Cela faisait un moment déjà qu'ils étaient partis pour le Mordor. Araniel écoutait d'un air absent Gandalf et Gimli se disputer sur l'itinéraire à suivre.

- Nous devons poursuivre notre route à l'Ouest des Monts Brumeux pour encore quarante jours. Si nous avons de la chance, la trouée du Rohan sera toujours ouverte pour nous et nous prendrons la route de l'Est pour le Mordor.

Araniel tira sur sa pipe, laissant échapper un nuage de fumée. L'itinéraire ne l'intéressait pas pour l'instant. Son esprit était tourné vers sa dernière conversation avec Elrond, devant la tombe de sa mère.

Onen i-Estel Edain, ú-chebin estel anim. J'ai donné l'espoir aux Dunedains, je n'ai gardé aucun espoir pour moi-même.

Voilà ce qui était écrit sur le monument funéraire de Gilraen.

- Dans son coeur, ta mère savait que tu serais traquée toute ta vie, avait dit Elrond.

Araniel n'avait pas su quoi répondre.

- Mais tu ne peux plus continuer à essayer d'échapper à ton destin. Les forgerons des Elfes vont reforger l'épée-qui-fut-brisée et tu es la seule à pouvoir la brandir.

- Je ne veux pas ce pouvoir. Je ne l'ai jamais voulu.

C'était Strider qui avait parlé. Et aussi Estel. Araniel ne savait pas quoi répondre.

- Tu es la dernière de la lignée. Il n'y en a aucun autre.

Araniel avait soupiré sans faire de commentaire. Techniquement, c'était faux. Il y avait Halbarad. Mais ce n'était qu'une branche collatérale.

- J'ai appris que tu laissais Elladan partir.

Araniel avait senti son cœur se serrer. Pour la première fois, elle avait réalisé ce que cela signifiait.

- Je suis fier de toi, Estel.

Elle avait soudain eu envie de frapper Elrond. Mais cela n'aurait pas apaisé sa peine. Bien au contraire.

La ranger glissa ses doigts sur l'Evenstar accroché à son cou. Arwen le lui avait donné avant son départ.

- Pour ta protection, avait-elle dit.

Arwen partait aussi. Bientôt Araniel aurait perdu sa seule amie. Autant dire, tout. Elle avait tenté de refuser le présent, sachant à quel point l'Elfe tenait à ce bijou.

- C'est un cadeau, avait répliqué Arwen.

Araniel aspira de nouveau, sentant le tabac lui racler les poumons.
Devant elle, Boromir tentait d'inculquer quelques notions d'escrime à Merry et Pippin.

- Bien. Très bien.

Les Hobbits s'en sortaient pas mal. C'était une nouvelle facette de Boromir qu'Araniel découvrait. Le côté surprotecteur. Il voyait les Hobbits comme des enfants sans défense.

- Il ferait un bon père, pensa-t-elle.

Une minute...Qu'est-ce-que c'était que cette idée saugrenue? Un bon père. Mais qu'est-ce qu'elle n'allait pas chercher.

- Bouges tes pieds, Pippin, lança-t-elle. Son regard dévia sur le gondorien. C'était un excellent combattant. Souple et rapide. Elle voyait distinctement les muscles puissants rouler sous la tunique. Pourquoi sa nuque devenait-elle brûlante tout d'un coup?

- Tu te débrouilles bien, Pippin, observa Merry.

- Merci.

Merry remplaça son ami contre Boromir. Du coin de l'oeil, Araniel vit que Frodo et Sam observait le combat en riant.

- Si quelqu'un me demandais mon opinion, ce que personne n'a fait jusqu'à présent, grogna le Gimli, je dirais que nous prenons la route la plus longue. Gandalf, nous pourrions passer par les Mines de la Moria. Mon cousin Balïn nous accueillerait royalement.

- Non, Gimli, répondit Gandalf. Je ne prendrais la route de la Moria que si je n'ai pas d'autre choix.

Araniel était déjà entrée une fois dans la Moria. Une seule. Et cela lui avait suffi.
Elle vit Legolas grimper sur un rocher, les yeux plissés pour regarder au loin.

- Et bien, pensa-t-elle, il était temps de penser à te rendre utile.

- Argh!

Le cri de Pippin attira son attention. La lame de Boromir avait heurté sa main.

- Désolé, s'exclama le gondorien, l'air paniqué.

Il se précipita vers le Hobbit avec l'intention évidente d'examiner la blessure. Pippin lui donna un grand coup de pieds dans la jambe.

- Attrapes-le! cria Merry en se ruant sur Boromir.

- POUR LA COMTÉ! brailla Pippin. Tiens-le, Merry!

Sous les yeux médusés d'Araniel, ils renversèrent un gondorien hilare sur le sol. Elle se leva et se dirigea vers eux.

- Messieurs, cela suff...

Elle se retrouva par terre sur le dos, le souffle coupé. Les Hobbits avaient attrapé ses jambes et l'avaient renversée sans qu'elle s'y attende.

Les petits saligauds...

- Mon bras, cria Pippin! Vous coincez mon bras!

Bien fait pour toi.

- C'est quoi, ça? demanda Sam.

- Rien, répondit Gimli. Juste un nuage.

- Ça se déplace rapidement, observa un Boromir qui essayait vainement de se dépêtrer des Hobbits. Contre le vent.

- Des Crébains du pays de Dun, cria Legolas.

Ça, c'était mauvais.

- Cachez-vous, cria Araniel en se ruant sur son épée posée un peu plus loin.

- Vite!

- Frodo! À couvert! ordonna-t-elle au Hobbit.

Sam piétina le feu pour l'éteindre pendant que chacun ramassa ses affaires à la hâte et se cachait tant bien que mal sous les buissons.
Araniel se retrouva collée à Boromir, dans une position un peu inconfortable. Elle tenta de s'écarter mais il l'attira brusquement contre lui.

- Vous êtes folle? Siffla-t-il. Vous voulez nous faire repérer?

Non. Bien sûr que non. Mais elle n'aimait pas être aussi près de lui. Pas plus que d'avoir son bras serré autour de sa taille. Un grand vol de corbeaux noirs passa au-dessus d'eux, décrivant de larges cercles dans le ciel. Araniel grimaça, tendue comme un arc. Leurs croassements lui vrillaient les oreilles.
Ils attendirent un long moment après que les oiseaux aient disparus au loin pour oser se montrer à découvert. Boromir desserra son étreinte sur la taille d'Araniel qui roula loin de lui aussi vite qu'elle le put, lui jetant un regard meurtrier.

- Des espions de Saruman, maugréa Gandalf. Le passage du Sud est surveillé. Nous devons passer par le Caradhras.

Araniel observa les cimes enneigées au loin. Ça allait être long. Très long.