Araniel aspira la fumée de sa pipe, sentant le tabac lui racler les poumons. Assise par terre, le dos contre un mur, elle observait les montagnes.
Rien. Toujours rien.
Elle en avait assez d'attendre.
Et s'il leur est arrivé quelque chose?
Le Gondor n'était pas si loin, après tout. Ils l'avaient sûrement déjà atteint.
Denethor a dû faire des histoires.
C'était la seule explication plausible qu'elle voyait. Mais peut-être était-elle simplement en train de tourner à la paranoïa.
Elle était de mauvaise humeur, de toute façon. Et le fait qu'elle soit dans la mauvaise période du mois de la femme n'y était sans doute pas étranger. Elle avait d'ailleurs dû demander en catastrophe des linges propres à Eowyn.
La ranger ferma les yeux et appuya sa tête contre le mur de bois derrière elle, aspirant une nouvelle bouffée.
Elle avait dormi là. Dehors. Assise.
Elle avait voulu veiller. Surveiller les Montagnes. Être la première à repèrer un signe, n'importe quoi. Mais elle s'était endormie.
Dormir par terre ne lui posait aucun problème. Elle avait passé sa vie à dormir par terre, à l'abri d'un arbre ou d'un rocher.
À croire que je n'arrive plus à dormir dans un lit.
Elle en avait un à sa disposition, et pas une seule fois n'avait dormi dedans.
Peut-être parce qu'à chaque fois que j'ai dormi dans un lit, il y avait quelqu'un avec moi.
Oui. Il lui fallait s'endormir dans les bras de quelqu'un, plutôt que dans un lit solitaire et froid. Quitte à cela, elle préférait l'extérieur et le sol. Elle ressentait alors moins la solitude.
Mais je ne réveillerais plus jamais dans les bras d'Elladan.
Elle avait eu une occasion, et elle l'avait manquée.
Araniel aurait pu rechercher cette chaleur qui lui manquait temps dans les bras de Boromir et elle ne l'avait pas fait. Et elle le regrettait. Horriblement.
Un instant, elle fut tentée de glisser sa main entre ses cuisses pour soulager la douleur lancinante qui y avait prit place et qui ne la lâchait plus.
Maudit soit cet imbécile.
Mais elle était dehors, en plein jour. Et elle portait un pantalon serré. Avec des lacets.
Ç'aurait été plus simple avec une robe. Pourquoi est-ce que je l'ai retirée?
Araniel ricana. Les réactions à la robe avait été à la hauteur de ses attentes. Entre Legolas qui était devenu rouge comme une tomate, Gimli qui s'était étouffé avec sa chope de bière, Theoden qui avait passé une demie-heure à se racler la gorge à chaque fois qu'il la regardait, Haldir qui avait soudain semblé trouver le plafond très interéssant, Merry qui s'était répandu en compliments et Eomer qui s'était mis à baver légèrement, Eowyn et elle avaient bien ri.
La ranger posa sa tête en arrière contre le mur et ferma les yeux à demi. Elle aurait donné cher pour voir la réaction de Boromir, finalement.
Peut-être que je mettrais la robe à Minas Tirith.
Elle aspira une nouvelle bouffée de tabac et plissa les yeux. Le soleil se levait sur les montagnes.
Non. Pas le soleil.
Araniel n'avait jamais couru si vite de toute sa vie.
Ils ont réussi.
Elle grimpa quatre à quatre les marches de Meduseld, dérapa sur les dalles de pierre, bousculant les gardes, ouvrit les portes à la volée et fit irruption dans le Hall.
- Les feux d'alarme de Minas Tirith! hurla-t-elle à plein poumons. Les feus d'alarme sont allumés! Le Gondor appelle à l'aide!
Theoden et Eomer levèrent le nez d'une carte de la Terre du Milieu. Eowyn se précipita aux côtés de son frère.
Il y eut un silence assez pesant.
- Le Rohan répondra, dit calmement Theoden.
Et ce fut le signal du branle-bas de combat.
Araniel observa Theoden donner ses ordres. Elle était stupéfaite de l'autorité naturelle qui émanait de lui.
Je suis incapable d'en faire autant.
- Ralliez les Rohirrims!
Le Roi revêtit son armure et sortit sur le parvis de Meduseld. La ville ressemblait à une fourmilière en état d'alerte. Une cloche sonnait à la volée au loin.
