Avant toute chose, je tenais à vous remercier pour l'accueil que vous avez réservé au premier chapitre de cette histoire. Merci à ceux qui ont commenté. Merci à ceux qui ont coché la case « follow ». Recevoir ce genre de notifications me donne le sourire pendant des jours.
J'espère que la suite vous plaira tout autant. Mais je préfère vous prévenir, on est partis pour une longue aventure ensemble !
Chapitre 2
Au loin, la porte d'entrée claque, sortant John de sa torpeur. Il secoue la tête et cligne des yeux, comme s'il se réveillait d'un mauvais rêve.
— Mrs Hudson ! s'écrie Sherlock depuis l'entrée. Il me faut du thé !
— Je ne suis pas votre gouvernante ! rétorque la vieille dame, indignée.
Des bruits de pas résonnent dans l'escalier, la porte de l'appartement s'ouvre, puis se referme. Mrs Hudson soupire, mais John voit bien que c'est pour la forme.
— Je ferais mieux de lui préparer son satané thé, dit-elle.
— Vous savez quoi ? intervint John. Je vais le lui monter.
L'eau de la bouilloire étant encore chaude, Mrs Hudson remplit une théière et la dépose sur un plateau avec une tasse. Elle hésite un instant avant d'en ajouter une deuxième. Puis, elle ouvre le réfrigérateur et en sort du lait. Face au regard de John, elle s'explique :
— Sherlock ne pense jamais à faire les courses. Des fois, c'est à se demander comment il survit.
Survivre. C'est le mot. John se souvient des deux années où ils ont vécu ensemble. C'était toujours lui qui faisait les courses. Le peu de fois où Sherlock mangeait, il préférait aller au restaurant ou commander à emporter. Sherlock n'a jamais su prendre soin de lui-même. Ce n'est pas étonnant qu'il en soit arrivé à de tels excès. Heureusement que maintenant, il a des gens qui l'aiment et qui l'entourent. John se sent soudain honteux. Il n'a pas été très présent, ces derniers mois, ces dernières années. Il est marié et il a une famille, c'est vrai, mais Sherlock est son meilleur ami. Tout à coup, il se rend compte à quel point il lui a manqué. Se trouver ici, au 221B Baker Street le rend soudain bien nostalgique.
Il accepte le plateau des mains de Mrs Hudson et se dirige vers la porte.
— John, l'interrompt la vieille dame alors qu'il est sur le point de sortir.
— Oui ?
— Réfléchissez à ce que je vous ai dit.
Il hoche une fois la tête et s'éloigne.
Arrivé en haut des marches, il hésite. L'endroit, l'action sont tellement familiers qu'il en a les larmes aux yeux. C'est ridicule d'être aussi émotif et pourtant, il ne peut pas s'en empêcher. Sans doute a-t-il accumulé trop de stress, ces derniers temps. Il ne se reconnait plus.
Le plateau en équilibre sur une main, il se passe l'autre sur le visage. Au moment où il trouve le courage de frapper, la porte s'ouvre soudain à la volée.
Sherlock se tient de l'autre côté, interdit. Sous le coup de la surprise, John manque faire tomber la porcelaine.
— Je t'ai entendu. Je me suis dit que mes oreilles me jouaient des tours.
John a un rire nerveux. Il se racle la gorge.
— Eh bien me voilà.
Aucun des deux ne bouge. Le silence gêné s'étend.
— Tiens, fait John en poussant le plateau contre le torse de son ami. De la part de Mrs Hudson.
Sherlock semble sortir de sa transe. Il prend une grande inspiration comme s'il avait eu un instant le souffle coupé.
— Certes. Certes.
Il lui prend le plateau des mains et lui tourne le dos.
John entre dans la pièce à son tour, puis referme la porte derrière lui. L'appartement n'a pas beaucoup changé. Il y a toujours autant de désordre. Les expérimentations de Sherlock jonchent la plus grande partie des surfaces planes. Son fauteuil a retrouvé sa place, dos à la cuisine, depuis ce fameux soir où il a découvert la vérité sur sa femme.
