- Quartier Ouest de Toronto, minuit -
Ils terminèrent de longer la gare. William partit interroger le personnel ferroviaire, tandis que Crabtree profita de leur pause improvisée pour téléphoner depuis la cabine du coin. Julia s'assit sur le trottoir, et se pris la tête dans les mains. Ils marchaient depuis plus d'une heure sans grand succès et même si elle se forçait à garder espoir, elle se demandait si ce qu'ils faisaient était vraiment utile.
Crabtree revint juste après William et leur annonça que le Dr Alger et Jackson n'avaient eux aussi rien trouvé, qu'ils pensaient rentrer. Elle se laissa relever par William qui jusque là, n'avait pas dit grand chose. Il regarda sa liste, la replia soigneusement dans sa poche et reprit la tête de la marche. S'il était fatigué, il le cachait bien.
Comme pressenti, le lieu suivant ne leur apporta aucunes réponses. C'était le dernier.
- Nous devrions rentrer, conseilla William.
Elle ne riposta pas. Au point où elle en était, elle aurait certainement obéi à tout ce qu'on lui aurait ordonné de faire.
Sur le chemin du retour, personne ne parla. Si elle se faisait à l'idée qu'elle n'en serait pas plus pour cette nuit, les autres ne devaient certainement rien trouver à lui dire pour lui remonter le moral. A ce stade, leurs recherches suivaient encore l'hypothèse que son fils était sain et sauf, et comme elles n'aboutissaient à rien, elle se dit qu'il était peut-être temps d'arrêter de se voiler la face. Toujours en continuant de marcher, elle demanda aux deux policiers ce qu'ils auraient fait en temps normal.
- En temps normal, répéta William.
- Si je n'étais pas avec vous.
Ils échangèrent un regard puis lui affirmèrent qu'ils faisaient exactement comme ils avaient l'habitude de faire.
Lorsqu'ils arrivèrent chez les Alger, l'agent Jackson les attendait à l'extérieur. Elle était sur le point d'entrer quand les policiers se réunirent dans son dos pour échanger quelques messes basses.
- Que faîtes vous, vous n'entrez pas ?
Ils ne répondirent pas. En voyant à leurs regards que quelque chose n'allait pas, Julia s'empressa de les rejoindre.
- Vous ne comptez pas abandonner pour ce soir ?
On lui fit signe que non et elle comprit un peu tard, qu'elle s'était simplement faîte raccompagner– ou plutôt qu'ils s'étaient débarrassés d'elle.
- Où allez-vous ? J'ai le droit de savoir, insista-t-elle tout en craignant de connaître le lieu où on l'interdisait de se rendre.
Après quelques secondes d'hésitations, Crabtree lui avoua qu'il n'avait pas fait que téléphoner au second groupe, que la gendarmerie lui avait annoncé qu'on leur avait signalé la présence d'un corps dans le parc de la Rouge dont les proportions pouvaient être celles d'un enfant. La suite, Julia eut du mal à l'entendre car ses pensées restaient fixées sur le mot corps.
- Nous sommes tenus d'y jeter un coup d'œil, rien ne dit qu'il s'agit de votre fils.
Elle regarda William dans l'espoir qu'il contredise son collègue, mais ce ne fut pas le cas.
- Que faîtes-vous, dit-il quand elle emboîta le pas derrière eux.
- Je viens avec vous.
- C'est hors de question.
Aucuns d'eux ne cédèrent jusqu'à ce que William dut la maintenir par les épaules pour la calmer.
- Restez ici, croyez-moi c'est mieux ainsi.
Si elle reconnaissait le regard qu'il lui donnait, elle ne fut pas ravie de l'associer au soir où il l'avait laissée seule dans la serre. Elle retira cette image de sa tête et le regarda droit dans les yeux.
- Je viens avec vous, c'est encore mon fils, vous ne pouvez pas me l'interdire.
Quand ils arrivèrent dans les bois, une ribambelle de policiers attendait déjà sur place. L'inspecteur lui ordonna de ne pas avancer plus loin et demanda à Crabtree de la retenir si elle ne l'écoutait pas. Elle le vit entrer dans le cercle de policier, où elle supposa qu'en leur centre devait probablement se tenir le cadavre. C'est en ayant l'impression d'être muselée qu'elle attendit ce qui fut pour elle les plus longues minutes de sa vie. L'agent Crabtree devait lui parler mais elle ne l'écoutait pas, elle s'assit sur une souche sans se soucier de l'état de sa robe, qui de toute manière ne pouvait pas s'encrasser davantage.
