- Rue commerciale, quartier ouest 16h -

Julia appréciait la chaleur des premiers jours d'été en marchant les bras encombrés d'une boutique à une autre. Les rues à cette heure étaient remplies de monde et elle dut à plusieurs reprises s'imposer pour ne pas se faire marcher sur les pieds.

Depuis que son mari travaillait à domicile, sa présence en dehors de son lit et ce à toute heure de la journée était devenue difficile à supporter, et étant persuadée que cette sensation était réciproque, elle avait pris l'habitude de partir juste après le déjeuner. Si ses sorties lui avaient d'abord permis de prendre l'air, elles étaient vite devenues indispensables. Marcher sans but dans la capitale était impossible, personne ne pouvait résister longtemps à l'appel de la consommation et comme toutes les femmes dont les revenus ne faisaient pas obstacle, elle s'était mise à dépenser sans retenue.

Elle entra dans une boutique de chapeaux et regarda les étalages. Sous les yeux ravis de la vendeuse, elle en essaya plusieurs avant de tomber sur un petit canotier exposé juste comme il fallait pour attirer son regard. Il serait parfait pour son fils. Elle était sur le point de le prendre quand elle se rappela qu'il ne les aimait pas. A vrai dire, il détestait tous les couvres chefs et ce peu importait leur forme.

Elle sortit.

Elle ne l'avait pas vu depuis une semaine et il commençait à lui manquer. Depuis qu'ils s'étaient expliqués, elle avait trouvé juste de le tenir à l'écart de Peter jusqu'à la fin de sa convalescence. Claire s'était gentiment proposée de l'accueillir, sa chambre d'ami n'étant plus occupée par son père, il pouvait vivre sans crainte d'être contaminé à deux pas de chez eux. Elle lui rendrait visite le lendemain.

Elle termina sa journée dans un café. En terrasse, la chaleur était insupportable et obligeait les clients à se cacher sous leurs ombrelles. Ne pouvant plus communiquer décemment, le silence s'était invité à leur table. Julia n'en fut pas dérangée. Elle termina son thé glacé en regardant marcher les passants. Sans aucune raison évidente, elle baissa les yeux et n'osa les releva que quelques secondes après. Encore une fois ...


Lorsqu'elle rentra chez elle, Peter était assis à la table du salon, le regard posé sur une nappe de dossiers dont il épluchait précautionneusement le contenu. Pensant qu'il se surmenait et ainsi, ne faisait que retarder sa guérison, elle lui demanda s'il avait bougé depuis son départ. Un bref hochement de tête désintéressé la convainquit qu'il ne l'écoutait même pas et elle le laissa seul.

Même chez eux, ils s'évitaient...

Après s'être mise d'accord avec son ami Stefen sur la date de leur prochaine rencontre, elle prépara la leçon qu'elle donnerait le lendemain aux femmes de son quartier. N'ayant plus à s'inquiéter pour son mari, elle avait réappris à penser à elle, plus pour occuper ses journées que par souci d'avoir une vie équilibrée, et l'inspecteur Murdoch, bien que souvent présent dans sa tête, n'en faisait plus partie. La prochaine étape était d'ailleurs de ne plus du tout penser à lui. Et pour cela, elle devait arrêter de l'imaginer là où il n'était pas. Pour la deuxième fois cette semaine, elle avait crut le reconnaître - il faut dire que les bruns correctement habillés ne manquaient pas dans les rues – et elle se promit de ne plus s'y laisser prendre. D'ailleurs, elle ne comprit pas pourquoi elle en était à ce point bouleversée, et décida de ne plus s'en inquiéter.

Le soir, Peter n'avait toujours pas levé la tête de sa table. Rien n'avait changé à l'exception du téléphone qu'il avait déplacé juste à côté de lui. Après s'être assurée qu'il n'était pas sur le point de s'arrêter, Julia monta se coucher seule.

La sonnerie du téléphone la réveilla brutalement après ce qui aurait pu être des minutes comme des heures. Sa main rencontra le vide à la place inoccupée de Peter et elle se mit à le maudire d'avoir réservé cette partie bruyante de son travail juste à ce moment là. Elle referma les yeux.

