La fête se termina longtemps avant qu'Araniel ne se décide à regagner le hall. Il faisait encore nuit noire.
Elle traversa silencieusement la pièce où dormaient les Hobbits, notant au passage que Pippin remuait dans son sommeil, une grimace contrariée sur le visage.
Sur le coup, elle n'y prêta pas vraiment attention.
La première chose que vit la ranger en entrant dans le hall fut Eowyn. La jeune femme dormait, allongée sur un divan. Sa couverture avait glissé et elle frissonnait dans son sommeil. Le feu était mort depuis longtemps et seules quelques cendres rougeoyaient encore.
Même dans son sommeil, elle ne sourit pas.
Araniel rajouta une branche dans le foyer et remonta doucement la couverture sur la jeune Rohirrim.
- Quelle heure est-il? marmonna-t-elle soudain, les yeux fermés.
- Pas encore l'aube, dit Araniel.
En fait il n'y aura peut-être plus jamais d'aube.
Araniel se sentit soudain épuisée. Il fallait qu'elle dorme. Ou elle allait tomber raide. Elle commença à se diriger vers la porte, mais Eowyn agrippa sa main. Ses doigts ressemblaient à un étau désespéré.
- J'ai rêvé que je voyait une immense vague, avancer sur les terres vertes et au dessus des collines. Je me tenais au bord, et il n'y avait que les ténèbres autour de moi.
Une larme roula sur sa joue.
- Une lumière brillait derrière moi, mais je ne pouvait pas me retourner. Je pouvais seulement me tenir là, à attendre.
Ce n'est qu'un rêve, Eowyn. Les rêves ne veulent rien dire.
- La nuit trouble les pensées. Dormez, Eowyn. Dormez...tant que vous le pouvez.
Moi je ne peux pas. Je ne peux plus.
Elle tint la main d'Eowyn jusqu'à ce que la jeune femme s'endorme, puis elle se leva et quitta la pièce.
La brise fraîche de la nuit l'enveloppa lorsqu'elle sortit sur l'esplanade de Meduseld. Une silhouette solitaire se tenait debout, se découpant sur le ciel qui commençait à s'éclaircir légèrement.
Legolas.
- Les étoiles veillent. Quelque chose bouge à l'Est. Un mal qui ne dort jamais.
L'Elfe se tourna vers elle. Ses pupilles étaient immenses et dilatées, avalant le bleu de ses iris.
- L'Oeil de l'Ennemi bouge.
Araniel observa la nuit en silence. Elle ne voyait rien, aussi loin que son regard puisse percer les ténèbres. Seulement des ombres.
Brusquement, l'Elfe sursauta.
- Il est ici! souffla-t-il.
Il y eut un cri. Un appel à l'aide désespéré.
- Pippin! Au secours! Gandalf, à l'aide! Que quelqu'un l'aide!
Merry.
Araniel se rua à l'intérieur, l'Elfe sur les talons.
Il est ici. Sous nos yeux.
Pippin se tordait sur le sol, les mains crispées sur un globe de pierre sombre qui rougeoyait furieusement.
Le Palantir de Saruman. Merde.
Araniel ne réfléchit pas. Elle le lui arracha des mains. À l'instant elle comprit qu'elle avait fait une erreur.
Elle eut l'impression que ses paumes allaient se consumer tellement l'objet était chaud.
Et puis il y eut la présence. La présence qui s'immisça dans son esprit, arrachant ses défenses une à une, jusqu'au plus profond d'elle-même. La douleur lui vrilla la tête.
Lâches le Palantir.
Ses doigts refusaient de lui obéir. Son esprit partait en lambeau, comme déchiré par des griffes mentales. La présence fouillait en elle, passant ses souvenirs au crible avec une curiosité malsaine, dévoilant ses peurs les plus profondes, ses angoisses les plus viscérales.
Lâches le Palantir.
La présence se dessinait peu à peu dans ses pensées. Le Grand Oeil nimbé de flammes. Elle avait l'impression d'être exposée, nue et sans défense, à la brûlure du soleil.
Je vais mourir.
- Araniel!
La voix de Boromir lui parvint de loin. Ses doigts desserrèrent lentement leur prise sur le globe.
La présence hurla une dernière fois dans son esprit avant de disparaître.
Elle se vit tomber en arrière, tandis que le Palantir roulait sur le sol. Elle se sentit tomber et des bras solides l'empêcher de heurter le sol. C'était Boromir, et elle aurait dû réagir après ce qui s'était passé entre eux, mais elle se sentait si vide que c'était bien le cadet de ses soucis.
Ça n'existait plus. Elle se sentait sale. Souillée.
C'était un viol. Un viol pur et simple.
On avait fouillé au plus intime de son être. Elle avait l'impression que son âme lui avait été arrachée.
- Araniel.
Elle se mit à trembler convulsivement.
Qu'est-ce que l'Oeil a vu?
