La fin de ce chapitre ne va certainement pas vous plaire, mais tant pis, je prends le risque. Elle est essentielle pour la suite. J'en profite pour remercier deux lectrices qui prennent à chaque fois le temps de donner leur avis, Babarama et Cat71, merci beaucoup:)
- Résidence des McFloy, 18h-
Elle redonnait une dernière fois du volume à ses cheveux lorsque son mari l'appela. Lorsqu'elle croisa son regard, elle comprit qu'il ferait tout pour la retenir.
- Vous avez quand même décidé d'y aller, dit-il sur un ton lasse.
Il se redressa et sa nouvelle posture le fit tousser.
- Nous en avons déjà discuté, soupira-t-elle en se retournant vers son miroir. Ce n'est pas à la dernière minute que je vais tout annuler.
D'un œil, elle regardait le reflet son mari, enfin ce qui pouvait bien dépasser de leur énorme couverture. Une part d'elle se sentait coupable de le laisser seul alors qu'ils avaient prévu d'y aller ensemble. Mais ne devait-elle pas aussi penser à elle ? Sortir de cette triste ambiance le temps d'une soirée ?
- Ne faîtes pas cette tête là, reprit-elle, Caroline vous prodiguera aussi bien que moi tous les soins dont vous avez besoin. Il haussa les épaules et se remit à tousser, un regard tourné vers elle. Parfois, elle se demandait s'il n'en rajoutait pas. Et puis, au moins l'un de nous est tenu d'y assister, ne serait-ce que pour ne pas faire faux bond à l'inspecteur... après avoir tant insister pour qu'il nous accompagne, ce ne serait pas correcte.
- C'est votre insistance à la base qui n'était pas correcte. Elle le vit tendre une main vers elle et la regarda, ne sachant pas si ce geste était sincère ou non. C'est un grand garçon Julia, si c'est uniquement pour cela que vous voulez partir, ne vous prenez pas la tête. Que nous soyons là ou non, je doute que cela ait de l'importance pour lui.
- Je ne sais pas...
- Venez, supplia-t-il.
Elle se leva et s'assit à son chevet. Cela ne sembla pas lui suffire car il souleva la couverture et lui fit signe de s'allonger près de lui. Le souffle de son mari lui réchauffait la nuque. Elle ne tomberait pas malade, elle le savait. Le cas échéant, elle l'aurait déjà été depuis bien longtemps. Non, ce n'était pas pour ça qu'elle s'inquiétait. Elle sentit le bras de Peter bouger sous les draps, et alors qu'elle crut qu'il le levait pour la caresser, elle le vit tendre la main vers la table de chevet.
- Laissez, dit-elle en attrapant son verre d'eau, tout cela pour se rendre compte qu'il était vide. Elle tira sur la cordelette pendue juste à côté, puis se retourna vers lui. Elle le regarda dans les yeux et soupira. Vous devriez vous faire aider, votre mine n'est pas belle à voir.
- J'ai maintenant la certitude que vous ne restez pas à mes côtés pour mon physique ravageur.
Il se mit à rire jusqu'à ce que sa toux reprenne le dessus.
- Je n'en rigolerais pas si j'étais vous. Je suis sérieuse...
- Je suis médecin, je sais ce que je fait.
- Aucun médecin ne peut se soigner seul, c'est bien connu.
Elle jetait un coup œil à la pile de flacons posée sur la table de nuit lorsque leur domestique ouvrit la porte. Elle les regarda à tour de rôle, probablement surprise de la voir si proche de Peter, malgré ses incessantes recommandations de faire attention à elle.
- Vous m'avez appelée ? Demanda-t-elle.
- Oui, s'il vous plaît, pouvez-vous apporter de l'eau à mon mari.
Elle acquiesça et fit demi-tour. Julia se défit de l'étreinte de Peter et regagna sa coiffeuse.
C'est maintenant son reflet qu'elle regardait. Non seulement sa coiffure était à refaire, mais il fallait également redonner du rouge à ses joues. Avec des gestes aussi méticuleux que rapides, elle redonna vie à son visage, mais ses gestes ne réussirent pas à tirer ses pensées de leur morbide préoccupation. Une peur étrange, qu'elle ressentait de plus en plus ces derniers jours, la saisit, si forte qu'elle dut la vivre à l'abri des regards.
