« S'il te plaît... Apprivoise-moi ! »

Chapitre 4

18 Septembre – Brooklyn, NY

Je suis d'une humeur de chien. Je n'ai pas pu dormir de la nuit tellement les questions se sont bousculées dans ma tête : Dois-je prendre ces enfants avec moi ? Dois-je aller au bout de l'enquête sur mon frère et me rendre ridicule si nous concluons qu'il s'agit bien d'un accident ? Dois-je continuer à cacher les preuves à Catherine ou tout lui révéler au risque de me rendre trop vulnérable, voir de la perdre ? Toutes ces questions sans réponses m'ont donné un mal de crâne que même une douche fraîche n'a pas atténué.

Mia Delrio a laissé un message sur mon portable hier soir. Le juge ayant besoin de faire avancer son dossier elle voudrait obtenir une réponse de ma part dès aujourd'hui pour la tutelle. Elle m'a fixé un nouveau rendez-vous en précisant que les enfants seraient présents. J'ai beau essayer de ne pas paniquer, l'angoisse monte à mesure que l'heure du rendez-vous approche. J'en ai marre que tout aille si vite. J'aimerai prendre le temps de réfléchir, de tout mettre à plat, de demander conseil. J'ai l'impression d'étouffer dans la succession d'évènements qui se bousculent depuis qu'on m'a annoncé la mort de mon frère.

J'enfile ma veste et descend à la réception de l'hôtel. Catherine m'y attends déjà pour se répartir le travail de l'enquête. Elle a le nez plongé dans le dossier et lève à peine la tête lorsque je m'assieds sur un fauteuil à côté du sien.

« J'ai réussi à négocier le garage avec un expert du labo de la ville. » m'annonce-t-elle directement en souriant. « On peut commencer par la voiture, c'est ce qui risque d'être le plus long. »

« Euh... Tu vas devoir commencer seule, j'ai un rendez-vous important, mais je te rejoins dès que j'ai fini. »

« Un rendez-vous concernant l'enquête ? »

« Non. » Je vois dans ces yeux qu'elle crève d'envie d'en savoir plus, mais je n'ai pas l'intention de lui dire. Je suis persuadée qu'elle me conseillerait de garder les enfants de James, et son avis aurait beaucoup trop d'influence sur moi pour que ma décision soit la meilleure. Si je décide de garder ces enfants, il faut que j'en ai envie et que je m'en sente capable, pas que ce soit simplement pour ne pas décevoir Catherine...

Elle soutient un instant mon regard. Elle espère probablement que je vais craquer et finir par lui révéler ma destination, mais c'est peine perdue. Je suis trop déterminée à garder le secret. Elle finit par détacher ses yeux des miens dans un long soupir. « Très bien, alors je commence seule. Rejoins-moi quand tu auras un peu de temps à me consacrer. » lance-t-elle sarcastiquement avant de partir sans me laisser le loisir de répliquer.

Je soupire à mon tour. Super, je l'ai blessée et maintenant elle m'en veut... Un bref coup d'œil à ma montre, j'ai un peu de temps avant le rendez-vous, je décide d'y aller à pieds. Un peu d'air me fera le plus grand bien. Je quitte l'hôtel doucement et me mets en route vers le foyer. Au détour d'une rue je m'arrête dans un petit magasin et achète un sachet de bonbons. Il me semble que les bonbons ça fait toujours plaisir aux enfants... Je me remets ensuite en route, et la boule d'angoisse au fond de mon ventre grandit inexorablement au fil des mètres que je parcours. Savent-ils que je viens ? Savent-ils qui je suis ? Que vais-je bien pouvoir leur dire ? J'imagine qu'ils ne seront pas ravis de me voir. Je me rappelle très bien avoir été infecte avec les couples cherchant à m'adopter lorsque j'étais au foyer. Alors oui, je suis leur tante, mais la belle affaire, ils ne me connaissent pas plus pour autant...

