- 22 rue Ontario, 21h -
- Vous reprendriez bien du gratin, inspecteur ? Lui demanda Mme Kitchen en approchant son chariot près de lui.
William refusa poliment en lui désignant l'assiette encore pleine qu'il avait sous les yeux. Elle soupira et s'éloigna. Il fit distraitement jouer un morceau de pomme de terre avec sa fourchette. Non, ce soir il n'avait pas faim, du moins, moins faim que d'habitude. Il se força à avaler, mais le goût insipide de la nourriture ne réussit pas à le tirer de ses pensées. Il vit Mme Kitchen se rapprocher de lui, et alors qu'il s'apprêtait à refuser une énième portion, elle le pria de la suivre.
- Un appel pour vous, inspecteur.
Il se laissa guider jusqu'à sa loge et prit le combiné qu'elle lui tendit.
- Allô ? Dit-il d'une voix hésitante. Depuis combien de temps n'avait-il pas reçu d'appel ?
- William... La voix avait beau être altérée, il la reconnut presque immédiatement. Ainsi donc nous n'avons pas plus de crédits à vos yeux que ces vulgaires civils que vous arrêtez chaque jour ?
- Mme Pendrick, dit-il calmement, est-ce vraiment si urgent pour que vous m'appeliez ici ?
- Vous auriez préféré que je vienne en personne ?
Il l'imagina une seconde faire une scène devant les regards scandalisés de ses voisins. Non, en effet, c'était mieux ainsi.
- James vient de rentrer, dit-elle blasée. Inutile de préciser qu'il était furieux. Vous savez à quel point je déteste subir ses excès... Il ne répondit pas. Il se doutait bien que cette conversation aurait lieu, mais de là à ce qu'elle arrive aussi vite... Je suis très déçue, William, après tout ce que nous avons fait pour vous, vous doutez encore de notre intégrité.
- Je n'ai fait que mon travail Mme Pendrick, votre mari n'aurait pas dû me cacher la visite que lui a faite M. Malling la veille de...
- C'est tout ?Le coupa-t-elle. C'est tout ce dont il vous a fallu pour briser notre confiance ?
- Vous savez comme moi que s'il m'avait dit dès le jour du meurtre qu'il s'était disputé avec la victime, son comportement n'aurait pas paru suspect. Au contraire, j'aurais tout fait pour que ce ne soit pas le cas.
- Il vous suffisait de demander, vous vous serez épargné des heures de travail et lui, les honoraires de son avocat. Elle s'arrêta et soupira. Savez-vous que sa simple arrestation nous a fait perdre deux investisseurs sur lesquels nous comptions énormément pour démarrer la saison ? J'imagine que vous n'y avez pas pensé, vous foncez tête baissée et regardez de haut l'étendue de vos désastres. Que James soit ruiné - et moi inévitablement, ça vous laisse de marbre. Ou peut-être est-ce que vous cherchez ?
Il prit le combiné entre ses mains et vérifia que sa conversation n'attirait aucuns curieux.
- Je ne cherche qu'à appliquer la loi, Mme Pendrick.
- Prenez-le comme vous le voulez, reprit-elle d'une voix à faire froid dans le dos, mais si un comportement de ce genre se renouvelait à l'avenir, je n'hésiterai pas employer des méthodes bien plus drastiques qu'un simple coup de téléphone.
- Sally, vous ne seriez pas en train de menacer un agent de police?
- Ce n'est pas l'inspecteur que je menace, c'est l'homme sous le costume. Elle s'arrêta, il entendait ses doigts taper nerveusement contre le combiné. James est persuadé que nous avons une liaison, il me suffirait d'un minimum d'imagination et ses soupçons pourraient du jour au lendemain subitement... s'aggraver. Je vous laisse imaginer les retombées sur votre carrière.
- En inventant cette liaison, vous prenez vous aussi le risque de vous compromettre, juste pour me punir ?
- Si c'est ce qu'il faut faire...
Il s'arrêta et réfléchit. Il comprit que son numéro n'en avait rien d'un, et qu'elle serait certainement prête à tout pour conserver le confort matériel que lui prodiguait son mari.
- Vous n'êtes pas au dessus des lois Mme Pendrick, dit-il plein d'assurance, ni vous ni votre mari. Je vous promets de ne pas entacher son image – puisque c'était bien de cela dont il s'agissait – si de son côté, il ne fait rien pour la compromettre.
Il y eut un blanc. Il l'entendit raccrocher et la voix d'une opératrice lui confirma la fin de leur appel. Il resta quelques secondes avec le téléphone entre les mains, fronça les sourcils puis le reposa. Il retourna à sa table, but une gorgée d'eau et partit.