Contre le mur froid de la salle de bain, elle s'adossa et ferma les yeux. De quoi avait-elle peur ? Elle aurait tellement voulu que ce soit pour son mari. La vérité était bien différente... C'est à elle qu'elle pensait, à elle et à son avenir si le pire des scénario venait à arriver. Que ferait-elle seule, sans travail, et sans espoir de se faire aider des siens? Chris n'aurait pas d'autre choix que d'abandonner ses rêves d'études... Ce serait la fin de la vie telle qu'elle la connaissait. Cette prise de conscience la fit frémir. Elle regarda ses ongles manucurés puis les cadavres de lingettes contaminées qui débordaient de la poubelle. Les voir à tour de rôle ne fit que renforcer sa culpabilité. Comment pouvait-elle être si égoïste ? Elle était sur le point de renoncer à sa lecture quand elle surprit des bribes de conversation entre Peter et leur domestique ;
- Eh bien Caroline, il semblerait que nous soyons contraints de passer la soirée ensemble.
- Oui, monsieur.
- C'est un soulagement d'apprendre qu'au moins l'un de nous s'amusera.
- Ne soyez pas trop dur avec elle, monsieur. Si je puis me permettre, votre femme fait preuve d'un courage exemplaire. Voilà deux semaines qu'elle reste à votre chevet sans une once de reproche et pratiquement sans dormir. Je vois son teint pâlir et ses rides se creuser. Croyez-moi, ce ne sont pas là les symptômes de votre maladie... Enfin qu'en sais-je, je ne suis que servante.
- Merci, pour l'eau. Pour le reste, je ferai comme si je ne vous avez jamais entendu outrepasser vos positions, comme vous l'avez si judicieusement fait remarquer.
Julia s'éloigna de la porte. Elle refusait d'entendre ça. La fièvre délirante devait avoir atteint son mari. Que se passait-il ? Ce n'était pas lui, ce n'était pas elle !
- Je remonterai vous voir dans vingt minutes.
- Attendez Caroline, dit-Julia en les rejoignant, ne partez pas tout de suite ! On la dévisagea des yeux. Elle hésita puis désigna son corset. Si vous voulez bien...
La domestique sourit et se mit à l'œuvre. Sous le regard réprobateur de Peter, aucunes d'elle ne parlèrent. A chaque cordelette serrée, Julia sentait naître de la colère dans sa poitrine, une colère encore certes illégitime à ses yeux, mais de plus en plus marquée. La main bienveillante de sa domestique vint essuyer le reste de mascara qui avait coulé sur sa joue, et avec lui, la pensée qu'elle était certainement en train de faire une terrible erreur.
- Palais Louis Bisson, 19h -
William attendait depuis plusieurs minutes. Le hall se remplissait chaque minute davantage et il dut se mettre dans un coin pour ne pas gêner l'affluence. Un regard tourné vers l'entrée, il sentait son cœur s'emballer dès qu'il pensait la reconnaître. Il n'aurait pu dire si la joie de la revoir surplombait son angoisse de faire un faux pas. Une nouvelle vague de convive entra, mais aucuns signes d'eux. Si seulement il pouvait avoir la certitude qu'aucuns de ses gestes ne trahiraient ses émotions...
Alors qu'il commençait à perdre espoir, il la vit. Rayonnante dans une robe de soirée aussi rose que son teint, les cheveux remontés comme il fallait, la foule qui l'entourait était soudainement devenue bien banale. Il la regarda faire ses premiers pas dans le hall, le chercher des yeux. Elle paraissait si chétive. Sa beauté le laissa sans voix, à tel point qu'il ne remarqua bien après qu'elle n'était pas accompagnée. Il lui fit signe et elle pressa le pas vers lui.
- Je suis absolument confuse, s'excusa-t-elle aussitôt, un imprévu de dernière minute m'a retenue.
- Rien de grave j'espère ?
Elle secoua la tête et ils se sourirent. Il se sentait ridicule dans son costume bon marché. Que devait-on bien penser d'eux ensemble ?
- Vous êtes venue seule ? Demanda-t-il en se grattant les tempes.
- Hélas oui. Mon mari est souffrant. Le choléra...
- Vous m'en voyez désolé...
- Il ne faut pas. Avec son métier, pouvait-il en être autrement ?
Il remarqua que ses yeux étaient le plus souvent baissés au sol et il ne sut pas quoi en penser. Ils se regardèrent avec une pointe de malaise. Il comprit enfin qu'ils n'y auraient qu'eux et il se raidit.
