Dans la vie, on arrive parfois à un moment critique où la réflexion ne mène plus à rien d'utile, et où l'instinct de survie reprend le dessus. Un point de non-retour en quelque sorte.
Pour Araniel, en l'occurrence, c'était le moment où Boromir était en train de mourir dans d'atroces souffrances avec trois flèches enfoncées dans le torse, après avoir prononcé des paroles d'un sentimentalisme écoeurant. Et Araniel se disait que ce Boromir-là était encore plus détestable qu'en temps normal.
Elle était en colère. Folle de rage.
Aussi fit-elle la chose qui lui parut la plus naturelle quand quelqu'un était exaspérant.
Elle lui colla une baffe magistrale.
Qui eut le mérite de lui faire rouvrir les yeux à demi.
- Êtes-vous folle? Vous allez l'achever! s'indigna Legolas.
- Vous, la ferme! hurla-t-elle.
L'Elfe recula, choqué.
Elle agrippa Boromir par les épaules et le secoua.
- Vous n'allez pas vous en tirer comme ça! Vous n'allez pas mourir, Boromir! Vous m'entendez? Je vous l'interdis!

Les yeux du gondorien étaient troubles et fiévreux. Elle n'était pas sûre qu'il percevait ce qu'il lui disait mais au moins il était vivant.
Araniel sortit sa dague et entreprit de découper la tunique de cuir autour des flèches. Elle avait vu suffisamment de batailles pour savoir qu'aucune des blessures du gondorien n'était mortelle si on les prenait séparément. Alors pourquoi devraient-elles l'être, même conjuguées?
Elle déchira la tunique sur toute sa longueur et tira sur la cotte de maille.

Il ne fallait jamais arracher une flèche. Surtout une flèche d'Orc. Au risque d'arracher les organes atteints avec ou de provoquer une surinfection fatale.
La ranger trempa son doigt dans le sang de Boromir et le goûta avec précaution. Pas de poison. Elle respirait mieux tout d'un coup.
Boromir suivait ses mouvements des yeux. Au moins il était conscient. Mais sa peau était glacée et son souffle quasi imperceptible.
- Tenez-bon, marmonna-t-elle.

Et ces deux imbéciles qui ne font rien...

- Legolas! brailla Araniel. Auriez vous l'obligeance de bouger votre petit cul elfique et d'aller me chercher de l'athelas? Ou préférez-vous atteindre qu'il crève pour pouvoir chanter une oraison funèbre comme vous les Elfes savez si bien le faire?
Le Sindar se sauva comme s'il avait eu Sauron en personne qui lui donnait la chasse.
- Gimli, mettez vous derrière lui et empêchez-le de bouger, ordonna-t-elle.
Il fallait extraire les flèches et elle savait que le patient mourait souvent pendant l'opération à cause de la douleur.
Araniel déchira un morceau de sa tunique.
- Boromir, est-ce que vous m'entendez? dit-elle doucement.
Le gondorien cligna faiblement des paupières.
- Je vais enlever les flèches et vous allez avoir très mal. Vous comprenez?
Elle avait prit le ton le plus rassurant qu'elle pouvait et lui caressa les cheveux.
- Il faut que vous mordiez ça, dit-elle en lui tendant la bande de tissu.
Un instant elle crut qu'il n'avait pas compris, mais il dessera un peu les mâchoires et les referma sur l'étoffe.
- Bon garçon, dit Araniel, continuant à lui caresser les cheveux. Autant détourner son attention de la douleur. Il fallait qu'elle continue de lui parler pour qu'il reste avec eux. Qu'elle parle, qu'elle chante, n'importe quoi.

- E môr henion i dhu:
Ely siriar, êl síla
Ai! Aníron Undómiel, murmura-t-elle.
Elle perçut un éclair de lucidité dans les yeux du gondorien.
Araniel planta brusquement sa lame près de la flèche plantée au niveau de son estomac. Autant commencer par le plus dangereux. Elle découpa la chair, allant le plus délicatement qu'elle pouvait pour dégager la la pointe. Ce n'était pas la première fois qu'elle le faisait, mais c'était toujours aussi difficile. Boromir se tendit brusquement comme un arc, se débattant dans les bras du Nain.