« Sara ! » Une petite voix joviale m'accueille dès que j'arrive aux abords du foyer. Je lève la tête et j'aperçois Mia assise dans le jardin aux côtés des enfants. Elle me fait signe de les rejoindre. Depuis quand est-elle devenue familière au point de m'appeler par mon prénom ? Laissant cette pensée de côté, je sens mon cœur s'affoler légèrement lorsque que je gravis les quelques marches qui me séparent encore du petit coin de verdure où ils sont tous les trois installés. J'arrive prudemment, je lance un faible « Bonjour » qui trahit mon malaise et je m'assois enfin sur l'herbe, à leurs côtés, sous les regards attentifs des deux enfants. Instinctivement la fillette se rapproche de son frère, comme si elle avait peur que je le lui vole, et me lance un regard dur. Le bambin lui semble me dévisager sans trop accorder d'importance à ce que je viens faire là.

« J'ai pensé que ça vous ferait plaisir... » dis-je maladroitement en sortant de ma poche le sachet de bonbons. J'appréhende un instant leur réaction. Le garçonnet sourit jusqu'aux oreilles, et après avoir cherché l'autorisation dans les yeux de Mia, il plonge sa main dans le sac et en ressort une petite poignée de bonbons qu'il partage avec sa sœur.

« Les enfants, voici Sara, c'est l'amie dont je vous ai parlé tout à l'heure. » commence Mia. « Sara, voici Lily » dit elle en posant la main sur l'épaule de la fillette « et voici Zack. » finit-elle en caressant de l'autre main la tête du petit garçon.

Zack est un petit bonhomme souriant, à la peau légèrement mate et aux cheveux châtains qui doivent provenir de sa mère, mais au visage tout rond et aux yeux expressifs qui sont le reflet de son père. Lily, quant à elle... je mentirais si je disais que je ne me reconnais pas dans ses traits. Hormis ses cheveux qui sont plus clairs que les miens, elle a le visage pâle presque maladif et les traits fins des Sidle. Mais le plus frappant encore reste son air dur et déterminé et ses yeux si sombres qu'il est impossible d'y lire quoi que ce soit.

Je regarde brièvement Mia en attendant qu'elle parle, je n'ai absolument aucune idée de ce que je pourrais raconter à ces enfants. Je pense qu'elle comprend mes doutes, parce que aussitôt elle se tourne vers les eux et c'est elle qui engage la conversation « Sara a vécu au foyer aussi lorsqu'elle était enfant, comme vous. »

« Tes parents sont morts ? » La question est abrupte et semble sortir de nulle part. Mes yeux se tournent instinctivement vers Lily. Elle attend une réponse, partagée entre la curiosité et la méfiance.

« Mon père oui, et ma mère ne pouvait pas s'occuper de moi. » Je tenterai bien de leur dire la vérité mais je doute que Mia apprécie que je leur raconte comment ma mère a tué mon père sous mes yeux...

« T'avais quel âge ? » Encore une fois son ton n'est pas doux, simplement franc et curieux.

« J'étais plus grande que vous, j'avais douze ans. » je lui répond sans lâcher son regard.

« Et... T'avais des amis ici ? »

« Quelques uns. » je réponds en haussant les épaules.

Elle tourne tristement la tête vers les bâtiments. Mia profite que la fillette ait décidé de bavarder un peu avec moi pour s'éloigner de quelques mètres avec Zack, feignant de chercher des fleurs dans un gazon impeccablement entretenu. « Et toi, tu as des amis ici ? » je finis par demander.

Elle hoche la tête négativement et laisse ses mains jouer nerveusement avec quelques brins d'herbe. « C'était déjà comme ça quand tu étais là ? » poursuit-elle. Sa main fait un large mouvement et je comprends qu'elle parle du foyer dans son ensemble.

« Je n'étais pas ici. C'était un foyer dans une autre ville. Mais oui, ça y ressemblait beaucoup. »

« Ouais, c'est pas vraiment pareil alors... » Elle soupire profondément et sa main arrache machinalement quelques brins d'herbe « Je déteste être ici. ».

« Je n'aimais pas non plus. »

« T'es restée longtemps ? »

« Presque cinq ans, jusqu'à ce que je sois assez grande pour vivre toute seule. »

Ses yeux s'assombrissent encore et son regard fixe maintenant le sol. « Alors personne n'a voulu de toi pour vivre dans sa famille ? » demande-t-elle dans un murmure.

