Tout le peuple d'Edoras s'était rassemblé dans le Hall de Meduseld.
C'était la fête. Empreinte de solennité et assombrie par le deuil des soldats tombés, mais la fête tout de même.
Eowyn s'inclina devant Theoden en lui tendant une lourde coupe ouvragée.
- Cette nuit nous célébrons ceux qui ont versé leur sang pour défendre ce pays, déclara le Roi en levant la coupe. Gloire aux morts victorieux!
- Gloire! cria Araniel avec la foule.
Elle porta machinalement sa chope à ses lèvres. C'était un alcool fort typiquement Rohirrim, et elle n'avait pas spécialement envie de s'enivrer, même pour honorer les morts.
- Pas de pause, pas une goutte de renversée, déclara Eomer en tendant une chope pleine à Legolas.
- Et pas de régurgitation, éructa Gimli, déjà bien imbibé.
L'Elfe avait l'air gentiment ahuri.
- Alors on joue...à boire?
Bravo. Je sais pas comment tu as deviné.
- Le dernier debout a gagné, cria Gimli avant de s'enfiler sa pinte d'une traite tandis que Legolas commençait à boire la sienne avec circonspection.
Araniel vit approcher Eowyn avec une coupe.
Aïe aïe aïe. Espérons que ce n'est pas un autre de ses exploits culinaires.
- Westu Araniel hál.
Elle lui tendit le récipient en souriant. Araniel le prit et but une petite gorgée. C'est bon en fait. Sucré, légèrement alcoolisé. La ranger remercia Eowyn d'un signe de tête et alla rejoindre Gandalf, se frayant lentement un chemin à travers la foule.
Elle vit Gimli avaler une énième pinte et débiter des insanités à propos de Nains, de jolies femmes poilues et d'Elfes qui ne tenaient pas l'alcool, avant de rouler ivre mort sous la table. Legolas, imperturbable, le regard vif et pétillant, observait le bout de ses doigts d'un air contrarié.
- Le jeu est fini, observa-t-il.
Espérons pour toi que Gimli ne se souviendra de rien demain.
Gandalf était en train d'applaudir Merry et Pippin qui dansaient sur une table, bras dessus bras dessous, leurs pintes à la main.
- Oh, vous pouvez voir et revoir dans tous les coins,
Jamais bière n'aura si bon goût,
Que celle que l'on trouve par chez nous.
Quelle que soit votre chopine,
Même dans une bouteille divine,
Quelle que soit la taille de votre flacon,
Elle doit v'nir de no't Dragon !
À un moment, Pippin cessa de danser, voyant que Gandalf le regardait.
- Pippin! le tança Merry.
Les deux Hobbits terminèrent leur chanson en choeur et commencèrent à boire leurs bières aussi vite qu'ils purent.
- Merci, j'ai gagné! s'exclama Merry, hilare.
- Merci! brailla Pippin.
Erù. La migraine qu'ils auront demain matin.
Gandalf rit et battit des mains. Araniel s'en voulut de gâcher un de ses rares moments de bonne humeur, mais il fallait qu'elle lui parle.
- Pas de nouvelles de Frodo? demanda-t-elle.
Le Magicien retrouva immédiatement son sérieux.
- Pas un mot, soupira-t-il. Rien.
- Nous avons le temps, dit-elle. Chaque jour, Frodo se rapproche du Mordor.
Gandalf lui lança un regars aigu.
- Comment le savez-vous?
Je ne le sais pas.
- Que vous dit votre coeur?
L'Istar ferma un instant les yeux. Les rouvrit. Sourit.
- Que Frodo est vivant. Oui, oui. Il est en vie. Vous voyez.
Gandalf fit un large geste de la main.
- Vous devriez profiter de la fête, vous aussi.
Profiter de la fête. Oui. Sans doute.
Araniel alla s'assoir au fond de la salle, seule avec sa chope dont elle vida consciencieusement le contenu. Plusieurs fois. Elle n'était pas à l'aise avec les festivités de toutes manières. Cependant, malgré le fait qu'elle avait une sacrée descente en ce qui concernait l'alcool, elle commençait à avoir l'esprit embrouillé.
Elle promena son regard dans le gigantesque Hall. Eowyn était invisible. Pourtant, elle se surprit à penser qu'elle aurait apprécié de parler avec elle. D'avoir une conversation entre femmes. Parler de tout et de rien.
Je suppose qu'une jeune fille de sa condition n'est pas sensée assister à une fête où l'alcool est servi sans limite.
Haldir lui aussi était absent. Sa blessure s'était envenimée, et bien que ses jours ne soient pas en danger, il avait préféré se reposer. Ce à quoi s'ajoutait le deuil des Elfes tombés au gouffre de Helm.
Gandalf parlait à présent stratégie avec Theoden et Boromir au fond de la salle. Araniel les observa en silence. Le gondorien semblait dans son élément, nonchalamment appuyé contre le mur, une chope vide à la main.