Cette pensée l'obsédait. Son regard resta fixé sur le léger rougeoiement de l'orbe jusqu'à ce que Gandalf le recouvre brusquement d'un pan de manteau.
- Crétin de Took! brailla-t-il.
Il écarta Merry penché sur son ami évanoui, et posa sa main sur son torse, puis sur son front. Pippin ouvrit des yeux immenses et terrorisés. Il se mit à trembler convulsivement.
- Regardez-moi, ordonna l'Istar.
- Gandalf, pardonnez-moi, gémit le Hobbit
- Regardez-moi. Qu'avez vous vu? P
ippin détourna les yeux mais le vieux mage le força à le regarder.
- Un arbre, murmura le Hobbit d'une voix hachée. Il y avait un arbre blanc. Dans une cour de pierre.
Un sanglot monta dans sa gorge.
- L'arbre était mort.
Araniel sentit Boromir se crisper contre elle, resserrant inconsciemment son étreinte.
- La cité était en flammes, s'étrangla le Hobbit.
- Minas Tirith? Est-ce ce que vous avez vu?
Araniel enserra le torse de Boromir de ses bras et enfouit son nez dans le creux de son cou. Elle n'était plus la seule à avoir besoin de réconfort.
Il sent bon.
C'était incongru de penser ça, mais oui. Un mélange de cuir et d'herbe coupée mêlée à l'odeur propre à chaque être humain. Quelque chose de typiquement masculin et de rassurant.
- J'ai vu...Je l'ai vu lui!
Lui.
- J'ai entendu sa voix dans ma tête!
- Et que lui avez vous dit? Parlez! cria le mage.
Et moi, qu'ai-je dit à Sauron?
- Il m'a demandé mon nom. Je n'ai pas répondu, balbutia le Hobbit.
L'Istar l'observa d'un air sévère.
- Il m'a fait mal, geignit-il.
- Que lui avez vous dit à propos de Frodo et de l'Anneau?
Et moi, qu'ai-je dit?
Gandalf regarda le Hobbit dans les yeux avec attention. Le regard de Pippin était confus mais sans équivoque.
Merci, Ô Valars.
Quelques instants plus tard, l'Istar rendit son verdict.
- Il n'y avait pas de mensonge dans les yeux de Pippin. C'est un crétin, mais un crétin honnête. Il n'a rien dit à Sauron de Frodo et de l'Anneau.
Tout le monde se détendit.
- Nous sommes étrangement fortunés. Pippin a vu dans le Palantir une partie des plans de l'ennemi. Sauron va frapper la cité de Minas Tirith.
Boromir poussa un juron abominable.
- Sa défaite au Gouffre de Helm lui a appris une chose. L'Héritier d'Elendil est de retour.
Tous les regards se tournèrent vers Araniel. Boromir la lâcha comme à regret et se racla la gorge.
Je fais une belle héritière.
Gandalf soupira.
- Les Hommes ne sont pas aussi faibles qu'il l'avait supposé. Il y a encore du courage et de la force pour le défier. Sauron craint cela.
Pour une fois qu'il craint quelque chose.
- Il ne prendras pas le risque que les peuples de la Terre du Milieu se rassemblent sous une même bannière. Il rasera Minas Tirith jusqu'aux fondations avant de voir une Reine remonter sur le Trône des Hommes. Si les défenses du Gondor sont submergées, le Rohan devra se tenir prêt pour la guerre.
- Dites-moi, intervint Theoden, pourquoi devrions nous aider ceux qui ne sont pas venus à notre secours?
Ce n'est pas vrai. Il y avait au moins le fils aîné de l'Intendant.
Si les yeux de Boromir avaient pu tuer, ça ferait longtemps que Theoden serait mort.
- Que devons nous au Gondor?
Pour une fois, sois utile et tais-toi.
- Je vais y aller, intervint-elle.
- Non.
La réponse de Gandalf avait été immédiate.
- Ils doivent être prévenus!
- Dame Araniel, je crains que cela ne soit pas une bonne idée.
Je ne vois pas pourquoi.
- C'est pourquoi Boromir viendras avec moi à Minas Tirith, dit Gandalf.
Le gondorien secoua la tête.
- Ma place est aux côtés de la Reine. En tant que représentant de l'Intendant.
Reine. Je ne le suis pas et il le sait.
- Je ne tirerais rien de votre père si vous n'êtes pas avec moi, Boromir, et vous le savez. Et nous ne partirons pas seuls. Boromor soupira de résignation. On aurait dit qu'on l'envoyait à la potence.
-Fort bien. Allons convaincre le vieux fou, soupira-t-il.
- Nous n'irons pas seuls, poursuivit Gandalf.
Il regarda vers les Hobbits.
Il ne va pas en emmener un quand même?
- Araniel, vous devez atteindre Minas Tirith par une autre route. Suivez la rivière. Surveillez les vaisseaux noirs.
À Boromir, l'armée du Mordor, à moi, les pirates d'Umbar. Très équilibré.