- Julia, entendit-elle, cette fois-ci vraiment quelques minutes après. Il vaudrait mieux vous lever.

- Qu''y a-t-il ? Dit-elle d'une voix encore endormie.

- C'est Chris.

- Résidence des Alger, 22h -

- Comment ça introuvable ? Répéta-t-elle en essayant de garder son calme.

Ils étaient debout dans l'entrée, Peter et le Dr Alger restaient à l'écart tandis que Julia faisait les cents pas devant Caire, rouge de honte.

- Nous l'avons cherché dans chaque recoin de la maison, même les plus improbables.

- Notre domestique ne l'a pas vu de l'après-midi, ajouta le Dr Alger, il ne serait pas rentré des cours.

Cette explication ne satisfit pas Julia qui ne comprit pas dans ce cas pourquoi ils ne les avaient pas contactés plus tôt.

- Tu comprends, lui dit Claire, nous espérions le retrouver d'ici là...

Après avoir demandé en détail les derniers faits et gestes de son fils, et également s'être assurée de sa santé le matin, Julia s'assit et réfléchit. La vision de son fils enlevé ou accidenté la fit frémir.

- Que comptez-vous faire ? Demanda Claire, qui pour une fois pesait avec précaution ses paroles.

Personne ne répondit jusqu'à ce que le Dr Alger propose d'aller ratisser le quartier en attendant l'arrivée de la police. Peter approuva et l'accompagna, laissant les femmes seules réfléchir au meilleur moyen d'agir.

- Il a certainement fait une mauvaise rencontre, dit Julia un verre d'eau à la main.

- Ne dit pas ça, pas tant que rien n'a été prouvé. Peut-être est-il rentré chez vous depuis. Tu devrais y retourner...

Elle ne répondit pas. Bien qu'elle ne trouvait rien à dire à Claire, elle préférait rester avec elle plutôt que d'attendre seule le retour de son fils, qui de toute manière n'avait aucune raison de rentrer chez eux. Elles restèrent sans se parler jusqu'à ce qu'une pensée lui vienne, plus difficile à expliquer mais largement préférable aux scénarios sinistres qui trottaient dans sa tête. Peut-être avait-il fugué.

Sans comprendre pourquoi il aurait fait une chose pareille, elle demanda à Claire de bien vouloir l'accompagner dans sa chambre et elle se mit à la fouiller dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui aurait pu prévoir son départ.

- Julia, dit Claire fatiguée de chercher, ça ne sert à rien. Nous perdons notre temps, ton fils ne serait jamais parti sur un coup de tête.

Julia s'assit sur le lit et acquiesça.

- Tu as raison...

- Bien sûr que j'ai raison. Il est peut-être parti dormir chez un ami et nous l'aurions oublié... nous sommes comme ça parfois. Demain nous en rigolerons tous.

Julia ne dit rien. Elle se souvint que son amie n'avait jamais réellement su mentir.


Les hommes revinrent de leur patrouille, bredouille et épuisés. Ils furent surpris de voir que la police n'était toujours pas arrivée et Peter les appela à nouveau. En attendant, Julia écoutait d'une oreille le compte rendu du docteur qui insistait bien trop souvent à son goût sur le fait que les rues étaient bien trop sombres à cette heure pour y voir quoique ce soit.

- Ils ne viendront pas, dit Peter en les rejoignant.

- Comment ça ils ne viendront pas ?

- C'est ce qu'ils ont dit. Ils ne veulent pas commencer les recherches 24 heures avant la disparition.

- C'est absurde ! S'écria Julia. Pourquoi vous ont-ils dit qu'ils arrivaient dans ce cas ?

- Je n'en sait rien, dit Claire, ils ont certainement changer d'avis.

Julia soupira. Il était hors de question de laisser passer une nuit. Elle fronça les sourcils et prit le téléphone. Tant pis pour ses bonnes résolution...

- Il n'y a rien à faire, Julia. Ils ne viendront pas.

- Ce n'est pas eux que j'appelle.

