- Résidence des McFloy, 23h-
Julia posa lourdement les clés sur le buffet et retira ses chaussures en deux claquements de jambes. Le chemin du retour avait été assez long et solitaire pour la faire réfléchir et l'humiliation qui avait d'abord était ressentie avait vite été remplacée par un profond un dégoût de soi. Un dégoût général qui ne s'arrêtait pas uniquement à son apparence. Après s'être plusieurs fois frottée les paupières, elle chercha des yeux sa domestique et ne la trouvant pas du premier coup, suivit le bruit d'un froissement de feuille qui la guida jusqu'à la cuisine.
- J'espère que je ne vous ai pas trop fait attendre. Tout s'est bien passé ?
- Oui, madame. Caroline ferma son livre et l'aida à se déshabiller. Votre mari dormait la dernière fois que je suis montée. Je lui ai fait boire une tisane, il en reste si vous voulez.
- Comment va-t-il ?
- Sa toux semble avoir cessé pour la nuit. Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.
Une fois débarrassée de ses affaires, Julia fit quelques pas vers son sac et prit son porte feuille.
- Encore merci, dit-elle en lui tendant de quoi largement excuser son retard.
- Madame... je ne pourrais accepter.
- Ce n'est pas grand en chose. S'il vous plaît, prenez.
N'ayant ni le courage ni l'envie de se disputer avec elle, Julia la laissa refuser encore une ou deux fois puis déposa l'argent dans sa main.
- Vous me payez déjà suffisamment chaque mois...
- Ce n'est pas un mois comme les autres.
Elles se regardèrent. La confusion et la reconnaissance se mélangèrent dans les yeux de sa domestique qui serra à son tour ses mains.
- Il se fait tard, dit finalement Julia. Je ne veux pas vous retenir davantage.
Elle la raccompagna jusqu'à la porte. Avant de partir, Caroline se tourna une dernière fois vers elle.
- Votre fils..., dit-elle en finissant de mettre son manteau, je ne l'ai pas vu une seule fois sortir sa chambre.
- Comment, n'a-t-il pas dîné ?
- J'ai déposé un plateau devant sa porte. Il n'y était plus quand je suis repassée, je ne sais pas s'il l'a fini. Julia fronça les sourcils. Vous voyez, je ne mérite aucun traitement de faveur... Il y a certaines choses pour lesquelles je ne suis guère utile.
Julia resta quelques secondes la main sur la poignée. Il y avait trop de choses pour lesquelles s'inquiéter et tellement pas assez d'énergie pour le faire. Elle serra ses doigts. Si seulement elle avait le courage de fuir ! Non, il n'y avait nul part où aller. Elle était exactement là où elle devait être.
Elle retourna dans la cuisine et se servit un verre. Lorsqu'elle reposa la bouteille, sa tête se mit à la faire souffrir, lui rappelant désagréablement ses excès. L'alcool fut vite remplacée par de l'aspirine qu'elle regarda entièrement se dissoudre. L'explosion du comprimé était une belle métaphore de ce qui se passait en ce moment dans sa tête, et à défaut de calmer sa migraine, lui donna le peu de courage qui lui manquait pour monter à l'étage.
Quand elle passa devant la chambre de son fils, elle s'étonna de voir encore de la lumière sous sa porte.
- Qu'est-ce que tu fais encore debout ? Chuchota-t-elle sans avoir pris la peine de toquer.
Il la regarda comme s'il elle revenait d'entre les morts et cacha immédiatement quelque chose sous sa couette.
- Je me couche.
La chambre empestait le renfermé à tel point qu'elle en eut mal au cœur. Comment pouvait-il vivre ainsi ? Elle ramassa les affaires qui traînaient à ses pieds et les posa sur une chaise.
- Chris, il faut qu'on parle tous les deux.
- Je croyais qu'il était tard.
- Pas maintenant, demain.
Il haussa les épaules et s'enfonça dans son lit. Elle n'aurait pas pu mieux être ignorée. Elle n'eut pas le temps de fermer la porte qu'elle le vit ressortir ce qu'il avait caché. Elle s'en inquiéterait plus tard.
Sa tête la fit à nouveau souffrir quand elle entra sous les draps, ainsi que sa peau dont on picotait désagréablement la surface. Elle posa ses mains le long de son corps et se concentra sur ces étranges démangeaisons. Ce n'était pas par hasard qu'elle les ressentait juste aux endroits où elle avait été caressée.
Elle regarda son mari étendu à ses côtés. Pourquoi avait-elle l'impression de s'être trompée de lit ? Pour retirer cette idée de sa tête et surtout pour effacer le souvenir d'un autre homme sur son corps, elle s'approcha de lui.