Le regard de la ranger glissa sur son grand profil fier, suivant la ligne puissante de ses épaules. Une étrange envie traversa son esprit embrumé.
Une envie d'aller se frotter contre lui. De le titiller un peu.
Elle secoua la tête.
Je suis ivre. Mauvaise idée.
- Alors, on broie du noir?
Eomer.
Le jeune Rohirrim se laissa tomber sur un siège à côté d'elle et passa négligemment un bras autour de ses épaules. Araniel fut un peu surprise de cette soudaine proximité, mais ne bougea pas.
- Vous devriez vous amuser un peu, vous ne croyez pas, Araniel?
Certes, je devrais.
Surtout que la main du jeune homme était soudainement passée de son épaule à sa taille, et que son pouce lui caressait la hanche de manière plus que suggestive.
Araniel se mordit les lèvres. Elle aurait souhaité qu'Elladan soit à la place d'Eomer.
Elladan ne me touchera plus jamais. Il ne me prendra plus jamais dans ses bras. Il est loin, à présent. Parti.
Araniel se demanda soudain combien de temps avait passé depuis la dernière fois qu'elle avait ressenti la chaleur d'un corps contre le sien.
Une éternité.
Elle se rapprocha insensiblement d'Eomer.
Tant pis pour la morale.
La main du Rohirrim descendit sur le haut de sa cuisse, et Araniel ferma les yeux à demi.
Je suis ivre et lui aussi. Où est le mal?
Soudain, à travers ses paupières mi-closes, elle croisa le regard de Boromir. Et son expression la stupéfia.
Le gondorien la fixait, sourcils froncés. Ses doigts étaient tellement crispés sur sa chope que ses jointures était devenues blanches.
Araniel lut une telle rage froide dans les yeux verts qu'elle s'écarta d'Eomer comme si c'était un serpent.
La ranger prétexta un besoin quelconque et quitta la pièce, sentant deux regards, un vert furieux et un brun embrumé, fixés sur son dos.
Une fois à l'extérieur, elle se reprocha sa stupidité.
De quoi ai-je eu peur, au juste?
De flirter avec un autre homme la blessure Elladan à peine refermée?
De terminer dans le lit d'Eomer et de passer pour une femme facile?
De la réaction de Boromir?
Étrange réaction d'ailleurs. Est-ce de la jalousie qu'elle avait cru déceler dans ce regard?
Impossible. Chez n'importe qui d'autre, peut-être. Pas chez lui.
Et puis, je libre de coucher avec qui je veux et il n'a certainement pas son mot à dire.
Alors pourquoi ai-je eu peur de ce simple regard?
Araniel appuya sa tête contre le mur. La pierre froide la dégrisa un peu.
- Mauvaise gueule de bois?
Araniel se retourna. Boromir la fixait d'un air sardonique.
- Fichez moi la paix, marmonna-t-elle, évitant son regard, redoutant d'y revoir cette expression blessée.
- Ce n'est pas ce que vous avez dit au jeune prince du Rohan il y a cinq minutes, observa-t-il soudain calmement.
Elle se figea.
- Je me demande ce qu'en penserait l'Elfe, ajouta-t-il comme une flèche du parthe, avant de tourner les talons. Araniel sentit une rage froide l'envahir.
Comment ose-t-il?
- Il est parti.
Le gondorien s'arrêta et se tourna vers elle à demi.
- L'Elfe, comme vous dites, cracha-t-elle, est parti pour les Terres Immortelles et ne reviendra pas. Par conséquent, son avis importe peu et je n'ai de comptes à rendre à personne.
Sa voix tremblait.
Je viens de réduire à néant plus de cinquante ans de relation.
- Vous pleurez.
L'expression de Boromir était stupéfaite. Elle porta la main à sa joue. La ramena humide.
Depuis combien de temps n'avait-elle pas versé de larmes? Elle ne s'en souvenait plus.
Sans savoir comment elle en était arrivée là, Araniel se retrouva à sangloter dans les bras de Boromir, le visage enfoui dans son épaule, serrée entre ses bras puissants. Il lui caressa maladroitement les cheveux pour la calmer.
- Vous êtes déroutante.
Elle releva le nez, s'essuyant les yeux d'un geste rageur.
- Pourquoi?
- J'ai envie de connaître la véritable Araniel, murmura Boromir à son oreille. Pas Estel. Pas Thorongil. Pas Strider. Je les connais déjà.
Il avait une voix chaude. Grave. Un peu rauque.
Les yeux mi-clos, Araniel recula un peu contre le mur.
- Et...que feriez vous pour la connaître?
Il rit doucement.
- Oh...probablement quelque chose comme ça.
Elle sentit son souffle chaud sur ses lèvres et n'éprouva pas la moindre envie de s'enfuir. Les mains de Boromir descendirent de ses épaules à sa taille et Araniel posa les siennes à plat sur le mur. Elle fut obligée de renverser un peu la tête en arrière pour le regarder dans les yeux et prit soudain conscience qu'il faisait une bonne tête de plus qu'elle.