- Et votre assiette ? Cria Mme Kitchen alors qu'il montait les escaliers. Il ferma la porte de sa chambre et soupira.
Si comme il le pensait, M. Pendrick était innocent, il se déplacerait pour s'excuser personnellement. Il en profiterait pour lui rendre l'orchidée qu'il lui avait confisqué, et ainsi ne serait-il pas obligé de perdre l'amitié qu'ils avaient mis si longtemps à construire.
Il retira sa chemise, prit une serviette et commença sa toilette. C'est en relevant la tête et en s'observant dans le miroir, qu'il repensa à ce qui l'avait tracassé depuis sa sortie du poste. Si sa tête n'avait pas changé, les pensées qu'elle contenait, étaient elles, bien plus noires qu'avant. La conservation qu'il avait échangée avec Mme McFloy en faisait partie. Pourquoi l'avait-elle invité, si abruptement ? Après tout, il n'était pas plus qu'un étranger pour elle. Peut-être cela fonctionnait-il comme ça dans son milieu ? Peut-être n'était-il pas nécessaire de créer des liens avant de sortir avec quelqu'un ? Ou peut-être trouvait-elle simplement sa compagnie digne d'intérêt... Non, ça n'avait aucuns sens. Cette invitation resterait aussi inexplicable que la personnalité de cette femme.
Il se rinça à nouveau.
Il ne pouvait pas assister à cette lecture, sortir avec eux et prétendre lui être indifférent... Tout cela sous les yeux de son mari. Il n'était pas malhonnête à ce point ! Ou peut-être l'était-il après tout? Parce-qu'il n'y a avait aucune autre explication possible pour expliquer ce qu'il s'autorisait à ressentir pour elle. Il essuya son visage et resta dans cette position jusqu'à ce que sa respiration réchauffe la serviette. Tant pis, il inventerait une excuse, il utiliserait le premier prétexte venu, si c'était ce qu'il fallait faire pour que cette femme sorte de sa vie.
- Poste de police n°4, 9h -
William entra dans la gendarmerie et se dirigea directement vers l'accueil. On lui remit trois lettres qu'il regarda distraitement. Alors qu'il s'apprêtait à regagner son bureau, il remarqua que l'une d'entre elles n'avait pas de timbre. Comme il était tenu de faire dans ces cas là, il fit demi tour et la présenta à l'officier.
- Hodge, de quand date cette lettre ?
- Ce matin, monsieur. Une vielle dame est venue l'apporter en main propre.
- Ce matin ? A quelle heure ?
- 8h, monsieur. Je m'en souviens très bien, c'était à l'ouverture. Elle est arrivée en même temps que nous.
Il fronça les sourcils, la retourna et lut le nom du destinataire.
- Doit-on la mettre de côté, monsieur ?
- Ce ne sera pas nécessaire, dit-il en continuant de la fixer. Merci.
Il repartit en ne la quittant pas des yeux, si bien qu'il ne remarqua pas George qui s'était levé vers lui. Il faillit le renverser.
- Oh, veuillez m'excuser, monsieur...
- Qu'y a-t-il George ? Dit-il agacé.
Il le regarda et vit que les yeux du jeune homme s'étaient posés sur sa lettre, il se racla la gorge et la dissimula dans son dos.
- Oui, reprit George en relevant la tête, c'est à propos de ce que vous m'avez demandé de chercher hier. M. Malling s'est rendu à plusieurs reprise à la mairie de Toronto, au service des archives. Je me suis demandé ce qu'il y cherchait, alors je m'y suis rendu. Il s'y déplaçait pour consulter des actes de mariage, précisément ceux des parents du fiancé de sa fille.
William s'arrêta et réfléchit.
- Il voulait, comme tout bon eugéniste, s'assurer de la lignée de son future gendre.
- C'est exacte, mais regardez, dit-il en lui tendant un dossier. Son père avait une maladie incurable, son frère condamné pour vol à l'étalage...
- Il ne correspondait pas aux critères, de quoi remettre en question son mariage avec Mlle. Malling. Je vois, laissons lui le temps de prendre son déjeuner et arrêtons le.
- C'est déjà fait... il vous attend en salle d'interrogatoire.
- Excellent travail Crabtree.
Il lui tapa l'épaule et regagna son bureau.
- Monsieur, vous ne voulez pas l'interroger ?
- Dès que je serai prêt, George.
Il referma la porte et s'assit. Il regarda encore plusieurs secondes la lettre de Mme McFloy et l'ouvrit, avec une pointe d'appréhension.
« Inspecteur,
Suite à notre conversation d'hier, j'ai le plaisir de vous annoncer que vous faîtes dorénavant partie des prestigieux invités de mon ami Stefen, conservateur du grand palace Louis Bisson, et organisateur de la dite lecture.
