- Demeure des McFloy, 22h -
Julia n'écoutait que d'une oreille. Le repas était déjà bien entamé, et pourtant elle n'avait réussi à placer que quelques mots. La voix des Algers résonnait douloureusement dans sa tête.
- C'est quand même fou vous ne trouvez pas ? Partir d'aussi loin, pour finir propulsé hors des colonies ?
- Ce n'était pas son choix, très chère. Quand bien même il aurait finit ses études en Europe...
- Je l'ai toujours dit, cet homme n'a jamais su dire « non ». Il ne fait que subir le système, c'est évident. Certains naissent pour commander, d'autres... Dryus pouvez-vous s'il vous plaît me passer le sel ?
De quoi parlait-on exactement ? Elle regarda d'un œil distrait la pendule du salon. Déjà...
- Je plain sa pauvre mère, dit Claire. Être séparée encore une fois de son fils. Je l'ai connu tout petit, déjà à l'époque elle ne le laissait jamais quitter ses jupons.
Heureusement qu'elle avait placé les Alger en bout de table. Elle fit jouer ses couverts. Le temps ne passa pas plus vite. Elle releva la tête et croisa le regard de HG Wells. Ils se sourirent.
- Ce que je ne comprends pas, reprit le Dr Alger, c'est son envie de vouloir absolument exercer en libéral.
- C'est la cause de tout ses soucis, j'en suis sûre.
- N'exagérez rien, il y en a d'autres qui s'en portent très bien.
Ils échangèrent encore un regard. Il avait l'air de prendre la situation avec sourire. Elle se sentait désolée d'avoir à lui imposer ça.
- Dryus le sel !
- Mais enfin, je ne sais pas plus que vous où il se trouve.
- Là tenez, juste sous vos yeux, intervint finalement Julia.
Ils s'arrêtèrent et la regardèrent un instant. Puis ils reprirent leur conversation. Mr. Wells souriait toujours. C'était un homme charmant, et courtois de toute évidence. Dans ce cas pourquoi son sourire la rendait mal à l'aise? Elle décida de l'ignorer. Les minutes défilèrent.
- Georgie, dit soudainement Claire, qu'en pensez vous ? Il redressa la tête et elle se mit à rire. Nous avons perdu l'homme de la soirée.
- Ma très chère Claire, pardonnez-moi si mon attention ne vous était pas entièrement dédiée.
- Je ne vous excuse qu'à moitié. Que vous arrive-t-il, vous avez à peine touché à votre assiette.
Il regarda Julia, gêné.
- Votre dinde est irréprochable Mme McFloy, mon appétit beaucoup moins...
Elle lui sourit poliment. Ce regard encore une fois... Et que faisait donc son mari, il y avait une éternité qu'il avait quitté la table.
- Nous parlions de la couverture de votre livre, Mr Wells. Nous la trouvions plutôt originale...
- Farfelue, le coupa Claire. Quel genre d'artiste avez-vous engagé pour dessiner des choses pareilles ?
- Quelles choses ? Dit-il innocemment.
- Eh bien... Ces monstres! Seuls des enfants peuvent les imaginer aussi laids.
- Vous avez raison. Je ne connais pas personnellement cet artiste et je le regrette. Je trouve finalement qu'il manque d'imagination. J'attendais qu'il fasse au moins plus que les reproduire à l'identique.
- Vous voulez dire, ces monstres...
- Sont exactement tels que je les décris dans mon livre.
Il y eut un silence. Claire chercha désespérément le soutient des autres convives. Julia but une gorgée de vin.
- Dans mon dernier roman, continua M. Wells, je décris un future lointain où la terre est peuplée d'êtres monstrueux, derniers vestiges de l'humanité, résultant de milliers d'années darwiniennes. Ce n'est qu'un conte bien sûr, et le future peut encore changer.
- En suivant la voie de l'eugénisme, compléta le Dr Alger, bientôt nous maîtriserons l'évolution de l'espèce humaine.
Ils se mirent à applaudir.
- Bon Dieu, s'écria Claire, si c'est ce qui nous attend...
- Je m'engage, comme tout homme sensé devrait le faire, à protéger nos futures générations de cet avenir qui n'en deviendra pas un.
Peter choisit ce moment pour revenir de la cuisine avec le dessert. Très vite, il vola la vedette à l'écrivain et toutes les attentions se fixèrent sur lui.
- Veuillez m'excusez, dit-il en posant fièrement le dessert sur la table, le dressage a été plus long que prévu,
- Oh Dr McFloy, s'exclama Claire, vous avez manqué le plus intéressant. M. Wells vient juste de nous dévoiler le thème de son roman. Un roman qui a d'ailleurs l'air très... spécial.