William revint vers eux relativement vite et elle concentra tout le courage dont elle disposait encore pour écouter son verdict.
- Nous avons besoin de vous, dit-il en regrettant d'avoir à la solliciter.
Il lui demanda d'identifier le corps, bien qu'elle ne comprit pas pourquoi étant donné que la photo de Chris était toujours dans sa poche. Le doute se dissipa dès qu'elle se rendit compte que la tête du cadavre avait disparu, peu importait comment, elle ne voulait pas savoir. Le dégoût la gagna avant la peur et après s'être forcée à le regarder de près, elle secoua la tête.
- Ce n'est pas lui.
- Vous en êtes sûre ?
- Ce n'est pas lui, répéta-t-elle à voix basse, ce ne sont pas ses vêtements.
Elle fut raccompagnée à l'écart. Le soulagement ne fut qu'immédiat car même si son fils n'était pas étendu par terre, rien ne prouvait qu'il n'était pas en danger ailleurs, dans un endroit plus sinistre que celui-là. Elle patienta encore plusieurs minutes en regardant distraitement les policiers poursuivre leur démarche jusqu'à ce que finalement, et s'en qu'elle s'en aperçoive immédiatement, William s'asseye à côté d'elle.
- Vous allez vous en charger ? Dit-elle en désignant le corps.
Il fit signe que non.
- Un autre poste va s'en occuper, nous ne sommes pas dans ma juridiction.
Consciente que sa réaction était purement égoïste, et sans même lui dire qu'elle était désolée pour le défunt, elle fut soulagée d'apprendre qu'il resterait exclusivement concentré sur son affaire. Sans vraiment l'admettre, sa présence la rassurait et l'idée qu'il puisse les abandonner, elle et inévitablement son fils, la terrorisait.
- Tenez, dit-il en lui tendant une gourde.
Avant même qu'elle ait eu le temps de l'accepter, il précisa que ce n'était pas la sienne, qu'elle venait du sac de survie d'un de ses collègues et qu'elle n'avait pas de soucis à se faire vis à vis de l'hygiène.
- Merci...
Elle but plusieurs gorgées. La pression retomba petit à petit et elle s'autorisa à le regarder.
- Je ne suis pas sûre de vous avoir remercié pour tout ce que vous faîtes pour nous.
- Vous l'avez fait.
Elle hésita, puis reprit :
- Je ne vous ai même pas demandé comment vous alliez. Je veux dire, depuis...
Il sourit mais ne répondit pas. Ça n'avait aucune importance à présent, ils en avaient tous les deux conscience. Ils restèrent plusieurs minutes assis l'un à côté de l'autre sans faire allusion à leur dernière rencontre. Ils n'avaient pas à s'expliquer, ils ne se devaient rien et elle savait qu'une fois que le mystère de son fils serait levé, ils repartiraient chacun de leur côté.
- Je vais vous raccompagner chez vous.
William salua ses collègues, donna quelques consignes à Crabtree et ils partirent.
- C'est mauvais signe, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle après avoir quitté la scène de crime.
- Je vous demande pardon ?
- De ne rien trouver dès la première nuit. Je sais comment ça fonctionne, chaque heure passée diminue les chances de le retrouver en vie...
- Ce ne sont que des statistiques, chaque cas est différent.
- Et vous en avez sûrement traité plusieurs. Combien d'entre eux se sont bien terminés ?
- Là n'est pas la question, il faut garder espoir. Oui, dit-il après un rapide hochement de tête, la meilleure chose à faire, c'est encore de continuer à agir comme si tout était possible.
- Je ne peux pas... Laisser passer une nuit, je veux dire. J'en suis incapable.
Il ne répondit pas mais pas elle ne s'attendait pas à ce qu'il le fasse. Elle le regarda encore une fois puis soupira.
- Nous allons le retrouver, dit-il finalement, je vous le promets.
Ils débouchèrent sur la grande route qui bordait son quartier et ils la remontèrent à leur rythme. Sans attendre de réponse à nouveau, elle se mit à sortir tout ce qu'elle avait sur le cœur.
- J'ai conscience de ne pas être la plus parfaite des mères... Je pensais faire ce qu'il me semblait juste au moment où il était juste de le faire. Je me rends compte aujourd'hui que j'aurais pu faire beaucoup plus... C'est peut-être à cause de cela que j'ai l'impression d'avoir raté quelque chose.
Elle crut le voir froncer un sourcil, mais n'en fut plus certaine en le regardant à nouveau.