Votre présence est exigée le 7 juillet dès 19h, au lieu cité ci-dessus. Nous nous retrouverons sur place. Si vous avez des questions entre temps, n'hésitez pas à me joindre, mon adresse est sur l'enveloppe.
Je vous recommande de ne pas tarder pour aller récupérer votre ticket, il vous attend au guichet du grand palace, le mieux serait d'y aller dès aujourd'hui.
Dans l'attente de vous revoir, je vous souhaite de passer une bonne semaine.
Bien à vous,
Julia M.
»
Il posa la lettre et fronça les sourcils. Elle n'avait pas perdu de temps. Elle devait tout avoir organisé la veille, dès son retour chez elle. Son cœur se réchauffa. Y avait-il une chance qu'il l'intéresse vraiment ? Intellectuellement parlant, bien sûr. Après tout, n'avait-il pas maintenant la preuve qu'elle avait pensé à lui, et ce dans un tout autre contexte que son enquête ? Il se sentit stupide. Il chassa cette idée de sa tête et effleura du doigt le papier qu'elle avait inévitablement touché.
Concentré dans la relecture de son écriture légère et sophistiquée, il en oublia la lettre d'excuse qu'il s'était promis de lui écrire. Cette femme s'était souvenue de lui, c'était l'essentiel, le reste n'avait plus d'importance.
C'est le pas léger qu'il rejoignit la salle d'interrogatoire et qu'il referma la porte derrière lui, en espérant en prime mettre un terme à cette affaire.
- Résidence des McFloy, un peu plus tôt -
- Faîtes attention à vous, dit Julia en aidant son mari à mettre son manteau. Promettez-moi de de vous laver les mains régulièrement et de ne pas vous approcher trop près de vos patients.
- Rassurez-vous Julia, je ne crains rien. Et comment voulez-vous que je les soigne si je ne m'en approche pas un minimum ? Elle fit la moue et il leva les yeux au ciel. Je n'aurais jamais dû vous parlez de cette épidémie, vous en faîtes des tonnes. Il en y a tous les ans, et le choléra n'est plus une maladie bien méchante à soigner si on s'y prend à temps.
- Prenez vos précautions, l'avertit-elle, je ne veux pas que vous tombiez inutilement malade.
Il lui sourit, l'embrassa et sortit. Il ne l'écouterait pas, il ne le faisait jamais... Elle soupira, des fois elle espérait qu'il n'exerce qu'en libéral et non à l'hôpital, peut-être dans ce cas reviendrait-il moins couvert de bactéries. Ils se firent signe lorsqu'il monta dans la calèche et elle le regarda partir jusqu'à ce qu'il disparaisse. Elle s'apprêtait à rentrer lorsqu'elle vit leur domestique revenir de sa course.
- Merci énormément, lui dit-elle une fois qu'elle l'eut rejoint, je vous promets que ce genre de requête n'arrivera plus de si bonne heure.
- Ce n'est rien, madame.
Elles entrèrent dans la maison et elle la regarda se dévêtir en pensant à cette question qu'elle brûlait d'impatience de lui poser. Une fois qu'elle s'était mise à l'aise, Julia lui prit les mains.
- Alors, quelle tête a-t-il fait ? Non, ne dîtes rien, j'imagine qu'il a su garder son calme.
- Il n'était pas là, madame... D'après la description que vous m'en avez faîte, je ne l'ai pas vu.
Julia eut du mal à cacher sa déception. L'inspecteur Murdoch était peut-être moins matinal qu'elle l'avait espéré.
- Puis-je reprendre mon service à présent, madame ?
Elle se rendit compte qu'elle lui serrait toujours les mains, et les lâcha, confuse.
- Oui bien sûr. J'aimerais que vous commenciez par le salon cette fois-ci. Les femmes du quartier vont arriver dans une petite heure, j'aimerais que tout soit en ordre d'ici là.
- Bien, madame.
La domestique mit sa blouse et se retourna une dernière fois vers elle, en souriant. Quelle signification ce sourire pouvait-il bien avoir ? Elle ne l'avait jamais vu auparavant. Julia décida de l'ignorer jusqu'à ce qu'elle passe devant un miroir et qu'elle se rende compte, qu'elle aussi, souriait de la même façon. Était-elle heureuse ? Elle ne s'en était pas rendue compte...
Elle jeta un coup d'œil dans la salle à manger. Son fils finissait toujours son petit déjeuner. A ce rythme, il ne partirait jamais à l'heure.
