Cette fic date d'un million d'années et je dois avouer que j'avais du mal à l'accepter. Déjà parce que j'ai horreur de mon incapacité à finir correctement les choses mais qu'en plus c'est mon bébé, mon premier vrai projet, ambitieux (à mon niveau quoi) avec des vrais références historiques et une psychologie un peu développée... Sauf que j'ai commis l'erreur de m'y lancer sans plan. Enfin, sans vrai plan, j'avais une trame mais elle ne me plaisait pas beaucoup, trop mélodramatique, pathétique, lancez les violons et la machine à sanglots etc (comprendre : tout le monde crève). Bref, j'avais pas envie de m'y recoller pour finir dans une voie sans issue. La mort à l'âme, je l'ai donc mise au fond de mon placard. Et, il y a quelques mois j'ai reçu une review qui a changé la donne, parce qu'elle m'y a fait repenser. J'ai eu le temps de mûrir un peu, d'apprendre des tas de choses, d'écrire beaucoup de poésie et de retomber amoureuse du 19ème siècle entretemps, et ça m'a fait à nouveau plaisir de retrouver l'Inspiration (je suis Rod, Rod est moi, surprise motherfucker)
Bref, Niniel Kirkland, ce nouveau chapitre est pour toi, parce que tu le mérites. Merci du fond du cœur, encore et encore et encore ! (ça a mis du temps à venir, je t'en demande pardon à genoux)
NB :Enfin, j'ai relu ma fic et mon style d'écriture m'a paru un peu inégal d'un chapitre à l'autre, que voulez-vous je me cherchais, je me cherche toujours, mais je vais rester dans un mélange de vocabulaire moderne et de dialogues d'époque, je préfère, mais n'hésitez pas à pointer du doigt tout ce qui vous déplaît, je prendrais les critiques avec humilité.
PS: Mon activité sur ce site est proche de 0 pour cause d'études littéraires affreusement dévoreuses de temps et d'énergie, mais je suis toujours là dans l'ombre...
Le temps était toujours bien morne lorsque Roderich avala une tasse de thé mal préparée et un morceau de pain qui datait de quelques jours. Les nuages semblaient vouloir dévorer le ciel, gros et noirs, ne laissant passer qu'à contrecœur de rares rayons de soleil, trop affaiblis pour véritablement percer la grisaille qui s'était installée sur Vienne. La ville était humide, d'une humidité un peu sale, ou alors peut-être était-ce tout simplement la mauvaise qualité de l'appartement du jeune homme, les murs fins comme du papier à cigarette et la peinture craquelée du plafond. Il pinça les lèvres en finissant son maigre déjeuner, encore tourmenté par les dernières bribes de son rêve. Il savait que certains artistes utilisaient leurs songes pour donner une couleur éthérée à leurs œuvres, mais, jugeait-il très charitablement, à moins d'avoir du talent on en revenait toujours à un tas de bêtises vaguement ésotériques et très peu originales.
Gott. Il sentait en lui la capacité de création. Il la sentait palpiter dans son ventre, fourmiller dans ses mains, remonter dans son crâne et le faire trembler tout entier... Il savait qu'il était capable. Mais il n'avait pas de sujets, pas de direction, ou alors il en avait trop, des idées fabuleuses, mais trop ambitieuses, irréalisables, ou trop communes, une fois qu'il retrouvait sa lucidité. Il avait essayé l'alcool, n'avait rien écrit de bon et avait été bien malade. L'éther, cette drogue à la mode, lui faisait plus peur qu'autre chose, tout comme l'opium ou même l'absinthe, la jolie fée verte qui rendait ses habitués fous . Il laissa échapper un petit ricanement désespéré, et fort peu élégant, dire qu'il gardait sa pruderie de noble, d'héritier d'une lignée sans tâche, de gens propres sur eux qui ne veulent pas s'encanailler avec le peuple et ses plaisirs... alors qu'il faisait à présent lui-même bien partie du peuple, de ce melting-pot d'artistes, de génies, de malades, de cocottes, de filles légères, de drogués, de créateurs. Il était bien temps d'avoir peur des paradis artificiels alors qu'ils semblaient le seul moyen de ne pas se laisser sombrer dans la folie et la dépression.
Quelques coups donnés à sa porte le sortirent de son monologue intérieur – qu'il trouvait d'ailleurs joliment poétique, tiens – et il passa une main machinalement dans ses cheveux pour les coiffer en arrière avant d'aller ouvrir, méfiant, car sa logeuse rodait et il n'était pas en mesure de payer son loyer.