- Rassemblez les Hommes à Dunharrow, ordonna Theoden. Autant d'Hommes que possible. Vous avez deux jours. Au troisième, nous chevaucherons vers le Gondor et la guerre.
Il se tourna vers son lieutenant.
- Gamling!
- Mon Seigneur?
- Chevauchez à travers le Riddermark. Ramenez tous les Hommes valides à Dunharrow.
Araniel aperçut Eowyn qui amenait son cheval par la bride.
- Venez-vous avec nous?
- Jusqu'au campement, répondit la jeune femme. C'est la tradition pour les Dames de la Court de faire leurs adieux aux Hommes.
Araniel sella Brego et se prépara à grimper dessus, quand un détail retint son attention. Elle souleva le coin de la selle d'Eowyn.
Et merde. Exactement ce que je craignais. Elle est encore plus têtue que Boromir.
Une épée était cachée dessous.
Eowyn rabattit brusquement le morceau de cuir, manquant de lui écraser les doigts.
- Les Hommes ont trouvé leur capitaine, déclara-t-elle. Ils vous suivront dans la bataille, même jusqu'à la mort. Vous nous avez donné de l'espoir.
Araniel la suivit des yeux alors qu'elle emmenait le cheval.
Pourvu qu'elle ne fasse pas de bêtise.
Il lui avait semblé voir quelque chose dans ses yeux qu'elle n'arrivait pas à identifier.
Araniel leva le nez vers Meduseld. Sur le parvis, la petite silhouette d'un Hobbit était agenouillée devant celle du roi, lui présentant son épée.
Même les Semi-Hommes s'y mettent. Ça devient une habitude.
Legolas et Gimli étaient déjà prêts, montés sur Hasufel, lorsqu'elle les rejoignit, et que la colonne de cavaliers s'ébranla, le Roi à sa tête.
- Maître des Chevaux, grogna le Nain. Je voudrais commander une légion de Nains, armés et crasseux.
Ils sont déjà bien occupés, crois moi.
- Votre peuple n'a pas besoin de venir combattre à nos côtés. Je crains que la guerre ne soit déjà chez eux, observa Legolas.
Avant qu'ils ne prennent Erebor, nous avons le temps.
Elle vit passer Merry sur un petit poney blanc, fier comme il ne l'avait jamais été, vêtu de pied en cap d'une armure flambant neuve, et se retint de s'esclaffer.
- Dame Araniel!
Elle se retourna sur sa selle. Haldir leur faisait de grands signes de la main du parvis de Meduseld, appuyé sur son épée. L'Elfe restait quelques temps à Edoras, avec la petite garnison laissée par sécurité. Puis il devait rallier la Lorìen dès qu'il serait en état de monter à cheval.
- Que la chance vous accompagne! cria-t-il, ses mains en porte voix.
On va en avoir besoin, je crois.
- L'heure est venue! cria Eomer, faisant cabrer son cheval. Cavaliers du Rohan, vous avez fait un serment! À présent, accomplissez-le! Pour votre Seigneur et votre Terre!
Ils atteignirent Dunharrow dans la soirée. Le campement était noir de monde. Et pourtant il semblait à Araniel qu'il n'y avait quasiment personne.
Theoden ne perdit pas de temps. Il sauta de sa monture et interpella un de ses Hommes.
- Grimbold, combien?
Vu sa tête, ce n'est pas brillant.
- J'amène cinq cents hommes de l'Ouestfolde, Monseigneur.
- Nous en avons trois cent autres de Fenmarch, Théoden Roi, intervint un autre.
- Où sont les cavaliers de Snowbourn? demanda le Roi.
Le soldat avala sa salive nerveusement. Sa pomme d'Adam descendit et remonta sensiblement.
- Aucun n'est venu, Monseigneur.
- Six mille lances, soupira Theoden. Moins de la moitié de ce que j'avais espéré.
- Six mille ne seront pas suffisantes pour briser les défenses du Mordor.
Theoden la regarda de biais.
- D'autres viendront, dit-il sans conviction.
- Chaque heure perdue hâte la défaite du Gondor, déclara calmement Araniel. Nous avons jusqu'à l'aube, ensuite il faudra partir.
Et encore. Je vois le verre à moitié plein.
Theoden acquiesça. Un hennissement les fit se retourner. Plusieurs chevaux s'agitaient et se cabraient.
- Les chevaux sont nerveux et les Hommes sont silencieux, observa Legolas.
