Gandalf est tombé.
Gandalf.
Est.
Tombé.
Araniel pressa ses poings sur ses yeux pour faire disparaître l'image du vieillard courbé face au démon, disparaissant dans le gouffre.
La Communauté avait échoué à protéger un de ses membres. Elle avait échoué.
À la culpabilité s'ajoutait l'humiliation. Boromir avait eu raison. Depuis le début. Il lui était difficile de l'admettre, mais elle reconnaissait qu'ils auraient dû passer par la Trouée du Rohan.
Et le gondorien était celui qui s'en tirait le plus honorablement dans l'affaire.
Il était le seul à avoir gardé la tête froide. Le seul à n'avoir jamais cessé de se battre.
C'est lui qui devrait diriger cette compagnie. Pas moi.
Il avait affronté le troll. Quasiment seul. Et l'avait payé de quelques contusions et d'une bonne migraine après avoir été projeté contre le mur. Araniel détestait s'en rendre compte, mais ce type était courageux.
Quand Gandalf était tombé, elle n'avait pas réagi. Elle avait été incapable de réfléchir. Elle était restée là, à regarder. Après tout, Gandalf ne pouvait pas mourir.
N'est-ce pas?
Et c'était Boromir qui s'était comporté comme elle aurait du le faire.
- Araniel! avait-il hurlé, la sortant de son hébétude. C'était lui qui les avait guidé vers la sortie. Lui qui avait transporté Frodo sur son dos pendant la moitié du trajet.
Et elle...
Elle, elle les avait empêché de ressasser leur chagrin. Elle les avait remis en route. Elle s'était forgé une armure. Un bloc d'impassibilité. Ils n'avaient pas compris.
Aucun d'entre eux n'avait compris. Pas plus qu'elle ne s'était comprise elle-même.
Depuis quand suis-je aussi insensible?
- Legolas! Relevez-les! s'était-elle contentée d'ordonner.
- Laissez leur un moment! Par pitié! l'avait supplié Boromir.
Elle s'était repliée sur elle-même.
- La nuit, ces collines grouillent d'Orcs! Nous devons gagner les bois de la Lothlorien.
Elle avait remis rageusement son épée au fourreau. L'incompréhension qu'elle avait lue dans le regard du gondorien l'insupportait.
- Venez, Boromir, Legolas, Gimli. Relevez-les!
Elle avait relevé Sam elle-même.
- Frodo?
Le Hobbit lui tournait le dos. Il s'était retourné lentement. Des larmes roulaient sur ses joues sans discontinuer, et Araniel avait failli se mettre à pleurer aussi. Mais un chef qui pleurait n'était pas un chef. Encore plus si c'était une femme. Elle devait être forte et ne pas se laisser aller. Plus jamais.
Ils avaient atteint la Lorien le soir-même. Elle avait été presque soulagée d'être interceptée par Haldir. Même si elle appréciait moins d'avoir une flêche pointée sur son front.
Et puis la Dame Galadriel les avait accueillis et il avait fallu raconter. Revivre ce moment qu'elle aurait aimé n'avoir jamais vécu.
Et s'entendre dire que la quête dans laquelle ils s'étaient embarqués était vouée à l'échec et à la mort.
- Ne laissez pas vos coeurs se troubler, avait dit la Dame. Aller et reposez vous. Cette nuit vous dormirez en paix...
Maigre consolation. Dormir ne leur rendrais pas Gandalf comme si ça n'avait été qu'un mauvais rêve. Il ne serait pas là à leur réveil.
Et Araniel ne pouvait se reposer. Pas avec la complainte lancinante des Elfes dans les oreilles.
Ils pleuraient Mithrandir. Autant qu'elle pleurait intérieurement alors que ses yeux restaient secs.
Araniel passa une main lasse sur son front. Il fallait qu'elle marche. Qu'elle fasse quelque chose.
Elle aperçut Boromir, assis à l'écart sur la racine d'un mallorne.
La Dame l'avait troublé, Araniel le savait bien. Que lui avait-elle donc montré mentalement? Il s'était mis à trembler comme une feuille.
La ranger se leva et se dirigea vers lui.
La peine était lourde, mais moins si elle était partagée.
- Reposez-vous. Ces frontières sont bien protégées.
Le gondorien frissonna.
- Je ne trouverais pas de repos ici. J'ai entendu sa voix dans ma tête.
Araniel se crispa. Elle non plus n'aimait pas qu'on s'introduise dans son esprit.
- Elle a parlé de mon père et de la chute du Gondor. Elle m'a dit: Même maintenant l'espoir demeure. Mais je n'en vois aucun. Cela fait longtemps que nous n'avons plus eu d'espoir.
Boromir ressemblait à un petit garçon effrayé, et Araniel retint une envie incongrue de le serrer dans ses bras pour le réconforter.
- Mon père est un homme noble, mais son autorité s'affaiblit. Et maintenant notre peuple perd sa foi en lui.