Il faillit tomber à la renverse en découvrant un petit minois souriant sur son pallier. Le visage impassible, on lui avait appris à ne jamais montrer sa surprise après tout, il haussa un sourcil, la bouche sèche et les mains moites. Son rêve lui revenait avec vivacité, une silhouette de femme se découpant dans la lumière aveuglante de sa fenêtre, une silhouette bien nue... Il dut regarder ailleurs pour ne pas rougir.
« Hrm, Frau... Elizabeth ? Puis-je vous aider... ? »
Les vraies questions à poser étaient : qu'est-ce que vous foutez chez moi, qu'est-ce que vous me voulez, j'espère sincèrement que vous n'êtes pas une prostituée parce que je n'ai plus un sou, mais une fois encore, Roderich était vraiment un garçon bien élevé. La jeune femme qui lui faisait face devait penser la même chose car sa bouche se plissa dans un sourire un peu moqueur.
« Je suis contente de voir que vous vous rappelez de mon nom, monsieur ! C'est Gilbert qui m'a donné votre adresse, enfin plus ou moins disons, et j'aurai voulu vous parler un peu plus longtemps qu'hier soir, si ça ne vous dérange pas. » Son regard se fit sérieux, elle replaça une mèche folle derrière son oreille, Roderich nota avec curiosité les tâches d'encre sur ses doigts, de fort jolis doigts par ailleurs. Il s'effaça pour la laisser pénétrer dans son logis, heureux d'avoir une hygiène de vie correcte et de s'être découvert une passion presque maniaque pour le ménage, du moins lorsqu'il n'était pas en proie aux démons de la page blanche.
« Et bien... entrez, nous serons plus à notre aise... » Du moins, elle le serait. Lui, moins. Ça... ça ne se faisait pas de venir rendre visite à un monsieur toute seule, pour lui parler en tête-à-tête ! Gott, qu'allait penser sa logeuse... Il allait devoir la payer, ça ne serait plus possible de continuer à lui faire croire qu'il était un riche excentrique vertueux...
« Je suis désolée de venir comme ça à l'improviste, Herr... Roderich c'est bien ça ? » La jeune femme, petite et menue, tournait sur elle-même afin d'observer le décor, des meubles cossus qu'il avait récupéré in extremis chez une tante qui ne le savait pas encore renié par la famille à l'époque, mais qui ne parvenait pas à dissimuler totalement la pauvreté du bâti, la faiblesse des murs, et le froid qui régnait en habitué des lieux. « Dame, il ne fait pas chaud chez vous ! Enfin, ces vieux immeubles sont si intéressants, je comprends qu'on persiste à y habiter lorsqu'on est pas du genre à courir la nouveauté. » Elle finit par s'installer sur un fauteuil fatigué sans que Roderich, estomaqué, pense à lui proposer de s'asseoir, il l'imita, muet et pétrifié par l'énergie et le naturel que la jeune femme dégageait. Le moindre de ses mouvements était précis, décidé, ses mimiques franches, ses sourires rayonnants, ses épaisses boucles d'un châtain foncé étaient nouées dans un style nouveau, libre, loin des coiffures empesées des bourgeoises. Sa robe rayée de noir et de blanc semblait moins rigide que les toilettes somptueuses qui avaient bercées son enfance.
« Pardonnez moi encore de venir ici comme ça, mais je n'ai pas pour habitude de remettre les choses à demain, et j'avais désespérément besoin de vous revoir après ce que l'on m'a dit hier au café ! » Elle secoua la tête, pas intimidée ou désolée pour un sous, simplement... simplement vivante. « Voyez-vous, je viens d'une famille d'artistes. Mon père m'a toujours laissé très libre de mes mouvements, m'a encouragé à lire, à écrire, à peindre, c'est un esprit fascinant, mon père, très moderne ! Ma mère, et bien, dire qu'elle l'a toujours encouragé ne serait pas un euphémisme. A vrai dire, je pense encore qu'elle aurait dû se mettre plus en avant mais ce n'est pas quelque chose qui l'intéressait et... Mais, excusez-moi je m'égare... » Roderich qui avait pâli à la mention du café - qu'est-ce que le tas de babouins sans éducation qui se prétendait ses amis avait bien pu raconter... - profita de cette occasion pour en placer une.
« Mademoiselle, je ne voudrais pas paraître irrespectueux mais... je ne comprends pas bien ce que vous attendez de moi. » La réponse fusa, fit naître un frisson le long de son échine.