Il observe Sherlock s'affairer : déplacer la table basse, verser le thé. Après coup, il ajoute un nuage de lait dans chaque tasse.
John se laisse tomber dans son fauteuil. Sa place. Ça ne l'a pas été pendant si longtemps qu'il s'étonne d'en reconnaître la texture, la forme, comme si personne d'autre n'y avait mis son empreinte depuis son départ. Et c'est sans doute le cas.
Sherlock s'est installé à son tour. Il a les coudes posés sur les genoux, les mains plaquées l'une contre l'autre, les doigts qui pianotent… Et ses yeux… Ses yeux clairs et perçants semblent le sonder, pénétrer au plus profond de son âme.
La gorge nouée, John détourne le regard et jette un coup d'œil par la fenêtre. Le ciel est magnifique au dehors. Le soleil est en train de se coucher et des teintes de jaune, orange et rose se mélangent, comme une aquarelle.
— Tu es venu discuter de quelque chose de sérieux.
La voix grave de Sherlock le sort de sa contemplation. Il reporte son attention sur lui et s'empare de sa tasse de thé pour se donner de la contenance.
— Tu n'as personne d'autre à qui en parler. C'est quelque chose qui te fait honte. C'est pour ça que tu as fait tout le chemin jusqu'ici alors que l'on ne se voit pratiquement plus. C'est peut-être en rapport avec ta famille. Ou alors, quelque chose qui les toucherait directement…
John s'éclaircit la voix.
— Je préférerais qu'on n'aborde pas tout de suite le sujet. Comme tu l'as si bien dit, ça fait longtemps qu'on ne s'est pas retrouvés seuls tous les deux. Parle-moi de toi. Comment vas-tu ?
Sherlock prend une gorgée de thé en haussant un sourcil.
— Si tu insistes pour échanger des banalités… je suppose que je peux me conformer à ton souhait. (Il soupire.) Comme tu peux le voir, je vais bien. Il n'y a pas de nouveaux impacts de balle dans le mur, Mrs Hudson veille à ce que je me nourrisse et Lestrade me fournit des mystères à élucider, plus ou moins intéressants. La seule chose qui me manque est un blogueur compétent.
John sourit. C'est rare que Sherlock fasse preuve d'humour. Alors quand il le fait avec lui, il se sent important. Un peu unique. Ce sentiment lui manque. Oh bien sûr, il le ressent parfois auprès de ses filles. Mais pas avec Mary. Jamais avec Mary. Pas de la même façon. Il ne sait pas ce qu'il doit en déduire.
Tout à coup, assis dans ce fauteuil, entouré de ses souvenirs, de la présence imposante de Sherlock, il se demande ce qu'est devenue sa chambre. Depuis qu'il a déménagé, il n'est plus jamais monté à l'étage. C'est sûrement une salle de stockage à présent. Un espace pour les nombreuses expériences du détective, plus incongrues les unes que les autres.
— Et toi ? dit Sherlock. Comment vas-tu ?
La question est tellement étrange sortant de la bouche de son meilleur ami que John reste un instant sans voix. Sherlock n'est pas du genre à s'inquiéter pour les autres. Il n'est pas non plus du genre à s'enquérir de leur état physique ou émotionnel. Soit parce que ça ne l'intéresse pas, soit parce qu'il peut le déduire en observant la personne.
Et John sait qu'il a déduit son état d'esprit dès l'instant où il est entré dans la pièce.
Non. Sherlock lui donne l'opportunité de se confier à lui. De lui expliquer la raison de sa venue sans trop le bousculer. Sans lui faire part de ses observations. Après tant de semaines sans lui donner de nouvelles, John ne sait pas s'il mérite une telle gentillesse de sa part. Sherlock a beaucoup de qualités, mais il est rarement gentil. Cette attention le touche d'autant plus.
John soupire et repose la tasse de thé sur la table. Sherlock s'est adossé à son fauteuil, les bras posés sur les accoudoirs, les jambes croisées. Il attend. Patiemment.
— Tu as raison. Je n'avais personne d'autre à qui parler. Je ne sais pas quoi faire, Sherlock. Je suis complètement perdu.