- Tiriel arad 'ala môr
minnon i dhû-sad oltha
Ai! Aníron Edhelharn, chanta Araniel plus fort.
Sa voix tremblait. Elle tira doucement sur la baguette de bois. La flèche sortit. Le gondorien laissa échapper un long gémissement de souffrance.
La plaie n'était pas belle. Les bords étaient déchiquetés, et le sang en coulait sans discontinuer.
- Vous en avez mis du temps, s'exclama Gimli. Legolas était revenu, apparemment.
- Voilà l'athelas, marmonna un Elfe renfrogné en tendant la plante à la ranger. Il avait pris soin de la tremper dans de l'eau avant de venir.

Cet Elfe est donc capable de penser.

Elle lui arracha presque le bouquet des mains et déchiqueta fébrilement quelques feuilles, avant de les appliquer sur la blessure. Le gondorien se crispa et se débattit faiblement de nouveau.

- Alae! Ir êl od elín!
I 'lir uin el luitha guren.
Ai! Aníron Undómiel.
Boromir rouvrit les yeux. Le regard en était étrangement clair.
- Tinuviel, marmonna-t-il.
La ranger faillit se mettre à rire nerveusement.
Allons bon. Il délirait maintenant. Elle savait qu'elle ne chantait pas trop mal mais quand même. Ç'aurait été Arwen, encore...
- Tinuviel...
La voix était presque implorante.
Araniel s'empara de l'aiguille et du fil qu'elle transportait toujours avec elle par mesure de sécurité. Le plus douloureux était à venir. Elle regretta soudain de n'avoir pas suivi les leçons de couture que sa mère avait tenté de lui inculquer avec plus d'attention. L'aiguille piqua dans la chair. Un point. Puis un autre. Le visage du gondorien se crispa de douleur.

- I lacha en naur e-chun
Síla, éria, brónia.
Ai! Aníron Edhelharn.
Araniel coupa le fil. Plus que deux flèches.
- Il ne survivra pas, commenta le Nain.
- Si, il survivra. J'ai un compte à règler avec lui, cracha-t-elle.
Le Nain la regarda attentivement, comme s'il cherchait à lire dans son esprit. Puis il hocha la tête.

- Il faut nous dépêcher, Araniel! dit soudain Legolas après un long moment de silence seulement entrecoupé par les légers gémissements de douleur que Boromir laissait échapper de temps à autres. Araniel était stupéfaite de sa résistance physique. Il était resté conscient jusqu'au bout.
- Frodo et Sam ont quitté la rive Est depuis longtemps.
Araniel fit comme si elle n'avait pas entendu et termina de recoudre la dernière blessure.
- Vous n'avez pas l'intention de les suivre.
La ranger se releva et alla laver ses mains souillées de sang. Elle fit un faux mouvement et son bras blessé se rappela à elle assez désagréablement.
- Le destin de Frodo n'est plus entre nos mains.
- Alors tout a été vain, soupira Gimli. La Communauté a failli.
Araniel posa ses mains sur les épaules du Nain et de l'Elfe.
- Pas si nous restons soudés. Nous n'abandonnerons pas Merry et Pippin aux tourments et à la mort. Pas temps qu'il nous reste des forces.
L'Elfe jeta un regard vers Boromir. Le gondorien avait refermé les yeux. Il respirait faiblement et son visage était creusé de souffrance. Malgré cela, Araniel était persuadée qu'il était conscient et qu'il ne perdait pas une miette de la conversation.
- Et Boromir? Nous ne pouvons ni le laisser ici ni l'emmener avec nous. Et nous avons perdu trop de temps en le soignant.
Araniel soupira. Évidemment. C'était hors de question.
- Laissez...moi...ici.

La voix était rauque et mal assurée. Araniel se retourna pour voir le gondorien essayer de se redresser.

