Araniel observait les arbres avec méfiance. Il règnait un silence inquiétant dans cette forêt, qui ne laissait passer aucun rayon de lumière à travers ses branches. Elle avait l'impression qu'on la regardait de tout côtés.
Que les arbres la regardaient. Et elle n'aimait pas ça.
Du reste, elle n'était pas la seule. Ce sentiment était partagée par le reste de la délégation qui chevauchait avec elle vers l'Isengard. Les cavaliers jetaient des regards méfiants vers les troncs. Même Gandalf ne semblait pas à son aise.

Où sont les Orcs?

Elle préférait ne pas le savoir.
Il lui sembla qu'elle n'avait jamais été aussi soulagée que quand elle sortit enfin de Fangorn. Pour débouler sur un champ de ruines parsemé de flaques d'eau.

On dirait qu'il y a eut un raz de marée.

La tour d'Orthanc s'élevait au loin, noire et sinistre. Au centre de ce qui ressemblait à un lac d'où s'élevaient paresseusement des volutes de fumée.

Quelque chose ne tourne pas rond ici.

Une petite voix étrangement familière lui fit lever la tête.
- Bienvenue, mes seigneurs, en Isengard!
Deux silhouettes improbables se tenaient en équilibre sur un mur en ruine. Deux jeunes Hobbits rondelets à la mine réjouie, en train de...manger et fumer de l'herbe à pipe?

Petits saligauds. C'était bien la peine de nous faire courir.

- Vous, petits vauriens! s'indigna Gimli. Une belle course que vous nous avez fait faire, et maintenant on vous trouve en train de festoyer et de...fumer!

Je suis sûre qu'ils ont engraissé.

- Nous nous trouvons sur le champ d'une bataille victorieuse, profitant d'un réconfort bien gagné, répliqua pompeusement Merry, vigoureusement approuvé par son compère. Le porc salé est particulièrement bon.
- Du porc salé? cracha le Nain.

Du porc salé?

- Les Hobbits, soupira Gandalf.
Merry souffla un rond de fumée.
- Nous sommes sous les ordres de Treebeard, qui a pris le contrôle de l'Isengard.

Treebeard? Connaît pas.

Les yeux de Pippin s'arrondirent.
- Monsieur Boromir!
L'intéressé faillit être désarçonné de son cheval par deux Hobbits surexcités.
- Vous êtes encore vivant!

Sans blague.

Boromir ébouriffa les cheveux de Merry.
- On ne me tue pas si facilement.
Pippin reniflait pitoyablement, les yeux brillants. Gandalf se racla la gorge.
- Et si nous allions présenter nos respects à Saruman?

Traverser l'eau pour atteindre la base d'Orthanc ne fut pas une mince affaire, l'inondation masquant les fosses profondes creusées par les Orcs. Le dénommé Treebeard les attendait en bas de la tour.

Donc, ça ressemble à ça, un Ent.

C'était un arbre de forme vaguement humanoïde. Lorsqu'il parla, sa voix grave évoquait des milliers d'années de souvenirs, remontant à l'aube des temps.
- Jeune Maître Gandalf, je suis heureux de votre venue.

Jeune? JEUNE?

- Du bois et de l'eau, de la terre et de la pierre, je peux être le maître.

Euh...

- Mais il y a ici un Magicien à mater, enfermé dans sa tour.
Araniel leva le nez vers l'ombre menaçante d'Orthanc, évoquant un croc gigantesque.
- Montrez-vous, marmonna-t-elle.
- Soyez prudents, avertit Gandalf. Même vaincu, Saruman est dangereux.

Tu m'étonnes.

Gimli brandit sa hache.
- Et bien, tuons-le et qu'on en finisse!

Bonne idée.

- Non, dit Gandalf. Il nous le faut vivant. Il faut qu'il parle.
Araniel vit soudain Boromir crisper ses doigts sur la garde de son épée, les yeux fixés sur le sommet de la tour.
Et puis il y eut la Voix.
- Vous avez mené beaucoup de guerres et tué beaucoup d'Hommes, Theoden Roi, et fait la paix ensuite.
La voix de Saruman semblait sage et douce, presque triste et déçue.

Un poison pour l'esprit. Wormtongue était à bonne école.

La silhouette du traître apparut soudain, blanche et minuscule.
- Ne pouvons nous pas tenir conseil comme par le passé, mon vieil ami? Ne pouvons nous pas faire la paix, vous et moi?

Quelle pourriture.

Le roi mit du temps à répondre, et quand il le fit, sa voix, pourtant vibrante de colère, parut rauque et éraillée, comme des cris après de la musique.
- Nous aurons la paix.

Non.

- Nous aurons la paix, cracha le roi quand vous répondrez de l'incendie de l'Ouestfolde et des enfants qui y gisent morts! Nous aurons la paix quand les vies des soldats dont les corps ont été dépouillés alors qu'ils étaient morts devant les portes de Fort-le-Cor seront vengées!