- Comment vous portez-vous depuis la dernière fois ? Lui demanda-t-elle. Votre enquête avance ?
- Bien, répondit-il, bien que déçu d'entendre qu'il n'y aurait certainement pas d'autres conversation possible entre eux. Oh, à vrai dire... elle est close. Je suis sur une toute autre affaire maintenant.
- Vraiment ?
- Je pense d'ailleurs qu'elle vous intéressera au plus au point. Voyez-vous, mon équipe et moi venons de découvrir un couple de cadavre enseveli sous le béton d'une ancienne battisse - jusque là, rien d'extraordinaire. C'est la nécrose des tissus qui est intéressante. Leur apparence ne diffère pas vraiment de celle d'une momie et nous venons d'apprendre qu'ils seraient vieux d'au moins cinq ans.
- C'est fascinant...
- Tout à fait ! Un cas similaire a également été recensé cette année. On a retrouvé une jeune fille dans une tourbière au pays bas, son corps était en excellent état. Vous en avez sûrement entendu parler.
- A vrai dire non, jamais, dit-elle en regardant distraitement autour d'elle.
Un bruit de sonnette retentit et l'ensemble des invités tourna la tête dans sa direction. Les portes de la grande salle s'ouvrirent et on les pria de bien vouloir y entrer.
- C'est un plaisir de vous revoir, Mme McFloy, lui dit un jeune employé en les conduisant à leur place. M. McFloy, ravi de faire votre connaissance.
- Non, vous faîtes erreur, je ne suis ...
Il n'eut pas le temps de finir que le jeune homme était déjà parti. Il se tourna vers Mme McFloy qui lui sourit. Il haussa les épaules et s'assit à côté d'elle. La salle se remplissait à vue d'œil, elle ne lui avait pas menti quand elle lui avait dit que la moitié de la ville y serait présente. Seule la chaise vide du Dr McFloy faisait tache, non seulement dans la grande salle mais aussi dans sa tête. Cela ne devait rien changer, son comportement avec elle restera le même, comme il l'avait convenu. Il s'assit au fond de son siège et croisa les jambes.
Trois personnes montèrent sur l'estrade, accompagnés d'une pluie d'applaudissements.
- Vous allez adorer, dit-elle en se penchant vers lui. Le deuxième en partant de la droite est mon ami Stefen, celui dont je vous ai parlé. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'aimerais vous présenter à lui à la fin du récital. Votre situation l'intriguera sûrement autant qu'elle m'a intriguée.
- Ma situation ? Répéta-t-il sans en comprendre le sens.
- Je m'entends, votre fascination pour la connaissance et ce malgré votre... Il leva un sourcil et elle secoua la tête. Vous êtes un homme surprenant, même si vous ne semblez pas vous en rendre compte.
Il la regarda perplexe jusqu'à ce que le premier orateur commence sa lecture. C'est dans un silence religieux qu'il se laissa bercer par les strophes du premier poème.
Des applaudissements marquèrent la fin de la troisième lecture et également celui de la première relève. Il en profita pour regarder Mme McFloy à la dérobée. Elle était penchée à l'avant de son siège, le regard concerné et la main sur le menton. Ce n'est qu'à cette instant qu'il se rendit compte de son état. Elle était différente... Il avait du mal à imaginer que la douceur des vers pouvaient en être la cause. Non, il l'avait ressenti bien avant leur entrée, mais sans pouvoir mettre de mots dessus. Dans ce cas, pourquoi s'en inquiétait-il que maintenant ? Il fronça les sourcils. Avait-il été à ce point égoïste en se focalisant sur sa propre gêne, pour ne pas avoir remarqué la sienne plus tôt ? Il s'apprêtait à lui demander si tout allait bien - comme il l'aurait fait avec n'importe qui - mais se retint.
Le deuxième orateur commença sa lecture d'une voix étonnamment fluette. Au bout du troisième couplet, Mme McFloy se tourna vers lui.
- Je suis désolée, chuchota-t-elle, je reviens dans quelques minutes.