— Tu as eu un accident au cabinet ? demande Sherlock. Parce que si c'est le cas, je suis sûr que Mycroft…
— Non ! s'exclame-t-il. Non. Ça n'a rien à voir. Tout va pour le mieux au cabinet. Les patients sont tous aussi ennuyeux les uns que les autres…
— Oh.
— Quoi « oh » ?
— « Oh » tu recommences à t'ennuyer. Je dois t'avouer que je pensais que ça t'arriverait plus tôt. Qu'est-ce que tu as fait ? Toi et moi, on sait que quand tu t'ennuies, tu te mets volontairement en position de danger.
— Sherlock ! Je n'ai rien fait du tout ! Tu vas me laisser terminer, oui ou non ?
L'air outré, Sherlock referme la bouche.
Finalement, John se dit que ce n'était peut-être pas une bonne ici de venir le voir. Il aurait sans doute mieux valu attendre que ça passe.
— Je n'ai rien fait du tout.
— Pas encore.
— Non. C'est pire que ça. (Il marque une pause.) J'en ai un peu parlé à Mrs Hudson parce qu'elle a compris que ça n'allait pas. C'est… Mary. C'est ma femme. La mère de mes enfants. Elle est très importante pour moi. Mais…
— Mais ça ne te suffit plus.
John relève vivement les yeux pour croiser ceux de Sherlock. Son ami ne le juge pas. Il se contente d'énoncer un fait.
— Oui. C'est ça. C'est affreux ce que je vais te dire, mais je crois que je ne suis plus amoureux d'elle. Et je ne sais pas quoi faire. Parce que si je la quitte, je vais la faire souffrir, je vais faire souffrir les filles et tout mon monde s'effondrera. Je me retrouverai seul. Et en même temps, si je reste, n'est-ce pas hypocrite ?
Il n'arrive plus à s'arrêter de parler. Les vannes sont ouvertes. Il ne peut plus les refermer.
— Je ne sais pas ce que je veux. Je me dis que dans deux mois, j'aurais peut-être changé d'avis, que ce n'est qu'une passade. Mais j'en doute. Ce n'est pas un sentiment qui m'est venu du jour au lendemain. Et je m'en veux de ressentir ça. Mary mérite mieux. Elle mérite quelqu'un qui l'aime à la folie, qui la chérisse. Pas un homme qui ne la désire plus, pas un homme qui préfère poursuivre des malfaiteurs à travers Londres avec son meilleur ami plutôt que de rester auprès d'elle. Son passé d'agent secret avait fini par nous rapprocher, mais depuis qu'on a les filles, son côté « maman » a repris le dessus. Et c'est une très bonne chose. Mary est une excellente mère. Mais… Grand Dieu. Qu'est-ce que je raconte ? Je ne sais plus ce que je dis. Ça t'est déjà arrivé de ressentir ça ? Non. Ne réponds pas. C'est une question stupide.
John se laisse aller en arrière en fermant les yeux. Avoir avoué ce qu'il avait sur le cœur l'a soulagé, lui a retiré un poids non négligeable. Pourtant, il se sent toujours aussi ignoble. Il prend une grande inspiration pour tenter de calmer son pouls qui s'est emballé.
— Ce n'est pas une question stupide. Tu as besoin de te rassurer, de te prouver que ta réaction est normale, lui explique Sherlock. Tu sais ce que j'en pense. Les émotions ne sont pas un avantage. Mais nous savons, toi et moi, qu'à mon grand regret, j'en ressens quand même.
Le regard que Sherlock lui adresse est appuyé, comme s'il le mettait au défit de mettre sa parole en doute.
— Pour répondre à ta question, j'ai déjà dû choisir entre mon propre bonheur et celui d'une personne chère à mon cœur.
John ne sait pas pourquoi, mais tout à coup, il a du mal à respirer. Ses poumons sont en feu. Sa poitrine trop étroite pour les contenir, pour contenir son cœur battant.
— Et qu'est-ce que tu as fait ?
— Disons que j'ai pris la meilleure décision pour nous deux.
— Tu ne m'aides pas beaucoup, là.
