des trompes de Fallope, un vagin...

-... et un seul ovaire..., murmura Wilson en se rapprochant de son ami.

- Pas exactement..., reprit House. En fait, tes ovaires sont comme tes testicules: le premier est bien formé, tandis que le second est resté à l'état embryonnaire... ce qui était inévitable puisque pour se développer, chacun avait besoin des cellules... attribuées à l'autre ! Les cellules estampillées « XX » - le sexe féminin – ont travaillé pour faire du foetus une fille, tandis que dans le même temps, les cellules marquées « XY » bossaient pour en faire un p'tit gars ! Là-dessus, Dame Nature est intervenue par le biais des hormones et a décidé que puisqu'à l'extérieur tu avais tout – enfin presque ! - d'un mec, il fallait donc donner la supériorité à la testostérone !

- Jusqu'à ce que je fasse une andropause », soupira l'oncologue en posant sa tête sur l'épaule de son ami.

House fut surpris de voir Wilson se blottir contre lui, mais ne se sentit pas le coeur de le repousser: James était en train de vivre ce qui était très certainement le plus grand bouleversement de toute sa vie, alors il ne pouvait décemment pas rester indifférent. Le diagnosticien soupira et leva son bras pour le passer autour des épaules de son ami, lequel releva son visage de façon à ce que les deux hommes se retrouvent joue contre joue. Le plus âgé sentait couler les larmes du plus jeune et ne savait vraiment pas quoi dire ou faire pour réconforter son confrère. Son intuition lui soufflait de continuer à enlacer celui-ci, mais sa raison au contraire le poussait à considérer les faits avec pragmatisme. House inspira un grand coup et reprit:

« Ecoute, Jimmy... Comme je viens de le dire, il va falloir te faire examiner par un gynécologue: même si je peux réaliser moi-même un examen complet, je... je crois qu'il serait préférable qu'un spécialiste te voie et nous assure que tout va bien de ce côté-là... Alors maintenant, je vais biper mes assistants: pendant que tu iras prendre une petite douche, l'un fera changer tes draps de lit et ira chercher tes affaires dans mon bureau, l'autre ira chercher les résultats de ta prise de sang d'hier et le troisième... ira porter un mot de ma part au docteur Spencer ! Cest un bon gynéco pour ce que j'en sais, et je pense qu'il saura bien s'occuper de toi...

- D'accord... Euh... Greg...

- Oui ?, fit l'intéressé, surpris que son ami emploie à nouveau son prénom, ce qui était très rare.

- Tu pourras... tu pourras rester avec moi pendant que le gynéco m'examinera ?, demanda Wilson d'une toute petite voix.

- Si... si tu le souhaites, oui », répondit House qui, sans s'en rendre compte, serra doucement James contre lui tout en l'enlaçant avec son bras resté libre.

En sentant l'étreinte du diagnosticien, l'oncologue se mit à rougir en même temps qu'une vague de bien-être s'emparait de lui: le praticien n'était absolument pas du genre à prendre les gens dans ses bras, et voilà que lui, James Wilson, s'y retrouvait ! Tout ému, celui-ci voulut tourner la tête vers son ami pour lui exprimer sa gratitude, et...

Grégory, quant à lui, réalisait qu'il était en train de faire une chose complètement inhabituelle pour lui: il tenait quelqu'un dans ses bras, et pas n'importe qui: il enlaçait son meilleur ami...qui venait de se révéler être à moitié femme... Il sentit les battements de son coeur s'accélérer et décida que la « pause réconfort » avait assez duré. Il tourna la tête vers l'oncologue pour prendre congés, et...

Les lèvres de Grégory rencontrèrent celles de James en un doux effleurement, pendant qu'il pouvait voir dans les yeux de ce dernier la surprise la plus totale... L'oncologue pressa sa bouche contre celle du diagnosticien qui, instinctivement et à son grand étonnement, répondit à ce timide baiser. House entrouvrit les lèvres pour capturer celles de son ami et ferma les yeux: une incroyable sensation de bien-être s'empara alors de lui, pendant qu'il resserrait son étreinte sur le corps de Wilson...

Les lèvres de James touchèrent délicatement celles de Grégory, pendant qu'il pouvait voir dans les yeux de celui-ci la plus grande stupéfaction... Mû par une impulsion subite, l'oncologue appuya sa bouche contre celle du diagnosticien qui répondit à cette initiative, causant une vive émotion chez le plus jeune. Wilson sentit House entrouvrir ses lèvres pour capturer les siennes et lui aussi ferma les yeux: son coeur s'affola et ses mains devinrent moites quand il perçut que son ami le serrait davantage dans ses bras. Sa main gauche se plaça tendrement sur la joue de son ami, tandis que la droite se posa sur le bras tendu contre sa poitrine...

Alors que les deux médecins se perdaient dans les sensations enivrantes d'un baiser complètement imprévu, les trois coups frappés à la porte de la chambre quelques secondes plus tard les firent brutalement reprendre contact avec la réalité. Leurs lèvres se séparèrent immédiatement, pendant que chacun des deux rouvrait les yeux et regardait l'autre avec étonnement, ne sachant quelle conduite adopter après cet incroyable événement. Mais aucun des deux hommes n'eut le temps de vraiment réfléchir, car une voix se fit entendre derrière la porte:

« Docteur Wilson, c'est le Docteur Cuddy... Je peux entrer ? »

L'oncologue détacha son regard de celui de House pour tenter de reprendre ses esprits. Il inspira profondément et répondit:

« Oui, bien sûr... Entrez, Docteur Cuddy ! Je suis avec House !

- D'accord ! »

La porte s'ouvrit et la directrice entra dans la pièce en souriant, lorsqu'elle vit les deux hommes assis sur le lit, dans les bras l'un de l'autre. Son sourire disparut un instant pour laisser la place à la plus grande stupeur, avant de revenir peu à peu:

« Docteur House... Vous réconfortez vos patients, c'est nouveau ça !, dit doucement l'endocrinologue. Remarquez, maintenant je comprends pourquoi il s'est remis à neiger..., continua-t-elle sur un ton moqueur.

- Eh oui, que voulez-vous ma chère, Dame Nature n'aime pas quand je suis trop gentil, ça la refroidit ! D'où les chutes de neige.., répondit le diagnosticien d'un ton sarcastique en se séparant de Wilson pour se relever du lit.

- Oh, je vous en prie, House, ne vous dérangez pas pour moi: ce n'est pas parce que je suis là qu'il ne faut plus montrer l'être humain qui sommeille en vous... Comme je vous l'ai dit hier, il n'y a pas de honte à montrer que l'on tient aux personnes qui nous entourent ! N'est-ce pas docteur Wilson ? Comment vous sentez-vous ? Je voulais venir vous voir hier après-midi mais vous dormiez si bien...

- Oh, eh bien..., répondit doucement l'oncologue en regardant vers son lit. Je... je me sens un peu mieux, seulement... mon cas est très particulier... », ajouta-t-il en jetant un oeil vers le diagnosticien.