« Non » je réponds tout aussi doucement.

« Normal, ils préfèrent les petits comme Zack. » ajoute-t-elle d'une voix teintée d'amertume.

Je ne suis pas très à l'aise mais j'ai comme l'impression que cette phrase ne devrait pas sortir comme ça de sa bouche. « Pourquoi dis-tu ça ? » je lui demande sur le ton le plus neutre possible.

Elle hausse les épaules. « Les grandes du foyer disent qu'on est tous là en attendant que des gens veuillent bien de nous. Elles m'ont dit que Zack trouverait facilement une famille, mais moi non parce que je commence à être grande. »

Je hoche la tête et ne répond rien. Je ne vais pas lui mentir, 'les petits d'abord' c'est la dure loi de l'adoption. « Je m'en fiche » continue-t-elle toujours sans me regarder « Je ne veux pas de nouveaux parents... C'est juste que je ne veux pas être séparée de mon frère. »

« Je comprends » Ce que je comprends surtout c'est que cette fillette est profondément meurtrie par l'éclatement de sa famille et qu'elle réalise peu à peu que rien ni personne ne pourra remplacer ses parents.

Elle hésite un instant. Je sens qu'une question lui brûle les lèvres mais qu'elle n'ose pas la formuler. « Est-ce que... Est-ce que tu es là pour prendre Zack ? » demande-t-elle finalement en plongeant son regard droit dans le mien. Elle n'a que huit ans mais maîtrise à la perfection ce regard impossible à sonder typique des Sidle. Je ne sais pas si j'étais comme ça à son âge mais ça a quelque chose d'effrayant...

« Je... Non, je ne suis pas là pour t'enlever ton frère, rassure toi. »

Elle m'adresse un demi-sourire, rassurée, et Mia et Zack nous rejoignent à cet instant. Le petit garçon se laisse tomber sur sa sœur qui en profite pour le chatouiller. Aussitôt il hurle de rire, se tord dans tous les sens et les deux enfants s'éloignent, pris dans leur jeu. Sans l'ombre d'un doute, ces deux là partagent une complicité étonnante.

« Alors ? » me lance Mia en s'asseyant finalement à mes côtés. « Lily n'a pas été trop dure avec vous ? »

« Un peu abrupte. Elle est surtout perdue... »

« Oui, c'est certain... Oh, au fait, je suis désolée pour tout à l'heure, je vous ai appelé par votre prénom, j'aurais du vous prévenir... C'est juste que je n'ai pas dit aux enfants que vous étiez leur tante et si j'avais prononcé votre nom... »

« Je comprends » lui dis-je pour la rassurer « Et ce n'est pas grave... »

« Est-ce que cette entrevue avec eux vous a permis de vous faire une idée plus précise sur votre décision ? »

« Vous avez fait fort. C'était évident que les rencontrer ferait pencher ma décision en leur faveur. »

« C'était le but » admet-elle dans un sourire. « Je ne veux absolument pas vous forcer à quoi que ce soit mademoiselle Sidle, mais reconnaissez qu'ils seraient bien mieux avec vous que n'importe où ailleurs... »

« J'ai un travail prenant et s'occuper d'enfants c'est difficile, je ne suis pas douée pour ça... » dis-je en haussant les épaules. « Et puis... je ne sais pas ce que mangent des enfants de cet âge, ni ce qu'ils aiment faire, je ne sais pas dans quelle classe il faudrait les inscrire, je ne sais pas de quoi ils ont peur ni même s'ils sont capables de s'habiller seuls... j'ai des milliards de questions du genre concernant les enfants. » Je reprend ma respiration un court instant et mes yeux retrouvent ceux de Mia « Et surtout... je ne sais même pas s'ils auraient envie que je m'occupe d'eux... »