- Ils sont apeurés par les ombres de la montagne, répondit Eomer en posant sa selle sur une barrière.
- Cette route, là, où mène-t-elle? demanda Gimli en pointant un étroit canyon dans la falaise, qui se perdait dans les ombres.
Ce fut Legolas qui répondit avec une répugnance visible.
- C'est la route de Dimholt, la porte sous la montagne.
Tiens, il a dit un truc intelligent, pour une fois.
Eomer acquiesça en observant le chemin de pierre avec défiance, comme s'il allait en sortir quelque chose.
- Aucun de ceux qui s'y sont aventurés n'en sont revenus. Cette montagne est maudite.
Araniel s'approcha prudemment de l'entrée et observa les ombres, essayant d'apercevoir quelque chose d'autre que de vieilles pierres dans la brume. Après tout, elle connaissait les légendes. Mais il n'y avait rien de particulier.
Elle haussa les épaules et se prépara à partir.
C'est quoi, ça?
Elle n'était pas sûre de ce qu'elle avait vu. Ça n'avait duré qu'un instant. Mais pendant cet instant, elle avait cru que la brume avait prit forme humaine. Et que la forme l'avait...regardée?
Elle frissonna, sentant une sueur glacée couler entre ses épaules.
- Araniel!
Elle se retourna. Gimli faisait des gestes d'impatiences.
- Allons trouver de la nourriture!
Ce Nain pensera-t-il un jour à autre chose qu'à manger?
Elle jeta un dernier regard à la route. Rien.
Génial. Des hallucinations. Il faut vraiment que je dorme.
Elle réquisitionna donc la première tente qu'elle trouva et s'effondra sur une couchette.
Mais le sommeil ne devait pas lui rendre la paix.
Il y a de l'eau. Tout autour d'elle. Elle la sent, froide et trouble, monter au dessus de ses genoux. Le monde est flou et embrumé.
Elle regarde autour d'elle. Les rives de la rivière sont à peine visibles et elle ne les reconnait pas. Elle veut se diriger vers elles, mais elle n'y parvient pas. Ses pieds sont comme englués dans l'eau qui semble aussi épaisse que de boue. Elle panique, se débat.
Trébuche et tombe.
L'eau la submerge. Elle tousse, crache, se bat contre le liquide qui l'emprisonne.
Il y a des faces mortes dans l'eau.
Elle essaie de hurler. L'eau lui rentre dans la gorge.
Leurs yeux sans regard s'ouvrent. Ils tendent la main. Ils vont la toucher.
Elle se débat, lutte contre l'asphyxie.
Leurs faces décomposées sont tournées vers elle.
Vertes.
Comme la brume de la route de Dimholt et à cet instant elle est sûre d'avoir vu quelque chose.
Les voix, leurs voix résonnent dans sa tête.
Délivre nous...Délivre nous...Délivre nous...Délivre nous...
La litanie est sans fin. Lancinante.
Elle donne un coup de talons désespéré, crève la surface, aspirant l'air à pleine goulées, crachant une eau saumâtre mêlée de sang.
Elle court, cette fois, tombe à nouveau, se relève, atteint la berge, s'y agrippe, s'éloigne le plus possible de l'eau redevenue vide.
Il y a des lumières dans les brumes. Des lumières et des chevaux, dont elle entend les sabots tinter sur les pierres.
Elle veut les atteindre. Ne peut pas bouger. Ses pieds sont lourds comme du plomb.
Elle les reconnait.
Arwen.
Elladan.
Ils s'en vont. Ils t'abandonnent. Tous le monde t'abandonne.
La voix dans sa tête est celle du Palantir. Insinueuse. Caressante. Cruelle.
Elle tend la main vers les Elfes qui s'éloignent, crie, hurle. Ils ne se retournent pas, ne l'entendent pas.
Elle est seule, seule dans les ténèbres.
Il y a quelque chose sur la rivière. Un bateau.
Elle s'approche. Comme hypnotisée.
Il y a un mort dedans. Couché, les bras croisée sur la garde de son épée, comme les gisants.
Elle le connait. La barque file sur l'eau.
Elle voudrait le retenir. Elle voudrait courir vers lui. Elle ne peux pas.
Lui aussi t'abandonne.
La voix est froide dans sa tête. Elle tombe à genoux.
Boromir... Ne me laisse pas...