- 22 rue Ontario, 22h30-

William terminait de se laver les cheveux lorsque Mme Kitchen entra sans frapper, en chemise de nuit et les cheveux retenus sous une charlotte. Elle s'excusa de le déranger et lui après lui avoir fait remarquer en regardant son torse nu, que c'était une chance qu'elle ne soit pas montée plus tôt, elle lui fit signe de descendre.

- Un appel pour vous, inspecteur. Ça m'a tout l'air d'être une urgence.

William se sécha les cheveux et la suivit dans sa loge.

- Inspecteur- llô? Je- oin de- aide -très mal.

La ligne était terrible et il dut traficoter plusieurs fois les fils avant de pouvoir parler normalement. Il s'excusa et demanda de contacter la gendarmerie s'il s'agissait d'une urgence car non seulement il ne comprenait pas ce que son interlocutrice disait tellement elle parlait vite mais en plus, le peu qu'il comprenait était masqué par la voix d'autres personnes en arrière-fond. Il entendit ce qui pour lui ne fut pas plus fort qu'un chuchotement puis les voix s'arrêtèrent.

- Allô, vous m'entendez ?

- Beaucoup mieux, oui. Vous avez dû vous tromper de numéro car vous êtes sur ma ligne privée. Je vous passe tout de suite celui du poste, un de mes collègues vous...

- Non attendez !

Elle le supplia de ne pas raccrocher. Après un blanc d'une longueur relativement longue, elle lui dit qu'elle comprenait bien qu'il ne veuille pas lui parler mais que cela ne dépendait pas d'elle, que jamais elle n'aurait osé le déranger si les circonstances n'avaient pas été aussi alarmantes et qu'elle ne pouvait compter que sur lui.

- Redite moi votre nom, dit-il maintenant qu'elle en avait suffisamment dit pour éveiller sa curiosité.

- Julia... Julia McFloy.

Il serra le combiné. Si c'était une blague, elle était vraiment de mauvais goût. Ce n'était pas sa voix. Du moins pas celle dont il avait le souvenir mais il se dit finalement que tout était possible vu qu'il ne l'avait jamais eu au téléphone. Il l'écouta en essayant de se convaincre qu'il ne rêvait pas. Il s'était juste fait à l'idée que c'était bien qu'il avait au bout du fil quand il pris conscience du problème dont il était question.

- L'avez-vous signalé à la police ?

- Je viens de le faire ! Ils refusent d'intervenir.

William lui promit de remédier à cela et lui demanda de garder son calme le temps qu'il la rejoigne.

- Vous avez bien noté l'adresse ?

- Oui, ne vous inquiétez pas. Je pars sur le champs.

Il raccrocha et monta dans sa chambre s'habiller en vitesse. Sans donner d'explications à Mme Kitchen qui regardait ses allées et retours d'un œil inquiet, il sortit de la pension et marcha le pas pressé jusqu'à l'endroit indiqué.

- 33 rue des peupliers, 23h -

William toqua et la porte s'ouvrit. A sa grande surprise, ce ne fut pas Mme McFloy qui lui ouvrit mais le Dr Alger qu'il n'avait pas revu depuis son arrestation. Il n'avait pas l'air de lui en tenir rigueur, contrairement à sa femme qui le fusilla du regard dès son entrée et il se demanda pourquoi Julia ne lui avait pas précisé que c'était chez eux qu'il se rendait.

Il salua le Dr McFloy d'une poignée de main.

- Inspecteur, c'est un plaisir de vous revoir... même si les circonstances auraient pu être meilleures.

- Bien sûr, docteur.

Il chercha des yeux Mme McFloy et la vit assise dans le salon, le regard effondré. Elle se leva.

- Merci d'être venu si vite, dit-elle en n'ayant pas l'air de savoir s'il fallait ou non qu'ils se serrent la main.

Finalement elle ne fit rien.

On lui expliqua en détail la situation et après s'être assuré que ce jeune homme n'avait aucunes raisons de vouloir quitter la maison, il appela la gendarmerie. Il tomba sur Jackson qui lui confirma l'appel des McFloy i peu près une demie-heure.