Elle ne donna aucunes explications et se leva. Il la regarda partir d'un œil dérouté jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Il fronça les sourcils. Que devait-il en penser ? Que pouvait-elle bien avoir à faire ? Non, ça ne le regardait pas. Indépendante comme elle était, elle avait sûrement besoin d'être seule. Il se concentra à nouveau sur la lecture. Les minutes défilèrent et il ne la vit toujours pas revenir. Il réfléchit puis se leva à son tour. Il était de toute façon bien trop inquiet pour pouvoir apprécier pleinement le récital. Il se plia en quatre pour sortir le plus inaperçu possible, ce qui n'empêcha tout de même pas quelques chuchotements réprobateurs. Il la chercha dans le hall mais n'y trouva personne. Alors qu'il s'apprêtait à sortir, il entendit des pas derrière lui.
- Inspecteur... Dit-elle d'une voix calme.
Il se retourna et la vit, une coupe de champagne à la main, sûrement aussi surprise que lui.
- Que faîtes vous donc, vous partez ?
- Non, dit-il en la rejoignant, bien sûr que non. Je voulais m'assurer que...
- Vous assurez de quoi ?
Il ne répondit pas. Même si l'envie de lui demander si tout allait bien lui brûlait les lèvres, il préféra les garder closes. Elle le regardait d'une étrange manière, comme si elle devenait ses pensées. Bien que son regard restait franc et affirmé, il dégageait un il ne savait quoi de mélancolique.
- J'avais besoin de prendre l'air, se confia-t-elle finalement. Il fait une de ces chaleurs à l'intérieur, c'est épouvantable.
Il acquiesça doucement. Il fit quelques pas vers la grande salle puis se retourna.
- Vous ne comptez pas y retourner ? Elle ne dit rien, et sourit. Il se serait sûrement contenter de cela s'il n'avait pas remarqué ses yeux rougis avant qu'elle ne les baisse au sol. Il réfléchit puis fit demie-tour. Vous avez raison, c'est un véritable four.
- Non, murmura-t-elle, ne faîtes pas ça. Elle sembla hésiter. Le silence entre eux était tel qu'on pouvait très clairement entendre le chant mélodieux des vers à travers la grande porte. Ne vous privez pas de votre soirée à cause de moi, rien ne vous y oblige.
- Je ne me prive de rien du tout à part d'une chaleur insupportable. Néanmoins, si ma présence vous ennui, je comprendrai et me forcerai alors à franchir ces portes.
Elle se mit à sourire, cette fois d'un sourire franc. Elle regarda son verre puis secoua la tête.
- Ce n'est pas très poli de boire seule, il y a un serveur dans le couloir juste à côté, je peux vous chercher une coupe.
- Ce ne sera pas la peine, dit-il poliment, je ne bois pas.
- Vraiment ?
- Vraiment.
- Par choix ou par...
- Jamais.
Elle acquiesça et ils se sourirent. Il ne s'était jamais senti aussi proche d'elle. Ils restèrent debout dans le hall plusieurs secondes, sans parler, jusqu'à ce qu'elle pose son verre sur un rebord. Elle prit une grande inspiration, puis sourit.
- Avez-vous déjà visité le Grand palais, inspecteur ?
- Une fois, dans le cadre d'une enquête, mais je ne suis jamais allé bien loin.
- Dans ce cas, laissez-moi vous guider.
- Je ne savais pas qu'il était possible de le visiter seul.
- Non, dit-elle en se dirigeant vers les escaliers, vous avez raison.
Il la regarda, ébahi, puis pressa le pas pour la rejoindre.
Ils arrivèrent au premier dans un magnifique couloir aux tapis rouges velours et aux lustres blancs étincelants. La beauté des lieux ne l'émerveilla pas car seule la peur d'être pris sur le fait le hantait.
- Vous êtes sûre que tout cela soit bien correcte, demanda-t-il pour la énième fois.
- Ne craignez rien, nous sommes seuls.
Juste à ces mots, William se crispa lorsqu'il entendit des pas venir vers eux. Il était prêt à sortir son badge et à inventer une quelconque excuse pour légitimer leur présence, lorsqu'il reconnut le jeune homme qui les avait placés.
- M. et Mme McFloy, dit-il simplement, tout va comme vous le voulez ?
Ils acquiescèrent. Il leur sourit à tour de rôle puis repartit sans poser de questions. William se décrispa. Ils remontèrent le couloir jusqu'à déboucher sur une salle, dont l'événement célébré à l'intérieur ressemblait, à ne pas s'y méprendre, à un vernissage. Ils y entrèrent et se fondèrent dans la masse avec une facilité déconcertante. Ils n'y restèrent pas plus de dix minutes, le temps de jeter un rapide coup d'œil aux peintures exposées et le temps que Mme McFloy finisse une nouvelle coupe. Ils continuèrent leur marche en reprenant le couloir dans le sens inverse.