- Comprenez ceci, dit Gandalf en faisant un large geste vers l'assemblée. Il est des forces maintenant en mouvements, qui ne peuvent être stoppées.
L'instant d'après, Araniel suivait Gandalf avec Merry, Pippin et Boromir vers les écuries. Le vieux mage était en train de passer le savon de sa vie à Pippin et c'était en fin de compte assez drôle.
- De tous les Hobbits curieux, Peregrïn Took, vous êtes le pire! Dépêchez-vous donc!
- Où allons nous, demanda Pippin avec sa candeur habituelle, cette fois teintée d'inquiétude.
Merry poussa un soupir exaspéré.
- Pourquoi as-tu regardé? Pourquoi est-ce que tu regardes toujours?
- Je ne sais pas. Je ne peux pas m'en empêcher, tenta de se justifier Pippin.
- Tu ne peux jamais rien, cracha Merry.
Araniel ne l'avait jamais vu dans cet état.
- Je suis désolé, d'accord? Je ne recommencerais pas.
Pippin s'énervait à son tour.
- Tu ne comprends pas? hurla soudain Merry. L'Ennemi croit que tu as l'Anneau et il te cherche, Pip! On doit t'éloigner d'ici!
- Et, euh...tu viens avec moi?
Merry ne répondit pas, fit volte face et se dirigea à grands pas furieux vers les stalles.
- Merry?
- Dépêches-toi, jeta-t-il par dessus son épaule.
Boromir s'empara d'une selle et rejoignit Arod. Araniel le suivit avec hésitation. Il fallait qu'elle lui parle. Il le fallait absolument.
- Boromir, je...
- C'est loin, Minas Tirith? demanda Pippin.
- Trois jours de chevauchée à vol de Nazgûl, et vous devriez espérer que nous n'en ayons pas un à nos trousses, maugréa Gandalf en hissant le Hobbit sur Shadowfax.
- Tiens, quelque chose pour la route, dit Merry en lui tendant un petit paquet.
- Les dernières feuilles de Longoulet?
De l'herbe à pipe?
- Je sais que tu n'en a plus. Tu fumes trop, Pip.
Merry faisait de son mieux pour paraîte enjoué.
- Mais...mais on va se revoir...non?
- Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui va se passer.
Moi non plus, je ne sais pas.
Boromir enfourcha Arod. Araniel le retint par la manche.
- Boromir.
Il lui jeta un regard interrogateur. Araniel inspira profondément et détacha l'Evenstar de son cou avant de le lui tendre. Il repoussa sa main tendue, refermant ses doigts sur le bijou.
- Dame Araniel, je sais combien vous y tenez...Je ne peux pas accepter.
Elle secoua la tête.
- Vous en avez plus besoin que moi.
Un chevalier n'est-il pas sensé porter les couleurs de sa dame?
Boromir accrocha le bijou autour de son cou.
- Nous nous reverrons à Minas Tirith, murmura-t-il.
Ça ressemblait à un serment.
Il eut un instant d'hésitation, avant de se pencher sur sa selle et de glisser une main derrière la nuque d'Araniel. Elle aurait pu reculer. Elle ne le fit pas. Leurs lèvres se rencontrèrent l'espace de quelques secondes.
- Cours, Shadowfax. Montre nous ce que célérité veut dire! cria Gandalf.
- Merry! hurla Pippin.
Le cheval blanc bondit en avant. Boromir talonna sa monture pour le suivre. Merry courut vers une des tourelles de bois, suivit par Araniel, bousculant un garde au passage.
Les silhouettes des chevaux n'étaient déjà plus que des points à l'horizon.
Je l'ai éloigné de moi comme Elladan. J'éloigne toujours ceux à qui je tiens.
- Il m'a toujours suivi, où que j'aille, depuis que nous sommes enfants. Je l'ai entraîné dans les pires ennuis, mais je l'en ai toujours sorti, dit Merry. Maintenant il est parti. Comme Frodo et Sam.
- Une chose que j'ai apprise à propos des Hobbits, dit Araniel. Ils sont un peuple courageux.
- Téméraire, plutôt, ricana Marry. C'est un Took.
Comme si c'était la raison la plus évidente du monde.
L'horizon était vide.
- Vous l'aimez, n'est-ce pas? dit soudain Merry.
- Qui?
- Boromir.
Le regard du Hobbit était simplement curieux. Araniel effleura ses lèvres du bout des doigts.
- Je ne sais pas, Merry. Je ne sais pas.
Pour l'instant il y avait des choses plus importantes.
La présence de Sauron dans son esprit avait laissé des traces encore douloureuses, et un goût âcre dans sa bouche.
Je ne me sentirais plus jamais propre.
Il fallait au moins en avoir l'illusion.
Un bain. J'ai besoin d'un bain.
J'ai fait un trailer pour cette fic: sur youtube, watch?v=FIATu87HcZY&feature=player_detailpage ou alors vous tapez queen and steward fanfiction trailer.