Elle m'adresse un large sourire amusé « Ce ne sont que des enfants vous savez, pas des extra-terrestres... Tout ne peut pas être parfait dès la première semaine, vous allez apprendre à les connaître, et ils vont apprendre à vous connaître. La relation entre vous va probablement s'établir petit à petit. Les enfants ont principalement besoin d'affection, vous verrez que le reste leur est finalement peu important. Vous pouvez être maladroite et ne pas connaître leur film favori, tant que vous les aimez et que vous leur montrez il ne devrait pas y avoir de problèmes... » Elle marque une légère pause avant de reprendre « J'en viens aux détails moins amusants, mais si vous acceptez la tutelle, comme pour tout adoptant, vous devrez subir un examen préalable par un psychiatre. Nous connaissons votre dossier, c'est juste une formalité pour s'assurer que vous n'avez pas de tendances pédophiles ou meurtrières. »

J'acquiesce d'un signe de tête. J'ai très peur de ma décision et de tout ce qu'elle va impliquer comme bouleversements dans ma vie, mais après avoir fait connaissance avec eux, je sais que je ne peux pas les laisser seuls dans ce foyer. Ils sont encore très jeunes, je ne peux pas les abandonner aux services sociaux, je ne connais que trop bien la souffrance qui y est liée. Ce ne serait pas juste...

Mon regard se perd sur Zack et Lily qui jouent toujours quelques mètres plus loin.

« C'est d'accord » finis-je par murmurer.

Je sens la main de Mia se poser sur la mienne. « Je n'osai plus y croire » m'avoue-t-elle en souriant. Nous sommes aussitôt interrompues par la sonnerie de mon portable. Je m'excuse auprès de Mia et décroche.

« Catherine ? »

« Bon sang où es-tu ? Ca fait deux heures que je trime avec cette putain de bagnole, dois-je te rappeler que c'est toi l'experte en mécanique ? »

« Oui, le rendez-vous est un peu plus long que prévu, désolée... » Je regarde à nouveau les enfants. Mia est allée les rejoindre et des cris de joie s'élèvent dans les airs.

« Attends... Un rendez-vous ? C'est une voix de femme et des rires d'enfants que j'entends non ? »

« Non, je... » je soupire lamentablement. Ca ne sert à rien de lui mentir, le mal est fait. « Oui »

« Oh... Fantastique... » lâche t-elle d'un ton sarcastique. « Ecoute, continues à jouer les jolis-cœurs si ça t'amuse, moi je laisse tomber la voiture et je fais mes bagages. Apparemment tu n'as pas besoin de moi... »

« Cath attends, ce n'est pas ce que tu... » Elle a raccroché. Et merde...

Voyant que je n'ai plus le téléphone à l'oreille, Mia s'approche de moi et fronce les sourcils lorsqu'elle se rend compte que j'ai l'air ennuyé.

« Un problème ? »

« Je dois partir maintenant, pour le boulot » j'annonce à demi-mots. J'aurais réellement aimé rester un peu plus longtemps, mais je dois absolument trouver Catherine pour lui parler avant qu'elle ne quitte la ville. Je sens que la situation est en train de m'échapper.

« Oh, d'accord. »

« Comment ça se passe maintenant ? Pour la tutelle ? » je demande anxieusement.

Son visage s'éclaircit. Je pense que pendant un instant elle a cru que j'avais changé d'avis. « Je vais l'annoncer au juge, puis prendre rendez-vous avec notre psychiatre, et une fois que tout sera réglé nous fixerons l'audience qui formalisera votre statut de tutrice. Vous pourrez ensuite prendre les enfants, mais jusque là ils doivent rester avec nous. »

« Très bien. »

« Il serait bon » ajoute-t-elle rapidement « que vous passiez régulièrement voir les enfants d'ici là. Pour vous familiariser avec eux, et leur avouer réellement qui vous êtes... »

« Je comptais bien passer tous les jours. »

Une fois de plus Mia m'adresse un chaleureux sourire « C'est parfait alors. Je vous contacterai pour le rendez-vous avec le psychiatre. »

Les enfants se sont arrêtés de jouer et se sont approchés de nous.

« Tu t'en vas ? » demande Zack avec une petite moue déçue.