- J'aime mon fils, énormément... Je ne suis même pas sûre de lui avoir déjà dit. Il y a tellement de chose que je voudrais rectifier...
- Je ne suis pas le mieux placé pour le dire, mais vous n'avez pas de soucis à vous faire. Vous n'avez pas échoué dans votre rôle de parent, il suffit de le voir se débrouiller seul pour en être convaincu.
Le compliment l'aurait certainement touchée si un détail n'avait pas retenu son attention.
- Je ne comprends pas... Vous m'avez demandé sa photo tout à l'heure.
Il fronça les sourcils puis lui expliqua après une seconde d'hésitation qu'elle lui avait permis visualiser la personne qu'il devait rechercher. Elle se demandait comment il pouvait savoir en quoi son éducation avait porté ses fruits s'il n'avait jamais vu Chris quand il reprit la parole :
- Mme McFloy... Julia, il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit.
- Qu'y a t-il, dit-elle en craignant d'avoir à encaisser un nouveau malheur.
- Ça n'a peut-être rien à voir avec ce qui nous préoccupe, mais je pense que vous avez le droit de savoir...
- Résidence des Alger, 1h du matin -
Dès qu'ils franchirent la porte d'entrée, Julia ne prit pas la peine de répondre aux questions de son mari, elle se dirigea directement vers Claire qu'elle entraîna à part. Le malheur d'abord redouté n'était pas passé loin de ce qu'elle venait d'entendre. Et si elle avait pris sur elle pour ne pas paraître surprise devant l'inspecteur, elle put difficilement retenir sa frustration devant son amie.
- Il sait, dit-elle d'une voix à faire froid dans le dos.
- Qui, quoi ?
- Il sait, répéta-t-elle cette fois en prenant conscience de toute ce que cela pouvait impliquer. Chris, en ce qui me concerne!
- Calme toi, lui dit Claire en vérifiant que personne n'approchait. Elle l'emmena dans sa chambre et referma la porte derrière elle. Que s'est-il passé ? Pourquoi dis-tu ça ?
Julia répéta le récit que lui avait fait William et le termina haletante.
- L'inspecteur Murdoch fait peut-être erreur sur la personne, essaya de la rassurer Claire. Tu me dis que ça s'est passé il y a un mois, Dieu sait combien de jeunes il doit croiser chaque jour dans sa gendarmerie...
- Non, ça ne peut être que lui ! Tout est clair à présent... Mon Dieu, plus jamais il ne voudra me parler !
- Qu'est-ce qui a pu lui mettre la puce à l'oreille ?
Julia ne s'en préoccupa pas dans l'immédiat, il n'y avait pas une minute à perdre maintenant qu'elle savait où chercher. Elle prit le téléphone et contacta toutes les personnes susceptibles d'avoir été questionnées par son fils. Elle appela Isaac mais laissa le soin à Claire d'appeler son père. Quand chacune de ces pistes furent explorées sans succès, elle se laissa retomber sur le lit.
La fugue d'abord envisagée était maintenant indéniable, avec toutes les horreurs que contenait le dossier que son fils cherchait – et qu'il avait sans aucun doute trouvé – elle aurait fait pareil à sa place.
- Tu dois prévenir la police, dit finalement Claire, tu n'es pas obligée de tout leur dire, ni même d'en parler à Peter, mais ils doivent savoir ce qui l'a poussé à fuir. Juste pour mieux le retrouver.
Julia refusa catégoriquement.
- Dis le au moins à l'inspecteur. Même si je ne le porte pas dans mon cœur, je pense qu'il pourrait comprendre.
- Je ne peux pas.
- Julia, pense à ton fils ! Ce qui est fait est fait en ce qui te concerne, tandis que Chris est toujours introuvable... Bon sang, reprit-elle alors que Julia ne réagissait plus, si tu ne veux rien dire, c'est moi qui le ferai !
- Non ! Cria-t-elle en la rattrapant.
Claire s'arrêta et revint s'asseoir à côté d'elle.
- Je ne peux pas en parler à l'inspecteur...
- Quoi, tu as peur qu'il te juge ? C'est son travail, il en entant des vertes et des pas mûres tous les jours, crois moi.
- Ce n'est pas ça...
- Je ne comprends pas pourquoi tu ne ...
- Bon sang Claire, appelons simplement une autre station !
Son amie ne manqua pas de souligner l'absurdité de sa demande, et après lui avoir fait comprendre qu'elle ne résonnait plus normalement, Julia s'énerva.
- Si tu ne veux pas m'aider, ne m'aide pas, mais ne me mets pas de bâtons dans les roues !
