Atteindre le gouffre de Helm par le chemin le plus court nécessitait de traverser les montagnes. La longue file de réfugiés serpentait lentement au fond d'une gorge sous un soleil de plomb, et Araniel commençait à trouver le temps long.

Et encore. J'ai un cheval.

Theoden lui avait prêté Brego, arguant qu'il valait mieux qu'il serve à quelqu'un à présent que son légitime propriétaire dormait de son dernier sommeil sous les tertres d'Edoras.
Devant elle, Eowyn tenait la bride d'un cheval brun sur lequel Gimli le Nain tentait tant bien que mal de se maintenir en selle.
- C'est vrai, on ne voit pas beaucoup de femmes Nains. Et de fait, elles sont si semblables aux hommes Nains par peur voix et leur apparence qu'on les confond souvent.
Eowyn sourit. Araniel agita la main pour attirer son attention.
- C'est la barbe, chuchota-t-elle en mimant une barbe invisible autour de son menton avec ses doigts.
Eowyn prit un air offusqué et mit son doit sur sa bouche pour la faire taire. Mais ses yeux riaient.
- Ce qui a conduit à la croyance qu'il n'y a pas de femmes Nains, fit Gimli avec un large mouvement de bras, et que les Nains sortent des trous du sol!
Eowyn éclata franchement de rire.
- Ce qui est, bien sûr, ridicule, termina le Nain, l'air satisfait de sa démonstration.

Aussi ridicule que toi sur ce cheval, Maître Nain. À ta place, j'en aurais choisi un encore plus grand.

Le cheval en question hennit et partit au trot sans prévenir, éjectant son cavalier au passage. Eowyn courut le relever en riant. Araniel ricana.
- Je vais bien, que personne ne panique! s'égosilla le Nain.
Il essaya de se relever et dû s'appuyer sur Eowyn.
- C'était délibéré. C'était délibéré!

- Je n'ai pas vu ma nièce sourire comme ça depuis une éternité, dit soudain Theoden qui jusque là avait gardé le silence. Araniel lui lança un regard interrogateur.
- C'était encore une petite fille quand ils ont ramené son père mort. Tué par des Orcs.
Araniel baissa la tête.

Tout comme moi.

- Elle a vu sa mère mourir de chagrin. Et ensuite elle s'est retrouvée seule. Condamnée à prendre soin d'un vieil Homme qui aurait dû l'aimer comme un père.
Araniel contempla pensivement Eowyn.

Nos places auraient dû être échangées. Je suis exactement ce qu'elle rêverait d'être.

Ils firent une pause sur le rives d'un petit lac. Araniel était en train d'astiquer son épée lorsqu'elle vit arriver Eowyn avec une marmite fumante.
- Gimli.
Le Nain jeta un coup d'oeil dans le plat et recula brusquement en agitant les mains.
- Non, je ne peux pas. Je ne peux vraiment pas.
Araniel eut soudain quelques inquiétudes au sujet du contenu de ladite marmite.

Si même un Nain n'ose pas y toucher...

La ranger espérait très fort qu'Eowyn ne viendrait pas vers elle.

Râté.

- J'ai fait un peu de cuisine, annonça-t-elle. C'est peu, mais c'est chaud.
Elle remplit une assiette et la tendit à Araniel, qui la prit avec circonspection.
- Merci.

Oh par Erù. Qu'est-ce qu'elle a bien pu mettre là-dedans?

Ça ressemblait à de l'eau trouble dans lequel flottait des morceaux difficilement identifiables qui aurait pu être du gras d'on ne savait quoi. Araniel trempa sa cuillère dans la...mixture et la porta à sa bouche.
Une seule pensée lui vint à l'esprit.

Beurk.

C'était, et de loin, une des choses les plus immondes qu'elle ait jamais mangé. Son regard fit un aller-retour entre Eowyn et l'assiette. Elle avala difficilement et se força à hocher la tête avec enthousiasme.
- C'est bon.

Tu parles. Quelle horreur.

- Vraiment?
Eowyn ressemblait à une gamine à qui on aurait offert un merveilleux cadeau.

C'est officiel. Je ne suis PAS la pire cuisinière de la Terre du Milieu.

Eowyn se dirigea vers un autre groupe de personnes, emmenant sa marmite.

On devrait peut-être s'en servir pour repousser les Orc. Même EUX n'en voudraient pas.

Ceci dit, il restait le fait qu'Eowyn avait eu la main lourde, et que l'assiette était encore pleine. Araniel tenta de la vider discrètement sur le sol mais Eowyn fit soudain volte-face.
- Mon Oncle m'a raconté une chose étrange.
Araniel tenta de stabiliser l'assiette avant que tout ne lui coule sur les doigts.
- Il a dit que vous aviez servi sous Thengel, mon grand-père. Il a dû se tromper.
- Le roi Theoden a une bonne mémoire. Ce n'était qu'un petit garçon à l'époque.
L'expression d'Eowyn valait son pesant d'or.
- Alors vous avez au moins soixante ans...
Araniel secoua la tête en souriant.
- Soixante-dix?