Avec Peter à ses côtés, Julia se sentait plus sûre d'elle à présent. Pour en être certaine, elle regarda à la dérobée Mr Wells. Il l'observait toujours... La subtilité n'était pas son fort.
- Tout va bien, lui demanda son mari ?
Elle acquiesça.
- C'est vrai Julia, ajouta Claire, nous ne t'avons pratiquement pas entendu de la soirée.
Elle regarda encore une fois la pendule.
- Veuillez m'excusez, dit-elle en se levant.
Elle se pencha vers Peter et lui chuchota à l'oreille :
- Il se fait tard, je devrais prévenir Mlle Dunque.
- Bien sûr, demandez lui si elle ne peut pas le garder pour la nuit. Si ça ne la dérange pas bien sûr.
Elle partit téléphoner dans l'entrée. Cette pause lui fit un bien fou, ne serait-ce que pour se dégourdir les jambes. Elle reposa le combiné et se rejeta dans l'arène. Le dessert avait disparu de chaque assiette, exceptée la sienne. Elle n'avait pourtant pas l'impression d'être partie longtemps.
- Mlle Dunque ne peut pas le garder après 23 h, dit-elle à son mari. Sa chambre d'ami est occupée, l'une de ses sœurs est de visite. J'irai moi même le chercher.
- C'est entendu.
Elle s'assit et vit que tous les regards était braqués sur elle, pas uniquement celui de M. Wells. Était-ce sa part de gâteau que tout le monde convoitait ?
- Notre voisine, dit-elle à l'assistance, qui manifestement venait de remarquer son départ. Elle s'est gentiment proposée de garder notre fils.
- N'est-il pas assez grand pour passer une soirée qu'avec des adultes ?
- Eh bien docteur, répondit-elle le plus poliment possible, il s'avère que c'était sa décision.
- Au fait, reprit Claire, vous nous avez toujours pas dit comment s'était passée votre entrevue. La notre s'est déroulée à merveille. Dryus et moi ne sommes restés que quelques minutes, bien évidemment, ils n'avaient rien à nous reprocher.
- Notre entrevue ? Répéta Julia.
- Notre convocation, chérie. L'inspecteur Murdoch est un homme sensé. Je ne doute pas une seconde qu'il percera à jour ce mystère.
- Oui, dit-elle distraitement en entamant son dessert. Un homme charmant, bien qu'un peu étrange... Elle secoua la tête. Veuillez m'excuser, je ne sais plus ce que je dis.
Ils finirent par se lever de table et terminèrent la soirée dans le petit salon. Les hommes s'étaient rassemblés autour d'un sherry, elle, préféra rester seule adossée contre la cheminée, une tisane à la main. Seule, le temps d'un instant...
- Julia, dit Claire en la rejoignant. Je ne suis pas mécontente de m'éloigner des hommes et de leurs grands discours. Elle lui sourit. Regarde nous, à peine retrouvées et déjà aussi proches qu'avant. C'est comme si nous ne nous étions jamais quittées.
Julia acquiesça.
- Je ne t'ai toujours pas remerciée pour l'invitation, continua-t-elle. Tu n'étais pas obligée.
- Ça me fait plaisir.
Claire prit un air sérieux, du moins le plus sérieux qu'elle pouvait prendre. Elle posa une main sur son bras.
- Tout va bien, Julia ?
- Oui, bien sûr, répondit-elle bien que surprise par la question.
- Rassure moi, tu ne couverais pas quelque chose ?
- Non, en fin, je ne pense pas.
- Je ne sais pas... je te trouve bien distante.
Elle la vit devenir blême. Elle se pencha vers elle et chuchota.
- Tu ne serais pas de nouveau...
Elle reconnaissait ce regard. Oui, pour l'avoir déjà supporté il y a des années. Jamais elle n'aurait cru le revoir à nouveau.
- Mon Dieu non, la rassura-t-elle, je ne suis pas enceinte. Pourquoi me demandes tu ça ?
- Oh pour rien , pour rien. Il y eut un blanc. J'aurais tout de même trouver ça fort de revenir dans ta vie juste à ce moment là. Il y aurait eu de quoi devenir chèvre !
- Merci pour cette merveilleuse soirée Julia, lui dit Dryus en enfilant son manteau. Nous avons désormais une dette envers vous.
- Oh non, je vous assure, dit-elle en les raccompagnant jusqu'à la sortie, nous ne fonctionnons pas comme ça.