Elle monta à l'étage et se fit couler un bain. C'est en se déshabillant et en observant son corps nu que ses tristes pensées revinrent. Elle s'assit dans la baignoire et posa ses mains sur son ventre. Quand elle pensait qu'elle avait retouché les mains de cet homme... Cette idée la fit frémir. Elle resta quelques secondes assise, les yeux fermés, puis se sécha. Tant que Claire ne lui aurait pas confirmé le départ de son père, tant que cet homme respirerait encore à moins d'un patté de maison d'elle, elle ne retrouverait pas son calme. Puisqu'il lui restait encore du temps, et surtout puisque le destin s'était amusé ces derniers temps à faire revivre son passé, elle décida elle même d'y replonger.
Elle descendit à la cave, déplaça plusieurs cartons inutiles, et réussit à mettre la main sur celui qui affichait fièrement « années universitaires ». Elle le prit et l'emporta dans sa chambre. De cette période, elle n'avait pratiquement rien gardé, sans Peter, ce carton n'existerait pas. La première chose sur laquelle elle tomba en l'ouvrant, fut une photo d'elle et de son mari, jeunes et heureux. Elle se mit à sourire. Elle se souvenait dans quelles circonstances elle avait été prise ; C'était le jour de la reprise des cours, ils étaient en deuxième année. Elle n'avait jamais compris pourquoi Peter avait absolument tenu à immortaliser cette journée, et pour ça, en engageant un photographe professionnel. Si le choix du lieu avait été impeccable, celui du photographe, l'avait beaucoup moins été. Il était arrivé en retard et ils s'étaient retrouvés dans les bras l'un de l'autre, à patienter comme il pouvait dans le parc universitaire... d'où ses cheveux défaits.
Elle feuilleta plusieurs documents qu'elle ne trouva pas d'une très grande pertinence, du moins pas assez pour justifier leur conservation ; des anciennes copies bien notées, leurs formulaires d'inscriptions... A quoi tout ça pouvaient-ils bien leur servir à présent ?
Elle entendit toquer et la tête de Chris dépassa de la porte.
- Caroline me demande s'il reste de la javel. Je lui réponds quoi ?
- Oui, sur la première étagère de la commode, dans le débarras.
Il acquiesça et s'apprêtait à redescendre quand elle l'interrompit.
- Vas te préparer, dit-elle en lui caressant l'épaule, je m'en charge.
Il lui fallut quelques minutes pour descendre informer leur domestique. Lorsqu'elle remonta, elle vit son fils assis contre le pied de son lit, le nez dans son carton. Elle le rejoignit et passa son bras autour de lui.
- Vous avez-tous l'air si jeunes, dit-il en regardant une photo d'elle et de ses amis.
Elle se mit à rire.
- Nous avons pas toujours été vieux, Chris.
Il approcha la photo plus près de lui.
- Qui est-ce, demanda-t-il en désignant l'homme qui se tenait entre Claire et elle.
- Tu ne le reconnais pas ? Il fit singe que non. Imagine le avec une moustache.
Il fronça les sourcils et son visage s'éclaircit.
- Oncle Isaac ?
- Tout à fait. Il faut dire que la photo a été prise à contre jour... ton père n'a jamais réussit à l'éviter. Elle s'arrêta et lui sourit. Tu ne lui répéteras pas, bien sûr.
- Ils avaient l'air plutôt proches.
- Qui donc ?
- Mme Alger et oncle Isaac. Ils se tiennent par la main.
- Ils l'étaient.
- Et ils ne le sont plus ?
- Tout n'est pas toujours aussi simple, malheureusement.
Elle se leva et s'assit à sa coiffeuse.
- Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il soudain en sortant un document du carton. Elle ne voyait pas de quoi il s'agissait de là où elle était. Il se mit à lire « Admission du patient n° 15567, Julia Ogden, hôpital St Michael, le 20 avril 1881... »
Son sang bouillit dans ses tempes, et sa respiration s'accéléra. Elle se leva précipitamment et lui arracha pratiquement le papier des mains. Elle le regarda, faillit le déchirer tellement elle le serrait fort, puis releva les yeux vers son fils, gênée.
- Vous étiez malade ? Elle ne répondit pas. Comment pouvait-elle parler alors qu'elle était incapable de penser. C'était 7 mois avant ma naissance, que s'est-il passé ?
Bien qu'elle ne voulait pas discuter de ça, et certainement pas avec lui, elle réfléchit à la plus convenable des réponses qu'elle était en mesure d'inventer.
- Des complications avec la grossesse, réussit-elle à dire finalement. Elle lui sourit et lui caressa la joue. Tu ne tenais pas en place, déjà à l'époque. Maintenant dépêche toi de t'habiller.
Elle attendit que Chris soit partit pour le relire à nouveau. Peter aurait dû le jeter ou mieux encore, le brûler. Elle regarda une dernière fois le document signé de la main du Dr Picart, puis descendit accueillir ses amies, venues avec impatience assister à leur leçon hebdomadaire.