« La musique, monsieur. La musique. On m'a dit que vous étiez un pianiste et un compositeur de talent. Du moins Ludwig me l'a dit, et je le connais depuis sa naissance, ma famille et celle des Weilschmidt sont liées depuis longtemps, j'ai foi en sa parole. » Un sourire amère se peignit sur les lèvres de l'autrichien, tiens, même Ludwig se liguait contre lui ? Mais la jeune femme reprenait déjà. « Je suis une artiste politique, Herr Roderich, je peins et je grave, je tâche de montrer le changement, le grand bouleversement de notre société. Nous sommes à une époque fascinante, n'est-ce pas ? Mais il y a un grand regret dans ma vie et c'est la musique. Ma mère jouait du violon à merveille, et du piano, mais elle n'a jamais voulu m'apprendre, me disait de me conduire comme un garçon, d'aller vivre dans la rue si je voulais pouvoir vivre à ma façon, de ne pas m'enfermer dans un salon. »
Des heures et des heures à faire ses gammes, seul, sous la surveillance d'un professeur, de sa mère, des heures à rejouer les mêmes notes, les mêmes mélodies, encore et encore et encore, dans l'obscurité grandissante d'une pièce close, qui l'étouffait et lui semblait parfois être son tombeau. Oh, Roderich pouvait comprendre ce dont la mère d'Elizabeth avait eu peur. Le silence se posa entre eux pendant quelques secondes avant que le jeune homme ne reprenne la parole.
« Vous désirez que je vous enseigne la musique » Elle acquiesça, ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais il fut plus rapide. « Mais pourquoi moi, plutôt que Ludwig que vous connaissez si bien ? Pourquoi maintenant ? »
« Et bien, monsieur, parce que je ne veux pas apprendre le violon. C'est le piano qui me plaît, et Ludwig n'en joue pas si bien que ça. Et je viens de rendre un travail qui m'a pris beaucoup de temps, elle montra ses mains mouchetées d'encre, et j'ai à présent trop de temps libre qu'il faut que j'occupe. Et puis... » Roderich l'interrompit d'un geste de la main, plus assuré, plus tranquille à présent. La musique était son domaine, le piano son royaume. Il songea un instant à refuser, pour la voir insister, mais il n'était pas en mesure de se le permettre. Donner des cours à cette demoiselle lui rapporterait de l'argent, aussi vulgaire soit-il, et... Lui qui n'avait jamais voulu s'abaisser à devenir professeur de musique, par peur d'y végéter et de ne jamais en sortir, avait envie de transmettre sa passion, avec cette fille si étrange qui dégageait une aura de modernité, de nouveauté. Avec son accent, sa coiffure, sa robe, l'énergie qui l'animait, son franc-parler, elle ne ressemblait à rien de connu.
« Vous savez, mademoiselle, je ne prends pas d'élève. Mais une exception ne me tuera pas, je l'espère... » Il se permit un sourire devant l'air soulagé de la jeune femme. « J'ai reçu un enseignement pour le moins archaïque mais j'ose penser être meilleur enseignant que mes maîtres de musique, si cela peut vous rassurer. Deux heures par jour seront obligatoire pour commencer, étant donné votre âge, il y a beaucoup à apprendre avant de comprendre la musique. Vous viendrez dès demain entre quatorze et seize heures, si cela vous convient. »
Emballée, sa nouvelle élève se leva d'un bond, souriante. Il la trouva charmante et s'en voulut. Il n'était pas Gilbert, qui avait osé traiter la demoiselle de fille légère, alors qu'elle était simplement... différente ? Le mot convenait-il ? Elle prit sa main et la serra une seconde.
« Oh monsieur, vous me faites le plus grand plaisir, je serais là à l'heure et impatiente ! Concernant vos honoraires, je... » Embarrassé de parler d'argent avec une dame, Roderich fit un mouvement négatif, quand bien même il en avait plus que besoin.
« Oh, nous verrons cela une autre fois, je vous en prie. » Surprise, elle accepta pourtant et après une nouvelle effusion de remerciements, elle quitta la chambre sans attendre que Roderich la raccompagne à la porte, qui certes ne se trouvait pas loin, assurant qu'elle l'avait suffisamment dérangé pour la journée et assurant d'être là dès le lendemain.
Roderich resta un moment sans bouger, raide comme la justice, incapable de reconsidérer sérieusement ce qui venait de se passer, de l'inconvenance totale, du vent de panique que dégageait cette fille. De sa fraîcheur. Il s'arracha à sa torpeur, mécaniquement, se dirigea vers son piano, passa une main tremblante sur le couvercle du clavier, le souleva.
Tornade de notes dès le début, brusque, forte, dissonant même, mais la main gauche amenant en même temps une mélodie simple, amusante, joyeuse, qui se moquait presque du son furieux, de la grêle de notes qui s'abattait de l'autre côté, et puis les deux se calment, se rapprochent, se fondent l'une dans l'autre, plus suave, pas piano non, pas piano, mais plus lent, décidé pourtant, un motif lancinant, qui s'apaise et puis. Tombe le silence.
Roderich reprit sa respiration, les mains tremblantes et décida qu'une tasse de thé serait la bienvenue.
