La rivière Anduin serpentait sur des dizaines de kilomètres à travers la Terre du Milieu, entourée de hautes falaises de craie et de forêts denses. Ici, pas de civilisation à des lieues à la ronde, et c'est bien ce qui inquiétait Araniel. Tout en pagayant, la ranger observait les rives avec circonspection. Tout lui semblait hostile depuis un certain temps.
Les paroles de Celeborn avant leur départ de la Lorien avaient été plus qu'alarmantes.

- Chaque lieue que vous parcourerez vers le Sud vous rapprochera du danger. Des Orcs du Mordor ont été vus sur la rive Est de l'Anduin. Vous serez en sécurité seulement sur la rive Ouest.
Araniel avait hoché la tête en silence. Le conseil d'un Elfe était toujours bon à prendre et elle le savait mieux que quiconque.
- D'étranges créatures portant la Main Blanche ont été vues à nos frontières. À présent les Orcs n'ont plus peur de voyager sous le soleil.
Il avait sorti une dague de sa manche et lui avait tendu. La ranger avait examiné l'arme avec attention, consciente de la valeur du présent. La lame était large et courbe, gravée de runes elfiques.
- Le aphadar aen. (Vous êtes traqués.) Par la rivière vous avez une chance de semer vos ennemis aux chutes de Rauros.
Araniel donna un coup de pagaie dans l'eau avec une hargne inaccoutumée. Les chutes de Rauros. Un gigantesque escalier aquatique de plus de 50 mètres de hauteur. Une chute là-dedans et c'était la mort assurée.
La ranger leva les yeux. Les falaises se rapprochaient au dessus d'eux, formant presque un tunnel de roches cachant le soleil, et elle se sentit soudain oppressée. Comme dans la Moria. Elle n'aimait décidémment pas les espaces clos. Elle était faite pour l'extérieur.

Je suis une fille des plaines et des routes. Sans foyer ni attaches. Une éternelle errante.

Derrière elle, Legolas et Gimli discutaient. Calmement. Sans s'envoyer des piques racistes portant sur l'hygiène des Nains ou le manque de virilité flagrant des Elfes. Pour une fois, c'était presque reposant. Même si ça n'allait probablement pas durer.
- J'ai reçu ma pire blessure en quittant ces bois, jetant un dernier regard sur ce que le monde a de plus beau, soupira le Nain. À présent je ne parlerais plus jamais de beauté sauf en ce qui concerne son cadeau.
- Quel était-il? demanda Legolas.
- Je lui ai demandé un cheveu de sa belle chevelure dorée.
Araniel fut stupéfaite du culot du Nain.
- Elle m'en a donné trois.
La ranger soupira. Le Nain et elle se ressemblaient en fin de compte. Souffrant d'un amour irréalisable et impossible. Et l'acceptant comme tel.

L'esprit d'Araniel repartit en Lothlorien.
- Je n'ai rien de mieux à vous donner que le présent que vous portez déjà, lui avait dit Galadriel.
L'Elfe avait caressé le pendentif qu'Araniel portait autour du cou.
- Arwen vous tient en haute estime. I ant e guil Arwen Undómiel pígatha." (J'ai peur que la grâce d'Arwen Undómiel ne diminue)
- Elle est partie pour les Havres. De même que...
La Dame avait levé un sourcil.
- De même qu'Elladan, avait achevé la ranger.
- Ce choix était-il le sien ou lui avez vous imposé? Quoi qu'il en soit, vous avez votre propre choix à faire. Vous élevez au dessus des fautes de vos ancêtres depuis les jours d'Elendil, ou tomber dans les ténèbres avec ce qui reste de votre lignée.
- La lignée s'éteindra avec moi.
Galadriel lui avait caressé la joue.
- Elladan n'était pas le seul à pouvoir vous apporter le bonheur. Déjà, dans votre esprit, il n'est plus qu'un fantôme du passé. C'est vers l'avenir qu'il faut vous tourner, et cet avenir ne se fera pas avec lui.
Araniel avait baissé la tête.
- Il n'y aura personne après lui.
La reine elfique s'était contentée de sourire et de lui relever le menton du bout des doigts.
- Un jour viendra un Homme qui vous sera destiné, et vous le reconnaîtrez. Peut-être même s'est-il déjà fait une place dans votre coeur sans que vous vous en rendiez compte, avait-elle ajouté-t-elle avec un sourire malicieux.
Araniel avait ouvert la bouche et l'avait refermée. Il était inutile de demander le pourquoi du comment. Galadriel ne lui aurait pas répondu.
- Namárië. Dan, ú-'eveditham, Elessari. (Adieu. Nous ne nous reverrons pas, Elessari.)