Je m'accroupis pour être à sa hauteur. « Oui, je dois aller travailler. » J'hésite un instant, puis j'ajoute « Mais tu sais quoi, je reviendrais vous voir demain, tu es d'accord ? »

Il hoche vigoureusement de la tête et dépose un baiser collant sur ma joue en guise d'au-revoir. Je me tourne alors vers Lily, et après un moment d'incertitude la fillette se penche et m'embrasse à son tour. Lorsque je me redresse, je serre la main de Mia et en leur adressant un dernier signe de la main je reprend hâtivement la direction de l'hôtel. Je sens que ma journée est encore loin d'être finie.

« Catherine, s'il te plaît... » Je tambourine une nouvelle fois à la porte de sa chambre. Je sais qu'elle est là, le réceptionniste m'a dit qu'elle était arrivée vingt-minutes auparavant dans une folle furie et qu'elle n'était pas redescendue depuis. Je soupire et me laisse tomber dos à sa porte. J'ai encore tout foiré. Un petit rire nerveux s'échappe de mes lèvres. Quand je pense qu'il m'aura fallu près de sept ans pour réussir à embrasser Catherine, et moins de sept jours pour foutre en l'air toutes mes chances avec elle...

« Catherine, je suis désolée, laisse moi t'expliquer... »

Un bruit de pas se fait entendre de l'autre côté. Je me redresse et pose une main contre sa porte. « Cath... je vais finir par aller prendre les doubles à la réception... »

La poignée se met à bouger lentement puis la porte s'ouvre. Catherine me laisse entrer sans lever les yeux sur moi et referme la porte aussitôt. Elle s'avance lentement vers la baie vitrée et se plante face à la vitre, les bras croisés.

« M'expliquer quoi ? » demande-t-elle froidement.

Je m'approche doucement du lit et m'assied sur un bord, les yeux rivés au sol. « Je... Je suis désolée, le rendez-vous m'a été imposé hier soir, je n'ai pas eu le choix... Et il ne devait pas durer si longtemps, je pensais vraiment te rejoindre plus tôt pour t'aider avec la voiture... »

« Je ne veux pas de tes explications, ce n'est probablement qu'un mensonge de plus... »

« Un mensonge de plus ? » J'ai loupé un épisode ?

« Oui, un de plus. Oh, non pardon, les autres ne sont pas des mensonges, ce sont juste des choses que tu m'as volontairement cachées. » Cette fois son ton ne cache plus sa colère ni son mépris.

« De... De quoi tu parles ? » Je suis persuadée que je commence à rougir de honte. Je commence à comprendre de quoi elle parle.

« L'enquête ? Tu n'aurais pas 'oublié' de me parler de l'existence de certaines preuves, je ne sais pas moi, comme les objets personnels de ton frère et de sa compagne ? »

« Comment...? »

« Pas de chance, comme je n'arrivais à rien avec la voiture j'ai décidé d'explorer cette piste. C'est vrai, lorsque les gens décèdent au bloc ce sont les morgues des hôpitaux qui récupèrent leurs effets personnels. Tu me croyais assez stupide pour ne pas y penser ? »

Je ne réponds pas. Mon sang cogne contre mes tempes et j'ai un mal de crâne atroce d'un coup.

« J'ai parlé à un certain docteur Lynch qui m'a affirmé que tu avais repris les affaires de James et que tu avais prévu de passer prendre celles de Kelly. » Elle marque une légère pause et reprends aussitôt « Tu comptais m'en parler ? Il y a d'autres choses que tu m'as cachées ? »

« Je suis désolée... »

« Arrête, Sara. Tu ne me fais pas confiance, tu me tiens éloignée de toi et de l'enquête... rappelle moi pourquoi tu as tellement insisté auprès de Grissom pour avoir de l'aide ? Tu aurais du préciser si ma venue t'ennuyait tant que tu voulais n'importe qui sauf moi... Dire que j'ai prié Gil de me laisser partir en pensant que tu aurais envie de me voir... Quelle idiote je f ais ... »

« Ce n'est pas ça... »

« Ah ? Pourtant dès que je suis arrivée j'ai senti que je n'étais pas la bienvenue. Mais je comprends maintenant que tu préfères passer ton temps avec une fille plutôt qu'à boucler une enquête avec moi...Tu dois probablement avoir tes priorités... » lâche-t-elle amèrement.