Tu brûles.

- Vous n'avez quand même pas quatre vingt-ans! - Quatre-vingt sept, précisa Araniel, se délectant de l'expression incrédule de la jeune Rohirrim.

Tu pensais vraiment que j'avais ton âge? Ça me rassure sur mon état de conservation.

- Vous êtes une des Dúnedains. Un descendante de Númenor, douée d'une longue vie. Je pensais que votre race n'était plus que légende.
Araniel grimaça.
- Il reste très peu d'entre nous. Le Royaume du Nord a été détruit il y a longtemps.
- Je suis désolée, murmura Eowyn.
Araniel crut qu'elle allait partir et qu'elle allait pouvoir se débarrasser de son assiette en toute tranquilité. Mais Eowyn ne fit pas mine de s'en aller, alors Araniel se résigna et avala le ragoût infâme jusqu'à la dernière goutte.
Ce qu'elle devait bien plus tard considérer comme le plus grand de ses exploits personnels.

oLa nuit tombait vite sur les montagnes. Aussi les fugitifs se dépêchèrent de monter un camp. Araniel décida de prendre un peu de repos et de dormir au moins une nuit complète. Après tout, elle avait couru pendant plus de trois jours et commençait à se demander si elle aurait encore des jambes à la fin de la guerre.
Mais le sommeil tardait à venir.
Peut-être était-ce dû au ragoût.

Araniel alluma sa pipe et aspira une bouffée, regardant le ciel. Il n'y avait aucun nuage, et la voûte céleste était constellée d'étoiles.
Les mots d'Arwen lui revinrent en mémoire.
- La lumière de l'Evenstar ne croît ni ne décroît. Endormez-vous...
- Je suis endormie, marmonna Araniel.
Elle rouvrit les yeux. Il faisait jour. Une silhouette mince se penchait sur elle.
- Arwen? murmura-t-elle. C'est un rêve.
L'Elfe sourit et serra ses mains dans les siennes.
- Dors.
Arwen se leva et regarda au dehors.
- Minlû pedich nin i aur hen telitha. (Tu m'avais dit que ce jour viendrais.)
L'Elfe se retourna.
- Ú i vethed na i onnad. Boe bedich go Frodo. Han bâd lîn. (Ce n'est pas la fin. Ce n'est que le début. Tu dois aller avec Frodo. C'est la voie tracée pour toi.)
Araniel se leva.
- Dolen i vâd o nin. ( Ma voie m'est cachée.)
- Si peliannen i vâd na dail lin. Si boe ú-dhannathach. ( Elle se trouve sous tes pas. Tu ne peux faillir maintenant.)
- Arwen, soupira la ranger.
L'Elfe toucha l'Evenstar à son cou.
- Ae ú-esteliach nad, estelio han, estelio ammen. (Si tu ne crois en rien d'autre, crois en ceci.)

Araniel garda le silence quelques instants.
- Elladan est parti, n'est-ce pas? Arwen sourit tristement.
- Il a prit le bateau aux Havres avec Elrohir il y a déjà plusieurs semaines.
Araniel baissa la tête. Elle se sentit soudain vide.

Il n'est plus là...

Arwen lui releva le visage.
- Ne t'enfermes pas dans le chagrin et les ténèbres. Il n'aurait pas voulu cela. Il aurait voulu que tu sois heureuse, même si ce n'est pas avec lui.
- Tu pars aussi, n'est-ce pas?
Arwen la serra dans ses bras. Une larme cristalline roula sur la joue de l'Elfe.
- Namarië, Estel.

Le lendemain matin, Araniel se sentait reposée. Comme elle ne l'avait jamais été depuis le début de leur quête. Ses douleurs aux jambes s'étaient estompées. Mais il subsistait un vide béant en elle. Qu'elle ne pouvait combler.
Le dernier fil la rattachant encore à Estel venait de se rompre.
- Où est-elle?
La question d'Eowyn la surprit. Plongée dans ses pensées, elle ne l'avait pas entendu arriver.
- La personne qui vous a donné ce bijou.
Araniel ne répondit pas tout de suite.
- Ma Dame?
- Elle vogue vers les Terres Immortelles, avec ce qui reste de son peuple, dit-elle finalement.
Sa voix n'avait pas tremblé.
Eowyn baissa la tête, une expression consternée sur le visage.

Ne sois pas désolée, petite. Ce n'est pas de ta faute.

Il y eut soudain un hurlement. Qui n'avait rien d'humain.

Des Wargs.

Araniel vit Legolas arriver en courant.

Qu'est-ce qu'il a encore fait?

- Un éclaireur, hurla l'Elfe.

Oh non. Pas maintenant.

Theoden arriva au galop.
- Que se passe-t-il? Qu'avez vous vu?
- Des Wargs! cracha Araniel. Nous sommes attaqués!