Le canyon se resserra davantage, plongeant la compagnie dans l'ombre, assombrissant les eaux de la rivière. Le soir tombait.
- On s'arrête ici, ordonna Araniel, repérant une berge qui lui semblait convenable pour dresser un camp.
Tandis que les Hobbits préparaient un feu, Araniel chercha Boromir des yeux. Le gondorien se tenait à moitié caché derrière un rocher, sourcils froncés, les yeux fixés sur un point précis de la rivière.
La ranger suivit son regard. Quelque chose bougeait dans l'eau. En fait, c'était un tronc d'arbre qui avançait à une vitesse anormalement rapide.
Araniel frissonna.
Il était toujours là. Pas moyen de s'en débarrasser.
- Gollum, cracha-t-elle. Même prononcer le nom de cette créature lui laissait un arrière goût désagréable dans la bouche.
- Il nous suit depuis la Moria. J'avais espéré que nous le sèmerions sur la rivière, mais il est beaucoup trop malin.
Boromir eut une grimace de dégoût en apercevant fugitivement la créature disparaître dans les roseaux de la rive opposée.
- S'il alerte l'ennemi de notre destination, cela va rendre la traversée encore plus dangereuse.

Bravo. Belle relation de cause à effet, Boromir.

- Minas Tirith est la route la plus sûre et vous le savez.
Oh, par Erù, il n'allait pas recommencer avec ça. Elle avait déjà mal à la tête rien que d'y penser.
- De là nous pourrons nous regrouper. Attaquer le Mordor en force.
- Il n'y a aucune force en Gondor qui puisse nous être utile, s'énerva-t-elle.
- Vous étiez pourtant prête à croire les Elfes. Avez-vous donc si peu de foi en votre propre peuple?
Araniel ne réagit pas. Que pouvait-elle répondre à cela? Non, elle n'avait pas confiance. Et elle l'assumait.
- Oui, il y a de la faiblesse. Il y a de la fragilité. Mais il y a aussi du courage, et de l'honneur dans le coeur des Hommes. Mais vous ne le voyez pas.
Araniel lui tourna le dos, décidant que la discussion avait assez duré. Boromir lui attrapa le bras et la força à le regarder. Elle tordit son bras pour le forcer à lâcher prise mais il tint bon.
- Vous avez peur! siffla-t-il. Toute votre vie vous vous êtes cachée dans l'ombre, effrayée par qui vous êtes et par ce que vous êtes!
Il hurlait presque.
Araniel se dégagea d'une secousse brusque.
- Je n'amènerais pas l'Anneau à moins de cent lieues de VOTRE cité, cracha-t-elle sur un ton venimeux.
Puis elle le planta là, s'éloignant le dos le plus droit possible.
Elle avait voulu le blesser et elle avait parfaitement réussi.
Alors pourquoi n'aimait-elle pas voir cette expression attristée teintée de mépris dans les yeux verts?

Parce qu'il lit en moi comme dans un livre ouvert. Parce qu'il est le seul à me voir telle que je suis réellement. Parce qu'il a compris ce que personne ne veut voir. Que je suis lâche. Éloigner Elladan était lâche. Quitter Rivendell était lâche. Se cacher de Sauron toutes ces années était lâche. Refuser d'être ce que je suis était lâche. À quel moment de ma vie ne l'ai-je pas été?
Pourquoi fallait-il que la personne au monde la mieux à même de la comprendre soit cet imbécile? Le fils de Denethor, qui plus est.
Il n'est pas Denethor. Voilà pourquoi.