- C'est magnifique vous ne trouvez pas, dit-elle en regardant le plafond.
- Oui, ces fresques datent du 17ème siècle. Ce sont les répliques exactes de celles que l'on peut trouver dans la chambre d'Angélique de Médicis, dans la villa du mont Pincio.
- Fascinant.
Ils franchirent 5 salles, longèrent encore 3 couloirs puis... William perdit les comptes. Il n'avait absolument aucune idée de leur position exacte dans le palais. La compagnie de Mme McFloy devenait de plus en plus étrange. A chaque serveur croisé, elle se servait un verre, sans aucune retenue, si bien qu'il dut finir sa dernière coupe pour éviter qu'elle n'en consomme davantage.
Ils arrivèrent finalement devant une petite porte en métal. Ce fut son côté à la fois anachronique et mystérieux qui les attira vers elle. Mme McFloy s'y approcha et essaya de l'ouvrir; en vain.
- Peut-être devrions-nous nous arrêter là, conseilla-t-il.
- Quelle dommage...
Ils firent marche arrière jusqu'à ce qu'au dernier moment, elle décide de faire demi-tour.
- Mme McFloy, que faîtes-vous ?
Elle serra encore deux ou trois fois la poignée, puis la porte finit par lâcher. En s'ouvrant, une odeur de sol humide s'en échappa. Il voulut la dissuader d'y entrer, mais il comprit en regardant ses yeux vitreux, que c'était peine perdue. Il soupira et la suivit. Quelle surprise de découvrir après plusieurs pas dans l'obscurité qu'ils se trouvaient dans un jardin ! Non, pas vraiment un jardin...
- Les serres du Grand palais, murmura-t-il.
Elles étaient aussi magnifique qu'inattendues. Seule la lumière de la lune, qui passait à travers le haut plafond vitré, les éclairait. La salle était immense, une étendue de terre recouverte de plantes aussi exotiques les unes que les autres. Ils marchèrent le long d'une rivière artificielle puis s'arrêtèrent. Mme McFloy s'allongea sur le sol et ferma les yeux. Il la rejoint et s'assit à côté d'elle. Pendant plusieurs minutes, ils ne dirent rien. Il contempla la lune le cœur apaisé. Une étrange sensation le saisit, il se sentait bien. Merveilleusement bien.
- C'est magnifique, dit-elle calmement.
- Nous avons dû entrer pas la porte de service.
- Cette nature, à la fois sauvage et maîtrisée... silencieusement retenue dans les murs du palais.
Il acquiesça. Elle semblait avoir repris le contrôle d'elle même et il en fut soulagé. Le bruit de l'eau résonnait au même rythme que le froissement des feuilles. L'espace d'une seconde, leurs mains se frôlèrent et ils se regardèrent confus.
- Je suis désolée, soupira-t-elle plusieurs secondes après.
- De quoi ?
- De vous avoir amené ici ... Je tenais tellement à vous faire partager ce récital, vous y sembliez si réceptif. Je vous en ai privé en fin de compte. Elle leva les yeux, ils étaient embrumés, pas seulement à cause de l'alcool. Mon mari est souffrant, mon fils sûrement livré à lui même dans sa chambre et angoissé à l'idée de tomber malade s'il en sortait... Je n'ai rien à faire ici. Elle se tourna vers lui. Vous le pensez, j'en suis certaine... Il ne répondit pas. Ce qui est encore pire, c'est que je ne souhaite en aucun cas rentrer chez moi.
- Je ne sais pas quoi vous dire...
- Il n'y a rien à dire. Si seulement tout pouvait-être simple. L'espace d'une seconde, j'aimerais être à votre place, avoir une vie facile.
- Ma vie n'a rien de facile. Il s'arrêta puis murmura. Elle s'est considérablement compliquée ces derniers temps.
Elle le regarda curieuse.
- A cause de quoi?
- Une personne, qui n'est en rien coupable.
- Une femme ? Il acquiesça. Que s'est-il passé ? Elle secoua la tête. Veuillez m'excuser, je me mêle de ce qui ne me regarde pas.