- Que faîtes-vous ? Murmura-t-il dès que ses mains se glissèrent sous sa chemise. Elle ne répondit pas et embrassa sa nuque. Julia... je ne suis pas en état.
Avant même qu'elle n'eut le temps de s'arrêter, les mains de son mari se posèrent finalement sur les siennes.
- Vous n'avez pas peur, haleta-t-il en intensifiant ses caresses.
- De quoi... ? Elle n'entendit pas sa réponse mais comprit qu'il devait certainement faire référence à son état. Non, chuchota-t-elle, ça m'est égale. Elle le sentit prêt à rétorquer mais l'en empêcha. Ce n'était pas le moment.
- Je vous ai fait mal ? Demanda-t-il en se recouchant sur le dos, exténué.
Elle fit signe que non. Elle le laissa se contenter de cette réponse et lui tourna le dos. Le regard perdu dans le vide, elle retenait silencieusement ses larmes. Elle n'avait rien ressenti. Ni avant, ni pendant, et ce n'était pas faute de pas s'y être bien pris. Pire encore, elle n'avait pas cessé de le désirer. Lui et ses caresses qui n'égalaient en rien celles de Peter. Tout était perdu ! Elle avait franchi le seuil de l'adultère avec une facilité déconcertante et elle en payait maintenant le prix.
- Poste de police n°4, trois jours plus tard -
Les stores de son bureau était baissés mais dans un autre but que pour se protéger de la chaleur. William était entre deux sommeils et profitait du peu de calme qu'il était en mesure de s'offrir quand on frappa à sa porte.
- Inspecteur ? Il se redressa et vit le Dr Elliott, la main encore hésitante sur la poignée. Je ne vous dérange pas ?
- Non, je vous en prie, entrez
Il vit bien à sa façon de s'assoir que quelque chose n'allait pas.
- Qu'y a-t-il, demanda William, qui n'était pas d'humeur à tirer les vers du nez de qui que ce soit.
- C'est un peu délicat... je dois quand même vous le demander. Vous comprenez, pour en être certain.
- Je vous écoute, docteur.
- Qui à part moi et l'inspecteur Brackenreid possède les clés de la morgue ?
- Personne.
- Vous n'êtes pas revenu faire un tour, hier soir, après votre visite ? Il fit signe que non. Vous n'avez donc rien pris dans mes placards comme vous avez souvent... même plus que souvent... l'habitude de le faire ? William secoua à nouveau la tête. Le docteur acquiesça et posa une main sur son bureau, l'air grave. Dans ce cas, je me suis fait voler.
- Voler ? De quoi parlez-vous ?
- D'un voleur. C'est bien comme ça que vous les appelez, les chapardeurs de biens, les fouineurs sans scrupules !
William soupira. Ce serait plus long que prévu.
- Que s'est-il passé ?
- C'était hier, juste avant d'éteindre les lumières. Je rangeait mes produits, c'est là que je m'en suis rendu compte. Plus rien, un trou vide dans mon étagère.
- Que vous a-t-on pris ?
- Ils étaient à leur place ce matin ! J'en suis persuadé, je m'en suis même servi pour identifier le contenu stomacal des momies.
- Quoi donc ?
- Mes flacons ! Mon ladanum... disparus !
William acquiesça lentement. Il avait pris l'habitude de ne pas prendre au pied de la lettre toutes les accusations du Dr Elliot - la moitié, pour ne pas dire toutes, se terminaient en non lieux - mais il fut quand même surpris de la banalité de celle-ci. Le plus simple dans ces cas là était de rentrer dans son jeu.
- A-t-on touché aux cadavres ?
- Non, Dieu soit loué.
- Et il ne manque que ça ?
- Que ça ? C'est déjà bien suffisant !
- J'en toucherai deux mots à l'inspecteur.
- S'il vous plaît, faites le, et vite.
William s'assit au fond de son siège et se frotta les yeux. Ça n'allait pas lui plaire;
- Sans vouloir mettre en doute vos paroles, il n'y aurait pas une chance pour que vous les ayez mal rangés après leur utilisation ?
- Vous pensez que... Expliquez moi dans ce cas comment ils ont pus tous les deux disparaître alors que je m'en suis servi que d'un ?
Comprenant bien que sa posture n'encouragerait pas le docteur à abréger son discours, il se leva et se positionna devant la porte.
- Si vous vous êtes fait volé, c'est que la morgue n'est plus assez sécurisée. Vous pouvez au moins avoir la certitude que cet acte de vandalisme, à défaut de pouvoir être puni, n'aura pas été vain. Je discuterai avec mon supérieur de la meilleure marche à suivre pour renforcer la sécurité.