Il était mourant i peine cinq minutes et il essaye encore de se battre? Mais c'est un fou furieux!

- Vous, restez calme et taisez-vous! Vous en avez assez fait comme ça! cracha-t-elle.
Malgré tout, elle ne put s'empêcher de ressentir de l'admiration.

Si ç'avait été moi, il y a longtemps que j'aurais abandonné. Je ne lui arrive pas à la cheville.
Et pourtant l'Anneau s'est quand même emparé de lui.

Boromir toussa et essaya de tendre le bras jusqu'à son épée. Un léger filet de sang coula sur son menton.
- Je ne...suis pas...encore mort.
Son regard était fiévreux et halluciné.
Araniel s'agenouilla à côté de lui et lui tendit l'épée. Il s'en empara et la serra contre son torse.
- Pouvez-vous vous débrouiller seul? demanda-t-elle.
- Araniel, vous n'y pensez pas! Il n'est même pas en état de bouger! protesta Legolas.
- Je vais...survivre...Elfe.
Il tenta de sourire mais ne parvint qu'à grimacer de douleur. Araniel eut soudain envie de pleurer. S'ils le laissaient ici, seul dans la nature, il mourrait de faim ou tué par une bête sauvage si ce n'était pas de ses blessures. Et elle lisait dans le regard de Boromir qu'il le savait. Et qu'il l'acceptait.
Mais elle ne le pouvait pas.
- Me le promettez vous?
Il cligna des yeux.
- Quoi?
- De survivre. Jurez-le, Boromir.
Il toussa. Un nouveau filet de sang coula au coin de sa bouche. Elle l'essuya délicatement d'un revers de manche.
- Je...le jure. Si je...meurs, ça...sera...ind...dépendant de ma...volonté.

Imbécile. Si tu crois que c'est le moment de faire de l'humour...

Mais quelque part ça la rassurait.
Araniel le regarda droit dans les yeux.
- Je ne sais pas quelle force je peux encore trouver en moi, mais je vous jure que je ne laisserais pas la Cité Blanche tomber, ou notre peuple faillir.
- Notre...peuple? murmura-t-il. Notre peuple.
Il sourit et se laissa aller en arrière contre l'arbre, tachant de se trouver une position plus confortable.
Araniel voulut se relever mais il tendit la main avec difficulté et la retint par la tunique.
- Je vous aurais suivie.

Boromir...

- Ma soeur. Mon capitaine.

Qu'est-ce qui lui prends?

- Ma reine...
Les derniers mots avaient été prononcés dans un filet de voix. Mais il les avaient prononcés.
Boromir lâcha la tunique d'Araniel et ramena sa main sur la garde de son épée.
- Je sais, dit-elle. Elle se pencha et l'embrassa rapidement sur le front avant de se relever prestement et de lui tourner le dos.

Pourquoi est-ce que j'ai fait ça?

- Laissons ici toutes les provisions et ce qui n'est pas nécessaire. Voyageons léger, ordonna-t-elle.
Elle posa les sacs de provision à portée de main de Boromir.
- Ça ira?
Il fit un geste impatient de la main. Il était évident que ce simple geste était une souffrance pour lui, mais il faisait de son mieux pour ne pas le montrer.
- Ne vous...occupez pas...de...moi. Partez.
Araniel acquiesça.
Elle se tourna vers le Nain et l'Elfe, sentant le regard de Boromir peser sur son dos.
- Allons chasser de l'Orc!

Nyark nyark nyark! J'en ai fait flipper quelques une à mort avec le chapitre précédent! Mais...BOROMIR NE MOURRA JAMAIS JAMAIS DANS UNE DE MES FICS! (promis, juré, craché)
La Communaté de l'Anneau est finie et j'attaque les Deux Tours. Merci à mes revieweuses (Julindy, Laurne, Elena, Zveda, Rose-Eliade et celles que j'oublie). Je vous aime les filles! Merci aussi à celles qui lise cette histoire. A la prochaine^^