- Non ce n'est rien. Elle me hante depuis le premier jour que je l'ai vue... Malheureusement, je ne pourrais jamais rien espérer d'elle, car en plus de ne rien ressentir pour moi, cette femme appartient à un autre.
Elle se mit caresser l'herbe à ses pieds, le regard concerné.
- Je vois, votre histoire m'attriste. Néanmoins, je pense que si vous aimiez vraiment cette... elle buta sur le mot, comme si quelque chose la gênait - femme, vous devriez le lui faire savoir. Dieu sait ce qui peut arriver, vous n'avez rien à perdre. Alors que si vous ne faîtes rien, vous êtes sûr de ne rien avoir.
Il la regarda droit dans les yeux.
- C'est une femme d'une intelligence rare, il est probable qu'elle s'en soit déjà rendu compte...
Ses yeux s'éveillèrent. Elle fronça les sourcils puis le regarda à nouveau.
- En êtes vous certain ? Il ne répondit pas. Peut-être dans ce cas là, a-t-elle simplement peur de... ce qui pourrait advenir si elle vous le faisait à son tour savoir.
- Je lui dirais de ne rien craindre. Car si elle ne tente rien, alors elle ne pourra jamais savoir...
Elle se mit à trembler.
- Que faudrait-il qu'elle fasse pour vous le faire comprendre?
- Être elle même, rien ne me plaît plus chez elle que sa spontanéité.
A ces mots, elle se pencha vers lui et ils s'embrassèrent. A partir de ce moment là, le vide complet l'envahit. Plus rien n'existait autour d'eux, même son corps semblait avoir disparu, à l'exception de sa bouche qui recevait la plus délicate des caresses. Jamais il n'avait reçu de baiser aussi calme et tendre que celui-ci. Elle caressait en même temps son visage, sa peau était d'une douceur inouïe, elle dégageait un parfum qui resterait à jamais gravé dans sa mémoire. Lorsque ses facultés motrices lui furent rendues, il la prit dans ses bras et la serra contre lui, le plus proche possible, comme si sa vie en dépendait. Ils accélérèrent leur étreinte. Avant même qu'il ne s'en rende compte, il était étendu sur elle et elle, commençait à défaire les premiers boutons de sa chemise. Comme un claquement de doigt, la serre, le palais... tout lui revint. Avait-il perdu la raison ? Il fronça les sourcils et se mit à paniquer. Il sépara leurs lèvres, lui prit les mains et les posa à une distance convenable de son col. Elle le regarda aussi surprise que déçue.
- Nous ne pouvons pas, dit-il finalement en prenant conscience de ce qu'il l'avait encouragé à faire. Il se détestait rien que pour cela. Veuillez m'excuser et oubliez tout cela.
- Pour quoi dîtes-vous ça ? Je croyais...
- C'est de la folie ! Qui plus est, nous ne sommes plus nous même. C'est l'alcool qui agit à notre place...
- Comment pouvez-vous dire une chose pareil ? Il n'y a même pas deux minutes... Je ne comprends plus.
- Nous ne répondons plus de nos actes.
- Allez-vous arrêter de vous trouver des excuses ? L'alcool n'y est pour rien et vous le savez. A part vous donner le courage dont vous manquiez cruellement, il n'est en rien la cause !
Il baissa les yeux au sol.
- Vous ne vous rendez plus compte de ce que vous dîtes. Vous regretterez bien assez tôt tout ce qui est arrivé. Vous êtes honnête, Mme McFloy, si nous allons plus loin, vous en serez détruite. Cela vous serait insoutenable.
- Pouvez-vous s'il vous plaît au moins m'appeler Julia ! Et comment osez-vous prétendre savoir ce que j'arriverai ou non à tolérer ? Il se leva et s'éloigna d'elle. Chaque pas lui brisait le cœur alors que la trace de son baiser chauffait encore ses lèvres. Avant de partir, lui dit-elle, dîtes moi dans les yeux que ce que vous m'avez dit tout à l'heure n'était pas sincère.
- Julia... dit-il tristement, vous savez comme moi que je n'ai jamais été aussi sincère.
Il la vit acquiescer doucement.
- Dans ce cas partez... Puisque comme vous le dîtes si bien, je ne suis pas moi même, je n'aurais pas de mal à vous oublier.
Il prit sur lui pour ne pas se retourner. C'était mieux ainsi.