- Non, vous ne comprenez pas, dit-il d'un air menaçant. Le vol vient de l'intérieur. C'est de l'intérieur que vous devez vous méfiez !
- Dr Elliott...
- Qui à part vous tous savez où je range mes flacons?
C'en était trop pour lui. William baissa les bras. Il ne pouvait pas subir toute la névrose du monde et la paranoïa du Dr Elliott était bien la plus pénible à supporter. Il le laissa partir sans le contredire et se reposa contre son fauteuil, la tête sur le dossier. Il ferma les yeux. Il n' y avait que comme ça qu'il ne s'entendait pas réfléchir.
- Inspecteur, entendit-il quelques minutes après.
- Je vous ai dis que je m'en chargeait!
- Monsieur ? Il ouvrit les yeux. George le regardait confus. Désolé de vous interrompre, mais nous avons besoin de vous.
Il suivit Crabtree jusqu'à l'accueil où un jeune garçon, d'une anormale pâleur, haussait le ton sur deux officiers.
- Que se passe-t-il, demanda-t-il aux officiers en essayant d'apaiser leurs tensions.
- Ce monsieur, qui n'a pas voulu donner son nom, voudrait consulter nos archives et ce sans vouloir être dérangé, qu'il a dit !
William se tourna vers lui.
- Vous devez savoir que nos archives ne sont pas ouvertes au public.
- C'est ce que nous nous tuons à lui dire !
Il fit signe aux deux gendarmes de reprendre leur poste et prit le jeune homme à part.
- Quel age avez-vous ?
- Rien ne m'oblige à vous le dire.
- Certes, mais si vous êtes mineur nous sommes tenus d'en informer vos...
- Je suis majeur, d'accord ? Dit-il sèchement. Je n'ai pas beaucoup de temps devant moi.
- Bien. Dans ce cas qu'êtes vous venu chercher ? Il ne répondit pas. William l'empoigna par l'épaule et le fit asseoir. Son petit jeu ne ferait pas long feu avec lui. Je ne peux pas vous aider si vous n'y mettez pas du votre.
- Des réponses, finit-il par dire. Ce n'est pas ce qu'on cherche tous ? Il croisa les bras et le regarda de haut en bas. Vous n'avez pas l'air complètement imbécile, moins en tout cas que les deux autres. J'espère ne pas perdre mon temps avec vous. William voulut intervenir mais le jeune homme reprit; Je veux mettre la main sur un dossier médical mais son niveau de confidentialité est trop élevé pour que je puisse le consulter.
- C'est le cas si vous ne faîtes pas partie de la famille. C'est ce qu'on appel le secret...
- Je sais comment ça s'appelle ! Et je fais partie de la famille. Seulement, j'ai besoin d'une autorisation de la police pour que l'hôpital puisse me l'envoyer.
William fronça les sourcils. Ce garçon ne semblait pas bien se rendre compte de la complexité de la situation.
- Et vous comptez l'obtenir dans nos archives ?
- Non, dit-il blasé. Ce que je cherche, c'est la trace que vous en avez vous dans vos dossiers.
- Comme nous vous l'avons dit tout à l'heure, vous ne pouvez pas y avoir accès. Que vous fassiez partie de la famille ou non, je regrette mais ils sont eux aussi confidentiels. Le jeune homme fronça les sourcils. A moins que vous ayez de quoi prouver votre maturité, je ne peux pas non plus vous signer d'autorisation. Mais j'imagine que vous le saviez déjà.
Il ne réagit pas. William s'apprêtait à lui souhaiter bonne chance quand le jeune homme le retint par la manche.
- Pouvez-vous en moins me dire dans quels cas une confidentialité pareille est-elle nécessaire ?
- Je ne crois pas que ce soit une bonne...
- S'il vous plaît...
William hésita. Malgré ses grands airs, le jeune homme n'avait pas l'air aussi insensible qu'il voulait bien le faire croire. Il se mit presque à avoir pitié de lui.
- Dès que la présence de la police est nécessaire pour surveiller l'hospitalisation. Le regard du jeune homme s'assombrit. Il aurait mieux valu ne rien dire. Après tout, ce n'était qu'un enfant. Pourquoi ne demandez vous pas directement à votre proche ce qui s'est passé ? A vous entendre, c'est une personne qui compte pour vous. Ne préférez-vous pas l'apprendre de sa bouche plutôt que de mener votre propre enquête dans son dos ?
Le garçon ne répondit pas. La confusion pouvait se lire sur son visage et toucha à nouveau William. Pourquoi avait-il l'impression que ce n'était pas la dernière fois qu'il le voyait ? Il haussa les épaules et retourna broyer du noir dans son bureau.