— Qu'est-ce que toi, tu as envie de faire ? S'il n'y avait pas tes filles ? Qu'est-ce que tu ferais ?
John réfléchis un instant. Pour une fois, il apprécie l'approche cartésienne de Sherlock.
— Je suppose que je dirais la vérité à Mary et que je lui demanderais de faire un break pendant une ou deux semaines, histoire de voir où j'en suis.
— Et ce n'est pas faisable ?
— Je ne sais pas. Le fait de lui en parler rendrait les choses plus réelles. Plus tangibles. Je ne sais pas si j'en ai le courage.
Il ferme les yeux et déglutit. Sa pomme d'Adam se soulève doucement.
— Si tu as besoin d'une chambre, celle à l'étage est toujours disponible. Je suis sûr qu'on peut s'arranger. Du moment que tu ne déranges pas mes expériences… Et puis, le poste de blogueur est toujours vacant.
À ça, John ne peut s'empêcher de laisser échapper un éclat de rire.
— Merci.
Il le regarde dans les yeux et lui sourit légèrement.
—Merci infiniment. Je vais y réfléchir.
Un jingle retentit dans la poche de la veste de Sherlock. Il ne fait pas le moindre geste pour en sortir son téléphone.
— Tu ne réponds pas ? s'enquiert John.
— Ce n'est pas important, répond Sherlock.
Pas important ? A sa connaissance, les personnes qui ont son nouveau numéro se comptent sur les doigts de la main. Et chacune d'elles est importante. A moins bien sûr que Sherlock ait distribué son numéro à d'autres personnes sans qu'il le sache. John ne sait pas pourquoi mais cette idée lui serre le cœur. Ça lui rappelle la sensation qu'il a ressenti lorsqu'il a vu Janine sortir de sa chambre il y a si longtemps. Etrange.
Une nouvelle sonnerie.
Cette fois, c'est le portable de John qui sonne. Il regarde l'écran et prend une grande inspiration. D'un geste du doigt, il le déverrouille.
— Oui Mary. Oui. Je suis passé voir Sherlock. Oui, d'accord. Je rentre tout de suite. Oui. Moi aussi.
Quand il raccroche, il se passe la main sur le visage.
— Mary t'embrasse. Il faut que j'y aille.
— D'accord.
Sans un mot de plus, Sherlock repose sa tassé de thé et se lève. John l'imite. Pendant un instant, il observe la pièce avec affection. Il se demande ce que ça ferait de revenir habiter ici, entre ses murs. Une douce chaleur l'envahit, une sensation qu'il n'a plus ressentie depuis longtemps. Puis, elle disparait aussi vite qu'elle est apparue. Il n'a pas le droit de ressentir ça. Pas quand il est sur le point de faire souffrir quelqu'un d'autre.
Sherlock le raccompagne jusqu'à la porte où il récupère son manteau. Avant de sortir, John se tourne vers son ami.
— Merci de m'avoir écouté. Excuse-moi de ne pas venir te voir plus souvent. Les filles te réclament tout le temps, tu sais ?
Sherlock sourit légèrement. Son regard s'adoucit.
— Elles ont du potentiel, dit-il d'une voix étonnamment douce. Rentre auprès d'elles, John. Prends le temps de réfléchir. Ne fais pas l'idiot.
— C'est toi l'idiot, rétorque John.
Ils rient doucement tous les deux. Et ça fait tellement du bien, ça parait tellement naturel que John se sent encore plus désemparé.
Une fois que la porte s'est refermée derrière lui et qu'il a entendu Sherlock remonter à l'étage, il prend le temps de recouvrer ses esprits. L'air est frais. Il blanchit son souffle. Les voitures défilent devant lui.
Même s'il n'est pas encore prêt à se l'admettre, sa décision est prise.
Une main enfoncée dans la poche de son manteau, l'autre levée, il interpelle un taxi.
Voilà, c'est tout pour ce chapitre ! J'espère qu'il vous aura plu. N'hésitez pas à me laisser un commentaire : ça fait toujours plaisir et ça me permet de savoir si je vais dans la bonne direction !
A la semaine prochaine pour la suite :)