Quand ta tête sera plantée sur une pique, Saruman.

- Quand vous pendrez à un gibet pour le plaisir de vos propres corbeaux, hurla le roi, alors nous aurons la paix!
- Des gibets et des corbeaux? Imbécile! grinça Saruman, dont la voix ne semblait plus si harmonieuse tout à coup.
- Mais, vous, Boromir du Gondor, peut-être serez-vous plus sage que ce vieux fou!

Comment ose-t-il?

- La Cité Blanche sera détruite. Vous le savez, n'est-ce pas? La sorcière du Bois d'Or vous l'a montré.
À la mention de Galadriel, Boromir se raidit.
- Ne souhaitez-vous pas sauver votre peuple? Ne souhaitez-vous pas redonner au Gondor sa gloire d'antan?
Les yeux verts de Boromir flamboyèrent. Il se redressa de toute sa hauteur sur sa selle.
- Je n'écouterais pas vos mensonges, Saruman, et vous n'obtiendrez rien de moi, cracha-t-il avec tout le mépris dont il était capable, même si vous étiez en train de crever au bord d'une route et que les vautours vous dévoraient les entrailles.
- À votre guise, Boromir Briseur de Serment, siffla Saruman.

Briseur de Serment. Je vais le tuer.

Les épaules du gondorien s'étaient affaissées. Araniel posa une main réconfortante sur son épaule.
- Mais vous, que voulez-vous, Gandalf le Gris?

Gandalf, maintenant. Il va tenter de corrompre tout le monde un par un?

- Laissez-moi deviner. Les clés d'Orthanc. Ou peut-être les clés de Barad-dûr avec les couronnes des sept Rois et les baguettes des cinq Magiciens!
- Votre traîtrise a déjà coûté trop de vies, répondit Gandalf. Des milliers d'autres sont en jeu.
Le ton de l'Istar se fit presque suppliant.
- Mais vous pouvez les sauver, Saruman. Vous avez été dans les secrets de l'ennemi.

Il fut sage autrefois. Peut-être tout n'est-il pas perdu.

- Donc vous êtes venus pour des informations, s'exclama Saruman d'un ton triomphal. J'en ai pour vous.

Que fait-il?

Le mage avait un objet rond en main.

Un Palantir. Oh, par Erù.

- Quelque chose se lève en Terre du Milieu. Quelque chose que vous avez omis de voir. Mais le Grand Oeil l'a vu.
Le Palantir disparut de la vision d'Araniel.
- Même maintenant, il conserve son avantage. Son attaque est imminente.
Même sans le voir, Araniel sentait le sourire sadique sur le visage du vieux Mage.
- Vous allez tous mourir.
Gandalf talonna Shadowfax qui se rapprocha d'Orthanc.
- Mais vous le savez, n'est-ce pas, Gandalf?
La voix était insinueuse, presque caressante. Les Hommes s'agitèrent, mal à l'aise.
- Vous ne pensez tout de même pas que cette...Ranger pourra un jour s'assoir sur le trône du Gondor?

Comment sait-il?

- Cette exilée, sortie des ombres, ne sera jamais couronnée reine.

Le pire, c'est qu'il a raison.

La voix de Boromir résonna soudain, surprenant tout le monde, interrompant le mage dans sa tirade fielleuse.
- Insultez encore une fois la Dame Araniel, vieillard, cracha-t-il, et je monte vous faire taire définitivement.

Qu'est-ce qui lui prend?

- Bien dit, s'exclama Pippin.
Saruman ne releva pas, au contraire de Gandalf qui regarda le gondorien de biais.
- Gandalf n'hésite pas à sacrifier ceux qui lui sont proches, continua le traître, ceux qu'il prétend aimer.

Diviser pour mieux règner.

- Dites-moi, quels mots de réconforts avez-vous eu pour le Semi-Homme avant de l'envoyer à sa perte?

Il sait. Il sait pour Frodo.

- Le chemin qu'il a prit ne mène qu'à la mort.

Faites le taire, par pitié...

- J'en ai assez entendu, grinça Gimli.
- Tuez-le, intima-t-il à Legolas. Plantez lui une flèche dans la gorge.

Excellente suggestion, Gimli.

- Non, ordonna Gandalf. Descendez, Saruman, et votre vie sera épargnée.

À voir.

- Gardez votre pitié et votre générosité, cria Saruman. Je n'en ai nul besoin!

Il leva soudain son bâton et lança une boule de feu, droit sur Gandalf, qui se transforma en torche vivante sous les yeux horrifiés des spectateurs.

Je déteste la magie.

Les chevaux paniqués se cabrèrent, et le rire de Saruman retentit dans les airs. Avant de s'éteindre en même temps que les flammes.
- Saruman, votre bâton est brisé, dit froidement Gandalf, indemne.
La baguette du traître se brisa comme du verre entre ses mains. Une silhouette craintive se montra soudain derrière lui.