Elle regarde l'Evenstar tomber de sa main crispée et exploser sur le sol en myriades d'éclats.
Ce n'est plus la voix de Sauron dans sa tête. C'est une autre. Plus triste. Plus apaisante.
J'aurais aimé la revoir une dernière fois.
Elle se met à hurler dans les ténèbres.
- Araniel!
Elle bondit de sa couchette, la dague en avant.
Un rêve. C'était un rêve. Une saloperie de rêve.
Pourquoi faisait-elle toujours des cauchemars quand son sang coulait entre ses cuisses?
Un Homme avait soulevé la porte de sa tente et la regardait d'un air inquiet.
Depuis quand est-il là?
- Le Roi Theoden vous demande, ma Dame.
Il lui fallut quelques minutes pour calmer sa respiration et les battements affolés de son coeur.
Elle se leva péniblement, changea les linges souillés de sang, les mit à brûler, et se dirigea vers la tente royale.
Theoden n'était pas seul. Une haute silhouette encapuchonnée de noir lui faisait face.
- Je vais vous laisser, dit le Roi avant de quitte la tente.
Araniel s'approcha avec méfiance de la silhouette, qui rejeta son manteau en arrière.
Ça, pour une surprise...
Elle baissa respectueusement la tête.
- Seigneur Elrond.
- Je viens tenir une promesse faite à ceux que j'aime.
Araniel leva un sourcil.
- Avant de partir pour les Terres Immortelles, Arwen m'a fait prêter serment. L'Ombre est sur nous, Araniel. La fin est proche.
- Ce ne sera pas notre fin, mais celle de Sauron, cracha-t-elle.
Elrond soupira et prit l'air qu'il avait autrefois lorsqu'Estel se faisait réprimander.
- Vous allez à la guerre, mais pas à la victoire. Les armées de Sauron marchent sur Minas Tirith, ce que vous savez.
Venez en au fait.
- Mais en secret, il a envoyé d'autres forces avec lesquelles il va attaquer par la rivière.
Un piège. C'était un putain de piège.
- Une flotte de corsaires navigue depuis le Sud. Ils seront à la cité dans deux jours. Vous êtes trop peu nombreux, Araniel. Vous avez besoin de plus d'Hommes.
Ben tiens. Pourquoi vous ne claquez pas des doigts pour en faire apparaître?
- Il n'y en a pas, soupira-t-elle.
- Il y a ceux qui demeurent dans les montagnes.
Un visage verdâtre et décomposé passa comme un éclair devant les yeux d'Araniel.
- Des meurtriers...des traîtres! cracha-t-elle. Et vous voudriez qu'ils se battent? Ils ne croient en rien! Ils n'obéissent à personne!
- Ils obéiront à la Reine du Gondor!
Elrond plongea la main dans les plus de son manteau et en sortit une longue épée ceinte dans un fourreau ouvragé.
- Andúril, Flamme de l'Ouest, reforgée à partir des fragments de Narsil.
Araniel tendit les mains vers la lame, fascinée.
- Sauron n'aura pas oublié l'Épée d'Elendil, murmure-t-elle.
Elle hésita, avant de refermer lentement ses doigts sur le pommeau. Il s'adapta à sa peaume, comme s'il avait été fait spécialement pour elle.
Elle tira Andúril de son fourreau dans un large mouvement et la tint levée devant elle. La lumière des bougies donnait des reflets mouvants et irisés à l'arme.
C'était une lame magnifique. Une beauté mortelle, acérée, à double tranchant.
Merci, Arwen.
- L'épée-qui-fut-brisée doit retourner à Minas Tirith, dit-elle.
- Celle qui peut prétendre au pouvoir de cette épée peut rassembler autour d'elle une armée plus mortelle que toutes celles qui parcourent cette terre.
Elrond la regarda dans les yeux.
- Laissez de côté la Ranger. Devenez celle que vous êtes née pour être. Prenez la route de Dimholt.
Strider est celle qui m'a permis de survivre jusqu'à maintenant? Comment puis-je l'abandonner?
- Ónen i-Estel Edain (Je donne l'espoir aux Hommes), dit Elrond.
- Ú-chebin estel anim (Je n'en garde aucun pour moi), répondit Araniel, les yeux fisée sur l'épée, son épée.
Tu avais raison, Mère. Je ne peux plus passer ma vie à fuir.
reviews? Je ne pense pas publier la semaine prochaine because oral blanc de français.