Boromir franchit les quelques centimètres qui séparaient encore ses lèvres des siennes.
C'était un baiser passionné. Voluptueux. Tellement différents de ceux d'Elladan...
Surprise, Araniel entrouvrit les lèvres. Une langue audacieuse au goût d'hydromel caressa doucement la sienne, l'entraînant dans un ballet endiablé.
Elle passa ses bras autour du cou de Boromir, se laissant guider. Son corps se plaqua contre celui du gondorien, qui la pressa doucement contre le mur. La main de Boromir descendit sur sa cuisse, la caressant doucement à travers le tissu. L'autre main se pressa sur sa nuque, emmêlée dans ses cheveux.
Elle sentit son excitation contre ses hanches et éprouva un absurde sentiment de fierté d'avoir réussi à se faire désirer par quelqu'un d'autre qu'Elladan.
Araniel ondula instinctivement du bassin contre celui du gondorien, qui émit un grognement étouffé. Il déserta ses lèvres pour aller embrasser sa nuque.
La ranger avait l'impression d'avoir du coton dans les jambes. Elle savait que s'il la lâchait, elle s'effondrerait probablement au sol.
Araniel sentit une main chaude se glisser dans le bas de son dos sous la tunique, caressant doucement les deux fossettes sensibles au creux de ses hanches, lui arrachant un gémissement involontaire.
Boromir reprit ses lèvres avec force. Araniel avait l'impression qu'il l'embrassait comme si sa vie en dépendait. C'était brutal, sensuel, presque violent et sans tendresse.
Mais Boromir n'était pas un elfe et elle ne s'attendait pas à ce qu'il se comporte en tant que tel.
C'était juste...humain. Et elle se rendit compte qu'elle aimait ça, même si elle aurait préféré mourir que de lui avouer. Leurs deux langues se livraient une bataille acharnée pour dominer l'autre, mais Araniel savait qu'elle avait déjà perdu. Elle ne pouvait pas gagner contre lui sur ce terrain là.
Une chaleur familière embrasa lentement ses reins, irradiant peu à peu tout son corps.
Une chaleur qu'elle avait ressentie des années durant en présence d'une seule et unique personne.
Elladan.
Qu'est-ce que je suis en train de faire?
Araniel rompit brusquement le baiser, haletante. Elle appréciait un peu trop à son goût.
Je ne peux pas.
Elle en aurait pleuré de rage.
Elle se dégagea de l'étreinte de Boromir le plus doucement qu'elle put.
Bon sang, j'ai plus du double de son âge.
Elle eut l'impression qu'elle allait geler sur place, privée de la chaleur que dégageait son corps. Son être entier lui hurlait de se réfugier à nouveau dans ses bras et de s'y perdre.
Je ne peux pas.
Boromir se racla la gorge.
- Je suis désolé, ma dame, je ne sais pas ce qui m'a pris, je...
Ne me regardes pas comme ça. Nous savions tous deux ce que nous faisions.
- Je n'aurais pas dû profiter ainsi de la situation.
Elle leva une main.
- Je ne suis pas si ivre, vous savez. C'est juste que...je n'y arrive pas.
- Je comprends.
Elle eut un sourire désolé.
Non tu ne comprends pas.
- C'est trop tôt, Boromir.
Elle hésita avant de lui caresser la joue. Il retint sa main, entremêlant leurs doigts.
Il avait de longs doigts fins et elle ne put s'empêcher de les imaginer en train de glisser sur sa peau.
- J'ai besoin de temps.
Les yeux verts n'exprimaient rien.
Araniel retira sa main, fit volte face et tenta de partir le plus dignement possible, sentant son regard peser sur son dos.
Elle erra un moment dans les couloirs d'Edoras. Ses pensées peinaient à s'ordonner de manière cohérentes.
Et il y avait cette douleur persistante dans ses reins et entre ses cuisses, presque lancinante, qu'elle ne pouvait soulager seule et qui la laissait frustrée et presque furieuse.
Comme si la situation n'était pas déjà assez compliquée...
Elle se sentait mal. Déchirée entre ce qui n'était plus qu'un fantôme du passé et un Homme bien vivant.
Je ne peux pas.
La situation lui échappait.
Les échos de la fête lui parvenaient encore de loin. Araniel se laissa glisser par terre le long d'un mur.
Elle se sentait lasse. Vieille. Détirée.
Elle crispa ses poings dans ses cheveux. Tout à l'heure, dans les bras de Boromir, elle se sentait bien. Tout ce qu'elle voulait à présent, c'était sentir ses mains courir sur sa peau, retrouver le goût de ses lèvres sur les siennes, sentir à nouveau cette chaleur qui lui avait manquée pendant des mois.
Alors pourquoi?
La réponse lui apparut, claire et désespérante.
J'avais peur.
Je vous sens frustrées *rire sadique*
reviews?