« C'est une assistante sociale » J'ai envie de hurler qu'il n'y a rien entre cette femme et moi et qu'elle n'a aucune raison d'être jalouse parce que tout ce que je lui cache c'est pour préserver la relation que j'ai avec elle. Mais rien ne sort. Il m'est impossible de traduire avec des mots ce que je ressens.

« J'en ai vraiment rien à foutre de ce qu'elle peut bien faire. Tu sors avec qui tu veux, Sara, ça ne me regarde pas. » Ses mots me font mal, je ne veux pas qu'elle pense ça mais je n'arrive toujours pas à me justifier...

« Je ne sors pas avec elle... »

« Oh ? Pourtant le rendez vous avait plutôt l'air sympa, loin de la paperasse et de l'ambiance austère des habituels rendez vous avec les services sociaux. »

Je soupire et ferme les yeux. « Je rencontrais les enfants de James. »

Elle ne dit rien pendant plusieurs instants et je n'ose pas la regarder. J'imagine qu'elle tente de savoir si je lui mens ou pas. « Tu n'as rien trouvé de mieux comme excuse ? » finit-elle par cracher d'un ton sec.

Ok, cette fois j'abandonne. Je n'ai plus la force de supporter ses sarcasmes, la nausée m'envahit et les larmes me submergent. J'ai tout fait foirer entre nous, j'ai commis une grave faute professionnelle, je suis à bout de nerfs depuis que je suis ici et je pense que je vais appeler Mia pour revenir sur ma décision. Ces enfants n'auront jamais quoi que ce soit de bien avec moi...

Je me lève avec la ferme intention de regagner ma chambre et laisser Catherine partir si elle le souhaite, de toute façon j'ai bien l'impression que je lui ai fait trop mal cette fois et qu'elle vient de mettre un terme à toute forme de relation entre nous... Mais alors que je prend la direction de la porte, ma vue se brouille, mes jambes refusent d'avancer, je suis saisie de vertiges et brusquement tout devient noir...

« Sara ! »

Lorsque j'ouvre les yeux à nouveau, je suis allongée sur le lit de la chambre de Catherine. Un homme est penché au dessus de moi et m'ausculte. Juste derrière lui, ma collègue se tient debout, les bras croisés et l'air angoissé.

« Mademoiselle Sidle, ravi de vous voir à nouveau parmi nous ! » La voix joviale du médecin résonne à mes oreilles. Il retire son stéthoscope de ses oreilles et se redresse. Je ne dis rien, je me sens assez fatiguée encore et les bribes de la colère de Catherine me reviennent maintenant en mémoire.

« Bon, rien de méchant » dit-il en direction de Catherine. « Je penche pour une surchauffe émotionnelle, un surmenage... Mais elle sera vite rétablie. Veillez simplement à ce qu'elle ne fasse pas d'excès, évitez les mauvaises nouvelles ou les émotions fortes pendant quelques jours... j'ai prescrit un petit flacon de tranquillisants légers, ça devrait suffire. »

« Merci docteur » lui répond Catherine.

« Si il y a un problème, n'hésitez pas à me rappeler... »

Elle raccompagne le médecin jusqu'à la porte, et je les entend murmurer un instant avant qu'elle ne revienne s'asseoir à mes côtés. Je tente de me redresser pour m'asseoir face à elle, mais ma tête se met à nouveau à tourner.