Le gondorien fit une pause, cherchant ses mots. Araniel se laissa tomber sur une racine à côté de lui.
- Il compte sur moi pour arranger les choses et j'aimerais y arriver. Je voudrais voir la gloire du Gondor restaurée.
Il se tourna vers elle.
- L'avez vous déjà vue, Araniel? La Tour Blanche d'Ecthelion, brillant comme une flèche de nacre et d'argent, ses bannières flottant haut dans la brise du matin. Avez-vous déjà été rappelé à la maison par le son des trompettes d'argent?
La ranger retint un sourire amusé.
Il devient lyrique, ma parole.
- J'ai vu la Cité Blanche. Il y a longtemps.
Elle aurait aimé pouvoir parler de sa patrie avec autant d'amour. Mais elle n'avait pas de patrie.
Boromir lui saisit le bras et le serra.
- Un jour, nos chemins nous y ramèneront. Et les gardes de la Tour pourront annoncer que les Seigneurs du Gondor sont de retour.
Araniel sourit avec tristesse. C'était lui le seigneur du Gondor. Pas elle.
Il y eut un silence. Puis Boromir laissa échapper un petit rire.
- Vous me faites penser à une histoire que mon père m'a raconté.
Araniel haussa un sourcil.
- Il y a un peu plus de 50 ans, il y avait une femme dans l'Armée du Gondor.
- Vraiment?
- Elle se faisait passer pour un homme du nom de Thorongil.
Denethor. Vieux pourri.
- Elle était assez masculine à ce qu'il m'a dit. Je pense que personne ne s'en est jamais douté à part mon père. Il ne lui a jamais dit qu'il savait.
La ranger se mordit les lèvres pour s'empêcher de rire nerveusement.
Assez masculine, hein?
- Pourquoi?
Boromir haussa les épaules.
- C'était un excellent soldat. Elle a démissionné de l'armée et a disparu on ne sais où.
Il regarda rêveusement au loin.
- Je me demande ce qu'elle est devenue. Il fallait avoir un sacré culot pour agir comme elle l'a fait.
Araniel ricana.
- Ça, c'est sûr. Et pour répondre à votre question, elle se porte à merveille.
Boromir fronça les sourcils.
- Que voulez vous dire?
- À votre avis?
Il la regarda attentivement. Elle lui souriait d'un air ironique.
- Thorongil?
- En personne.
- C'est impossible.
- Et pourquoi donc?
- Vous n'avez pas 70 ans.
- Non, effectivement.
Boromir sourit d'un air soulagé.
- Je me disais bien, aussi. J'ai cru un instant que...
- J'en ai 87.
Il lui lança un regard aigu.
- C'est vrai que vous êtes du peuple des Dunedains...
Araniel pouffa.
- Assez masculine, hein?
- Mon père a peut-être un peu exagéré.
Boromir grimaça.
- Vous devez avoir connu ma mère.
Araniel sourit tristement.
Oui, elle avait connu Finduilas.
- Oui.
- Je ne me souviens pas d'elle. Elle est morte quand j'avais 5 ans. À la naissance de mon frère.
- Je suis désolée.
Elle était sincère.
Il se tourna vers elle, s'adossant contre le mallorne.
- Pouvez-vous me parler d'elle?
Araniel fut stupéfaite de la requête. Un instant, elle maudit Denethor. C'était à lui que ce rôle était dévolu après tout.
- Elle...elle était blonde. Et très belle. Vous avez ses yeux.
- On m'a souvent dit que je lui ressemblais.
La ranger acquiesça. Oui. Boromir tenait physiquement plus de Finduilas que de Denethor.
- Elle était...
Araniel hésita un instant, pesant ce qu'elle devait dire ou pas.
- Elle n'aimait pas mon père.
Le visage de Boromir ne reflétait aucune émotion.
- Elle semblait souvent triste, acquiesça-t-elle.
- Elle le haïssait.
C'était un constat, dit sur un ton neutre.
- Mon père a rendu Faramir responsable de sa mort, et il le traite comme...comme un moins que rien alors que c'est LUI qui l'a tuée.
Araniel ne dit rien, choqué par l'indifférence avec laquelle Boromir disait ces mots.
J'ai haï mon père moi aussi. Mais pas de cette façon.
Quel père Denethor est-il pour être à ce point détesté de son fils préféré?
- Denethor est quelqu'un de...compliqué, marmonna-t-elle. Sa charge le rend...amer.
- Vous avez sans doute raison, soupira Boromir.
Araniel comprit que la conversation était terminée. L'instant de complicité était passé.
Elle se releva et se dirigea vers sa couchette.
- Vous devriez dormir, lança-t-elle à Boromir.
Le gondorien se leva lourdement.
- Araniel?
- Oui?
Elle le vit hésiter un moment, se mordant les lèvres.
- Merci de m'avoir écouté, dit-il finalement.
Elle hocha la tête. Pour une raison qu'elle n'arrivait pas à définir, cela lui avait aussi fait du bien.
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