Le lendemain Boromir était renfrogné et ignora royalement Araniel toute la matinée. Quelque chose lui travaillait l'esprit et c'était visible.
- Heureusement qu'il n'est pas dans la même barque que Frodo, songea-t-elle avec inquiétude.
Le Hobbit était avec elle.
Quelle dommage que les Semi-Hommes soient soi-disant incapables de pagayer assez vite. Ses bras commençaient à lui faire un mal de chien.
Soudain Frodo poussa une exclamation et se redressa, faisant tanguer l'embarcation.
- Doucement, maugréa Araniel. Elle ne tenait pas à prendre un bain anticipé. Même si elle n'aurait pas dit non, à cet instant précis, à une baignoire d'eau chaude.
Puis elle aperçut ce qui avait attiré l'attention du Hobbit. Deux statues démesurées taillées à même la falaise. Deux rois de pierre qui les fixaient de leurs yeux sans regard, la main tendue comme pour les repousser. Araniel frappa affectueusement l'épaule du Hobbit.
- Frodo, s'exclama-t-elle joyeusement. L'Argonath! Longtemps j'ai voulu contempler les rois de jadis. Mes ancêtres.

Isildur et Anarion. Celui que l'Anneau a corrompu et son frère au destin également tragique.

Elle avait l'impression que les deux majestueuse sentinelles de granit la regardaient pensivement.
Je ne suis pas celle que vous espériez, songea-t-elle avec amertume.
Les exclamations admiratives du restant de la communauté (surtout les Hobbits et le Nain en fait) lui parvenaient comme de loin.

Je ne serais pas reine. Je ne laisserais pas de trace dans l'histoire. Personne ne m'élèveras de statue et c'est bien comme cela.

L'Argonath disparut lentement au loin tandis que les barques elfiques étaient emportées par le courant de plus en plus rapide. Les chutes de Rauros étaient proches et Araniel voyait déjà la vapeur qui s'en élevait.
La communauté fit une halte près d'Amon Hen. Le Mont des Soupirs. Ils tirèrent les barques au sec sur la berge de Parth Galen, une petite anse abritée près de laquelle s'élevait des ruines.
- Nous traverserons le lac à la tombée de la nuit, déclara la ranger. Nous cacherons les bateaux et continuerons à pied.
Elle commença à sortir les bagages des embarcation.
- Nous entrerons en Mordor par le Nord.
La région la plus inhospitalière. Mais ils n'avaient pas le choix.
- Ah oui? dit le Nain d'un air ironique. C'est juste une manière simple pour se frayer un chemin à travers Emyn Muil? Un labyrinthe infranchissable de rochers coupants comme des rasoirs. Et ça s'arrange après!
La mine de Pippin s'allongea.
- Un marigot humide et puant à perte de vue!
Mais ce maudit Nain n'allait-il pas se taire?
Le Hobbit avait l'air de monter à la potence.
- C'est notre route, répliqua Araniel. Je vous suggère de vous reposer pour recouvrer vos forces, Maître Nain.
Ce fut au tour de Gimli de faire la tête.
- Recouvrer mes...

Oui, Maître Nain. Et ne recommences pas à grogner comme tu viens de le faire sinon je te jure que je te fais manger ta hache assaisonnée avec ta barbe.

- Nous devons partir maintenant.
Et c'était au tour de l'Elfe de s'y mettre à présent. Ils s'étaient tous donné le mot ou bien?
- Non, soupira Araniel en s'efforçant de rester calme. Les Orcs patrouillent sur la rive Est. Nous devons attendre d'être cachés par les ombres.
- Ce n'est pas la rive Est qui m'inquiète. Une ombre et une menace grandissent dans mon esprit. Quelque chose approche.
Il devient paranoïaque. Nous le devenons tous, songea-t-elle, dépitée.
- Où est Frodo?
La question soudaine de Merry glaça Araniel. Elle inspecta le camp du regard. Pas de trace du Hobbit. Et puis elle remarqua le bouclier de Boromir, négligemment posé à terre parmi les bagages. Pas de traces non plus de son propriétaire. Araniel se rendit compte que cela faisait un moment qu'elle ne l'avait pas vu. La peur se réveilla en elle. Insidieuse. Glacée.
Boromir.
Frodo.
L'Anneau.
Seuls dans la forêt.

Oh, par Erù. Non.

On approche de l'instant fatidique! Question pour la suite: Eowyn est-elle lesbienne ou pas? Je ne sais pas si ça apporterais quelque chose à l'histoire. Reviewez ou envoyez un PM pour me donner votre avis.