- Peu importe, dit-il lorsque ce dernier lui demanda pourquoi ils ne devaient pas faire comme d'habitude, prévenez Crabtree et rejoignez moi le plus vite possible.

Il reposa le combiné et se tourna vers l'assistance.

- Un avis de recherche est en train de circuler dans les différents postes. Deux de mes agents sont en chemin. Dès qu'ils seront arrivés, nous nous rendrons dans les lieux où votre fils a l'habitude d'aller.

Il accepta le verre d'eau que Mme Alger lui tendit. Oui, elle lui en voulait toujours, ça ne faisait aucuns doute. Mme McFloy discutait avec son mari à l'écart, il se mit à l'enlacer et William la vit s'effondrer dans ses bras. Elle était à sa place. Il avait beau la regretter, elle était avec ceux qui comptait pour elle, dans son cercle d'ami, avec sa famille. C'était sa vie, et c'était une bonne chose qu'il ne l'ait pas perturbée.

- Vous allez le leur ramener, n'est-ce pas, dit Mme Alger qui regardait dans la même direction que lui.

- Je ferai tout pour, soyez-en certaine.

- Julia a déjà assez souffert comme ça, il ne faudrait pas en plus...

- Ça n'arrivera pas, promit-il.

A ce moment, George et Jackson entrèrent. William les rejoignit et les présenta au couple.

- Nous nous connaissons, dit Mme McFloy en serrant la main de Crabtree.

William demanda une liste des lieux qu'ils avaient l'habitude de fréquenter et la recopia en double. Il en tendit une à Jackson et garda l'autre pour lui.

- Bien, dit-il en s'adressant à tous, nous allons former deux groupes. Crabtree et moi même nous occuperons de la partie ouest de la ville, Jackson et vous Dr Alger, s'y vous n'y voyez pas d'inconvénient, vous occuperez de la partie est.

- Et moi, inspecteur ? Demanda le Dr McFloy.

William hésita. Il savait qu'il se remettait tout juste du choléra, et même s'il arrivait à se tenir debout, il l'imaginait mal tenir la distance.

- Vous serez bien plus utile à l'intérieur.

- Oh et à faire quoi, je vous le demande ?

- Eh bien... vous pourriez...

- C'est mon fils ! Le coupa-t-il. Vous croyez que je peux attendre les bras croisés alors que je devrais être le premier à le chercher?

- Peter, intervint Julia, il a raison. Vous n'êtes pas en état.

Il secoua la tête et soupira. William commençait à mettre son manteau quand elle le prit à part.

- Inspecteur... Merci, dit-elle simplement.

Il la regarda. Il lui avait fallu trois semaines pour réussir à ne plus penser à elle et la voir dans les yeux juste quelques secondes suffit à détruire tout ses efforts.

- Ce n'est rien.

Elle regarda autour d'elle, voulut lui dire quelque chose, mais se retint. Ils ne furent plus seuls très longtemps et elle recula d'un pas.

Elle sembla hésiter puis reprit :

- J'aimerais venir avec vous.

- J'aimerais pourvoir vous dire oui mais...

- C'est important pour moi.

Le pire était encore envisageable. Il ne savait pas sur quoi il pouvait tomber et il valait mieux dans ce cas qu'elle ne soit pas là pour le voir. Elle insista et après le lui avoir encore une fois déconseillé, il finit pas craquer.

Ils sortirent sur le perron.

- Vous n'auriez pas une photo de votre fils, demanda William.

Elle chercha dans son sac et lui en tendit une, en précisant qu'elle datait d'il y a quatre ans. Il regarda le visage blondinet de Chris McFloy en essayant de vieillir ses traits et fronça les sourcils. Se pouvait-il que ce soit...

Le Dr Alger et Jackson partirent par la droite, Mme McFloy, Crabtree et lui par la gauche.

Il n'y avait aucuns doutes, c'était bien le jeune homme qui s'était présenté à la gendarmerie le mois dernier. Il regarda Julia perplexe. N'ayant aucune preuve que sa disparition fut liée à son étrange demande, il préféra ne rien dire. Du moins, pas tant que rien ne l'y contraignait.