« Reste tranquille » me dit-elle doucement « Tu m'as fait assez peur comme ça pour aujourd'hui. Aller, allonge-toi... »

Je m'exécute en soupirant. « Je te demande pardon, Cath... »

« Chuttt, on en parlera plus tard. »

« Non, je te dois la vérité. » Mes yeux se perdent dans les siens. Je sens qu'elle est inquiète, mais sa colère semble s'être dissipée. « Je suis désolée d'avoir été aussi froide avec toi depuis que tu es arrivée. Je n'avais pas l'intention de te faire mal. Et je suis désolée de t'avoir caché certaines preuves. »

Elle esquisse un léger sourire « Je n'aurais pas dû m'emporter comme ça, tu as surement de bonnes raisons de... »

« Cette enquête me dépasse » je la coupe brusquement. « La mort de mon frère me dépasse, tout est arrivé si vite, je n'ai pas eu le temps de réfléchir, de mettre au clair mes sentiments face à ça... Et lorsque tu es arrivée, j'ai paniqué. »

Elle ne dit rien mais fronce les sourcils d'un air interrogateur, et attend que je poursuive mes explications. « C'est stupide ! » je dis en baissant les yeux.

Je sens sa main se poser sur la mienne « Dis-moi... » m'incite-t-elle doucement.

« Ton attitude... les quelques jours avant que je parte... Enfin... Ce que nous avons... » Je soupire, toujours incapable d'exprimer ce que je ressens. « J'ai pensé que ça pouvait être... »

« Le début d'une relation ? » termine-t-elle pour moi. Je hoche la tête, soulagée de voir qu'elle a compris.

« J'ai paniqué, parce que cette affaire remue beaucoup de choses de mon passé, et que... s'il devait y avoir une quelconque relation entre nous... je ne voulais pas que tu apprennes à me connaître de cette manière. » Je lève enfin les yeux du sol et mon regard retrouve le sien. « J'avais peur que ce que tu apprennes sur moi en menant cette enquête te fasse réaliser que je n'étais pas ce à quoi tu t'attendais... Et qu'à cause de ça tu décides de mettre un terme à tout ce qu'il pouvait y avoir entre nous... »

Catherine pousse un léger soupir et laisse glisser l'une de ces mains sur mon front et dans mes cheveux. « Sara... » commence-t-elle doucement « Tu as raison, je... Je ne sais pas réellement ce que c'est, mais il y a définitivement quelque chose entre nous. Et j'ai très envie d'apprendre à mieux te connaître... Mais tu sais, j'aurai pu consulter ton dossier au labo si je l'avais vraiment voulu. Je n'en ai jamais eu l'intention, car ça ne m'intéresse pas. On ne fait pas connaissance à travers un dossier... Je préfère que ça vienne de toi. »

Elle me sourit timidement, et je fais de même. Ainsi, ce n'était pas des idées que je me faisait. Il y a bel et bien des sentiments de son côté, et elle a l'air aussi confuse que moi à ce sujet. Quelque part ça me rassure.

Nous restons silencieuses de longues minutes encore. Dehors, la nuit commence à tomber. Ma tête semble devenir plus légère, et j'arrive à me redresser sur le lit. Lorsque la main de Catherine effleure la mienne, je me sens enfin l'assurance de lui parler.

« Je n'ai jamais été proche de mon frère. Je ne savais même pas qu'il avait une femme. Nous avons cessé de nous voir il y a plus de quinze ans. Nous n'étions pas fâchés, c'est juste que... nous ne nous sommes plus revus, ni appelés. Je regrette aujourd'hui. Je me demande si mon acharnement à rouvrir son dossier, ce n'est pas simplement une manière de me déculpabiliser de n'avoir jamais repris contact... Mais j'ai l'impression que je ne serais pas tranquille tant que je ne serais pas sure. »

Catherine m'écoute silencieusement. Je ne sais pas si c'est l'effet du tranquillisant mais je me sens apaisée et je me décide enfin à m'ouvrir un peu à elle. Je passe le reste de la soirée à refaire le point sur l'enquête, en lui donnant cette fois tous les détails qui me reviennent et tout ce que j'en sais, sans oublier de lui parler des enfants dont j'ai décidé d'accepter la garde. Elle soutient mon regard tout le long de mon monologue, mais pour une fois je n'ai pas l'impression d'être jugée. Simplement écoutée.

J'ai l'impression que nous allons toutes les deux devoir prendre le temps d'apprendre à nous connaître, et s'il doit vraiment y avoir quelque chose entre nous, seul le temps nous le dira...

A suivre...