Elle lui serra la main, enlaça sa femme et les regarda partir. Elle referma la porte en se croyant seule mais un grincement de chaussure la fit sursauter. M. Wells se tenait devant elle. Elle se sentit d'autant plus seule, ou plutôt abandonnée.
- Votre repas était délicieux, dit-il avec son habituelle aisance.
Elle croisa les bras et sourit.
- Vous n'en avez mangé que la moitié.
- Toutes mes excuses...
- Pour être honnête - et surtout parce-qu'il fallait bien meubler la conversation – vos excuses ne me reviennent pas. C'est notre domestique qui a tout préparer. Je n'ai pas l'habitude de cuisiner... Je ne cuisine jamais à vrai dire.
- Une femme moderne. Un concept très eugénique.
Ils se sourirent. Il sembla chercher quelqu'un des yeux, puis se pencha vers elle.
- J'aimerais que vous me raccompagniez jusqu'à ma calèche. Il y a quelque chose dont j'aimerais vous parler.
- Faites le donc ici.
La remarque sonnait moins vexante dans sa tête.
- En privée je veux dire...
- Oh.
Elle hésita, pria pour que son mari les interrompit. Ce ne fut pas le cas.
- Si c'est si important, dit-elle finalement, je ne vois pas pourquoi refuser.
Ils descendirent l'allée sans échanger un seul mot. Lorsqu'ils atteignirent sa calèche, il se retourna vers elle, le regard plein d'espoir.
- Mme McFloy... Julia.
- M. Wells?
- Je pense que vous ignorez à quel point vous être resplendissante dans cette tenue.
Nous y voilà... Elle sourit modestement.
- Mais ce que vous ne devons pas ignorer, continua-t-il, c'est l'effet que votre beauté a sur moi. Pas uniquement votre beauté bien sur, votre intelligence, votre vivacité d'esprit...
- M. Wells...
- Non, laissez moi finir. Vous êtes une femme exceptionnelle qui a réussi a toucher en plein centre mon cœur pourtant rationnel et... j'en perd mes mots. Même le plus brillant des écrivains serait dérouté en votre présence. Vous m'avez complètement chamboulé... Et je sens que de votre côté...
Il lui prit les mains mais elle refusa immédiatement les siennes. Heureusement qu'il faisait nuit, ainsi n'était-elle pas obligée de croiser son regard.
- Que faîtes vous, dit-elle en essayant de rester maîtresse de ses émotions. Je suis mariée, vous l'êtes aussi !
- Si ce n'est que ça le problème, nous pouvons...
- Bien sûr que c'est un problème !
Il acquiesça, elle avait l'impression qu'il souriait.
- Votre ton ne me blesse pas pas, car je comprends que vous y avez songé.
- Je vous demande pardon ?
- A nous, à ce que nous pourrions accomplir ensemble.
Elle secoua la tête et soupira. Il dût s'en rendre compte car il s'arrêta.
- M. Wells, dit-elle plus raisonnablement, vous ne pouvez rien attendre de moi. Je n'ai rien contre vous, mais je ne peux pas...
Ils se turent. Il acquiesça gravement.
- Si c'est ce que vous voulez, je ne peux pas vous forcer. Néanmoins, j'aimerais que vous répondiez sincèrement. S'il n'y avais eu que vous, l'auriez vous accepté ?
Elle ne répondit pas.
- Votre silence parle pour vous.
- Je... je crois que j'ai besoin d'être seule.
- Je le conçois. Votre raison en a besoin, mais votre corps exige l'opposé. Vous voyez, j'ai tout de suite vu que vous manquiez d'attention. J'ai d'abord crut naïvement j'étais celui qui pourrait combler ce manque... Je m'excuse d'avoir interprété vos regards comme un signe d'intérêt. De toute évidence, vous étiez plus surprise qu'on vous remarque que soucieuse de vous mettre en avant.
Elle le regarda bouche bée. Il lui reprit les mains, elle se laissa faire.
- Votre mari n'a pas conscience de la chance qu'il a. Réussir à trouver une femme qu'il délaisse et qui lui reste fidèle... J'espère sincèrement que vous trouverez un moyen de vous épanouir.
Il n'attendit aucunes réponses de sa part. Il lui sourit et monta dans la calèche.
- J'espère malgré tout vous revoir chez les Pendrick.
Il s'inclina, fit signe au cocher et la laissa seule dans l'allée. Seule avec le souvenir pesant de cette conversation...
Merci à tous pour vos reviews. Prochain chapitre posté vendredi.