Il y eut un silence. Puis les réfugiés se mirent à hurler de terreur.
- Sortez-les de là! cria la ranger.

Si on ne les empêche pas de partir dans tous les sens, ça va être un massacre.

Elle courut vers Eowyn, qui peinait à retenir Brego, et sauta sur le dos du cheval.
- Tous les cavaliers en tête de colonne, hurla Theoden.
Si la situation n'avait pas été aussi grave, Araniel aurait rit des efforts désespérés et infructueux de Gimli pour se tenir en selle seul. Mais ce n'était pas le moment.
Le roi fit avancer son cheval jusqu'à Eowyn.
- Tu dois conduire ces gens au gouffre de Helm, et vite.
Eowyn renacla et défia son Oncle du regard.
- Je peux me battre.
- Non! Fais ce que je te dis. Pour moi.
L'expression d'Eowyn était sans équivoque. Elle était folle de rage et Araniel ressentit un peu de pitié pour elle.

La prochaine fois, je la prends avec moi.

- Suivez-moi, hurla Theoden en chargeant. Araniel attendit que la colonne soit passée pour lancer sa monture au galop. Elle vit Eowyn entraîner une vieille femme sur le côté avec tout ceux qui ne pouvaient se battre.

Bonne chance petite. Fais attention à toi.

Eowyn se retourna et elles échangèrent un long regard pendant que les femmes et les enfants couraient autour d'elle.
Et puis Araniel ne se soucia plus du tout de la jeune femme quand elle aperçut la vague de Wargs qui arrivaient sur eux à une vitesse effroyable.

Sales bêtes.

Lorsque les Rohirrims et les Wargs se rencontrèrent, elle eut l'impression de heurter un mur et ressentit le choc jusque dans ses os. Mais Brego était un cheval résistant, contrairement aux montures de cavaliers et d'Orcs moins chanceux. Araniel décapita un Orc de sa lame au moment où il passait à sa portée.
- Visez les Wargs! hurla-t-elle.

C'est EUX le vrai danger.

Brego se cabra et fit un écart au moment où un Orc s'écrasait au sol devant ses sabots. Araniel vit alors Gimli en fâcheuse posture. Le Nain était à pied, et un Warg lui fonçait dessus.

Non. Pas un autre. Pas cette fois.

Elle ne l'atteindrait jamais à temps, elle le savait. Elle était trop loin. Et puis elle avisa une lance qui dépassait du flanc d'un Warg mort et s'en empara au vol. Elle lança Brego au galop et projeta sa lance sur le Warg au moment où il atteignait presque Gimli. L'animal s'écrasa sur le Nain, mais elle n'eut pas le temps de s'assurer s'il allait bien.
Araniel fut soudain arrachée de sa selle. Elle roula au sol pour éviter de se faire piétiner par son propre cheval et se releva au moment où l'Orc qui l'avait fait tomber revenait à la charge. La ranger fit un saut de côté et sauta sur le dos du Warg. Malheureusement pour elle, celui-ci n'était pas franchement ravi de l'avoir sur son dos, et son cavalier Orc non plus. Araniel glissa sur le côté du Warg et se raccrocha instinctivement à la première sangle qui dépassait.

Merde. Merde. Merde. Merde.

Son dos heurta le sol et frotta contre les pierres affleurantes tandis que le Warg continuait de galoper tout en essayant de la mordre. Elle essaya de dégager son bras mais n'y parvint pas, et eut l'impression que sa main allait se détacher de son corps alors que le Warg la traînait sur le sol à une vitesse folle. Araniel sortit sa dague de sa main libre et la planta quelque part au hasard. Elle sut qu'elle avait atteint son but puisque l'Orc émit un gargouillement et battit l'air des bras avant de tomber à la renverse.
Araniel vit ses doigts griffus fendre l'air à un poil de son visage et elle rejeta la tête en arrière. Elle ressentit soudain une brusque traction autour de son cou, et quelque chose cèder.

L'Evenstar...

Le Warg continuait de courir, désormais privé de cavalier, l'entraînant avec lui. Son dos, dont elle n'osait même plus imaginer l'état, frottait atrocement sur le sol. Elle tentait à nouveau de dégager son bras, quand elle vit le bord de la falaise se rapprocher à une vitesse inquiétante.

Stupide clébard, pas par là!

La ranger sentit la lanière cèder autour de son poignet.

Trop tard.

Elle se vit tomber. Elle vit le Warg l'entraîner avec elle. Elle vit la rivière déchaînée en contrebas. Elle vit le monde s'inverser, le ciel devenir terre et la terre devenir ciel. Elle se vit hurler plus qu'elle ne s'entendit. Elle vit son corps s'écraser dans l'eau avec l'impression qu'elle heurtait un mur de pierre de plein fouet. Elle vit son corps se disloquer sous le choc.
Ensuite elle ne vit plus rien. Fondu au noir.

Suspense... *rire sadique*