Claire, manifestement surprise, ne trouva rien à dire. Julia se sentit stupide mais refusa de revenir sur sa position.
- Je commence à en avoir marre de tes histoires, dit finalement Claire en se levant. Si tu avais mis tout le monde au courant dès le départ, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Maintenant, si tu veux encore garder ça pour toi alors que tout te pousse au contraire, eh bien continue ! J'abandonne.
- Tu abandonnes ? Mais tu es en partie responsable de ce qui m'arrive !
- Vraiment... tu continues de penser ça ? Je suis heureuse de l'apprendre. Moi qui croyais que tu voyais les choses différemment depuis nos retrouvailles !
- Je t'ai simplement pardonnée !
- Je vois... Tu vas aussi me reprocher d'être tombée enceinte ou tu veux bien endosser cette responsabilité la ?
Elles se regardèrent sans rien dire tout en ayant conscience d'être allées trop loin. Finalement Julia finit par craquer, elle fondit en larmes devant son amie qui hésita plusieurs secondes avant de la prendre dans ses bras. Des excuses furent maladroitement échangées entre deux sanglots et elles se séparèrent comme si rien ne s'était passé.
- J'ai eu une aventure avec l'inspecteur, dit finalement Julia qui n'en était plus à une confidence près. Je ne sais même pas si on peu appeler ça comme ça d'ailleurs, étant donné qu'il ne s'est rien passé.
Claire apprit la nouvelle en restant anormalement calme.
- Tu as le droit de me juger, je ne t'en voudrais pas. Comprends juste pourquoi je ne veux pas qu'il soit au courant.
Julia s'attendait à être bombardée de questions, mais ce ne fut pas le cas. Son amie était heureusement assez mature semblait-il pour comprendre que ce n'était pas le moment d'en parler, même s'il était certain qu'elle mourrait d'envie d'en savoir plus. Elle demanda juste si cette affaire était terminée et avec un léger pincement au cœur, Julia affirma que oui.
- C'était une erreur. Et je n'en ferai pas une nouvelle en dévoilant mon passé. Je ne sais pas ce qu'il serait capable de faire s'il l'apprenait et d'ailleurs je ne veux plus rien de personnel entre nous.
Claire ne lui fit pas remarquer que s'il était là ce soir, c'était avant tout pour une raison personnelle mais Julia n'avait pas besoin de l'entendre pour le comprendre. Elles furent très vite rattrapées par l'urgence de la situation et durent réfléchir au meilleur moyen d'agir. Elle décidèrent de se rendre chez Julia, sans donner d'explications, et d'en informer après coup l'inspecteur si rien de révélateur n'aura été trouvé.
- Résidence des McFloy, 1h du matin-
Elles se dirigèrent immédiatement dans la chambre de Chris. Contrairement à la première fouille chez les Alger, elle ne mirent pas très longtemps à trouver ce qu'elles cherchaient. Dès qu'elle posa les pieds dans sa chambre, Julia repensa au soir où semblait-il, elle l'avait interrompu dans une lecture qu'il voulait garder secrète. En s'en voulant de ne pas se l'être rappelé plus tôt, elle ouvrit son lit en priorité. C'est finalement sous son coussin qu'elle découvrit le document qu'il lui avait caché. Il s'agissait de son admission à l'hôpital qu'elle avait redécouvert le jour où elle avait décidé de rouvrir son vieux carton universitaire.
- Et Chris était présent... chuchota-t-elle.
- Que dis-tu ?
Claire s'approcha et lu le document par dessus son épaule.
- Je ne vois rien la dedans qui aurait pu...
- La date de l'hospitalisation. Il m'avait même demandé pourquoi j'avais été interné pendant ma grossesse.
- Et que lui avais-tu dit ?
- Je ne sais plus, un mensonge certainement. Elle soupira. Manifestement pas un assez bon.
- Attends, ça ne veut pas dire qu'il est au courant du reste. Il peut encore avoir disparu pour une autre raison.
- Bon sang Claire, il a demandé l'accès à mon dossier médical ! Bien sûr qu'il est au courant du reste.
- Si l'inspecteur lui a refusé l'autorisation, comment a-t-il pu mettre la main dessus ?
- Je n'en sais rien... Mais il a réussi. Il ne rentrera jamais... Mon Dieu, j'aimerais tellement pouvoir m'expliquer avec lui !
- Et tu le feras, j'en suis certaine.
Elle s'assit sur le lit et baissa les yeux.
- Je ne sais pas... J'ai certainement perdu le droit d'être sa mère à ses yeux... et je le comprends.