Tiens tiens, mais qui voilà donc?

- Grima, vous n'avez pas besoin de le suivre, dit Theoden. Vous n'avez pas toujours été ce que vous êtes maintenant.

Ah bon?

- Vous étiez un Homme du Rohan. Descendez, ordonna-t-il.
Saruman éclata d'un rire aigu.
- Un Homme du Rohan? Qu'est-ce que la maison du Rohan sinon une grange où des brigands passent leur temps à s'enivrer pendant que leur marmaille se roule par terre avec les chiens?

Il montre enfin son vrai visage.

- La victoire au Gouffre de Helm ne vous appartient pas, Theoden Dresseur de Chevaux. Vous êtes le pitoyable rejeton d'ancêtres prestigieux!
- Grima, descendez, dit calmement Theoden. Libérez-vous de lui.
Wormtongue sembla acquiescer.
- Libre? siffla Saruman. Il ne sera jamais libre.
- Non, gémit Grima.
- À bas, chien! hurla Saruman en le projetant brutalement au sol.

Là, il va trop loin.

- Saruman! Vous étiez dans les secrets de l'ennemi! Dites nous ce que vous savez! ordonna Gandalf.
Araniel vit Grima se relever lentement, ramassé sur lui-même.

Le serpent prend toujours son élan avant de frapper.

- Vous rappelez vos gardes, et je vous dirait où la grande bataille aura lieu. Je ne serais pas un prisonnier ici.
Araniel vit soudain Grima sauter sur Saruman et lui porter plusieurs coups dans le dos.

Et merde. Le petit salaud était armé.

Legolas fut le premier à se ressaisir et tira, l'abattant sur place. Mais il était trop tard. La silhouette blanche de Saruman bascula dans le vide, tournoyant lentement dans sa grande robe blanche, dans une chute qui sembla sans fin, avant de s'empaler sur la pointe d'une roue à aube avec un bruit particulièrement répugnant.

- Envoyez des messages à tous nos alliés, et dans tous les recoins de la Terre du Milieu qui sont encore libres, soupira Gandalf. L'ennemi s'avance et nous devons savoir où il va frapper.
Entraînée par son poid, la roue se mit lentement en mouvement, et Saruman disparut sous l'eau. Le Palantir tomba soudain de sa poche dans l'eau peu profonde. Un filet de sang remonta à la surface, et ce fut tout.

La roue tourne pour Saruman. Je pourrais en rire.

- Les maléfices de Saruman se dissipent, déclara Treebeard. Les arbres vont revenir ici. De jeunes arbres. Des arbres sauvages.
Araniel n'écoutait plus. Elle surveillait Pippin du coin de l'oeil. Le Hobbit était descendu de cheval et semblait irrésistiblement attiré par le globe brillant au fond de l'eau.
- Pippin! appela-t-elle.
Le Hobbit se pencha et prit l'objet à deux mains.

Crétin de Took.

- Par mon écorce, s'exclama Treebeard.
- Peregrïn Took! dit Gandalf en tendant la main. Je vais prendre ceci, mon garçon. Vite.
Le Semi-Homme hésita un instant, avant de tendre le Palantir à l'Istar qui le fit disparaître dans les plis de ses vêtements. Pippin semblait mal à l'aise et Araniel se promit mentalement de garder un oeil sur lui.

Elle talonna Brego pour se placer à la hauteur de Boromir. Le gondorien était blême, et son visage était fermé.
- Parjure. Voilà ce qu'on retiendra de moi, marmonna-t-il. L'Homme qui a brisé son serment.
- Ce n'est pas de votre faute.
Il la regarda dans les yeux.
- Allez-vous me dire que ce n'est pas moi qui ai tenté de m'emparer de l'Anneau? Moi qui ai tenté de tuer Frodo? Moi qui...
- C'était l'Anneau, Boromir.
Il frissonna.
- C'est ce que la Dame de Lorìen m'a dit. Mais je ne pense pas que l'Anneau se soit emparé de moi sans...sans qu'une partie de moi-même y consente.
- Non, Boromir. Je sais que ce n'est pas vous.
Le gondorien lui lança un regard aigu.
- Qu'en savez-vous? Lisez-vous dans les pensées comme Galadriel?
- Qu'a-t-elle lu dans les vôtres?
La question le déstabilisa.

- Beaucoup de choses. Trop, certainement.
Il regarda au loin. - J'ai compris beaucoup de choses sur moi-même. Parfois des faits qui semblaient parfaitement logiques...
Elle le sentit hésiter et l'interrogea du regard.
- Et d'autres que j'aurais préféré ignorer.
Il talonna soudain Arod, la laissant sur place pour rejoindre le groupe. Araniel le suivit des yeux quelques instants, déroutée par sa réaction.

Les tréfonds de l'âme d'un Homme dissimulent-ils des choses à ce point dérangeantes?

reviews? (merci à toutes celles qui en mettent, comme d'hab')