« S'il te plaît... Apprivoise-moi ! »
Chapitre 5
19 septembre – Brooklyn
Pour une fois la journée a démarré sous de meilleures auspices. J'imagine que la discussion que nous avons eu hier soir avec Catherine a fini par crever l'abcès qu'il y avait entre nous. Donc, ce matin, Catherine et moi avons décidé de nous concentrer sur l'enquête avant que les preuves finissent par disparaître avec le temps, et nous avons loué une voiture pour faciliter nos déplacements. Nous avons terminé d'analyser la voiture de James, elle s'est chargé du relevé des empreintes à l'intérieur et j'ai réussi à isoler une sorte de petite boîte suspecte à côté du moteur sur laquelle j'ai prélevé les empreintes et que nous ferons analyser dès notre retour à Vegas. Je ne sais pas encore si cette piste va nous mener quelque part, mais c'est la première fois depuis le début de l'enquête qu'un indice semble remettre en cause la thèse de l'accident.
Nous sommes actuellement sur la scène du crime. La voirie n'a toujours pas été dégagée mais la route est très fréquentée et puisque nous n'avons pas pu protéger la zone à temps, les indices semblent compromis. Nous ne trouvons d'ailleurs pas grand chose d'autres que des bouts de verres provenant vraisemblablement des phares et quelques bribes du pare-choc, jusqu'à ce que Catherine attire mon attention sur une série de marques de pneus, traces de freinages brutaux. Ca pourrait être les traces de n'importe qui, mais dans le doute, nous prenons une série de clichés. On pourra toujours les comparer à la voiture de James.
Décidées à ne pas perdre notre temps plus longtemps ici, nous remontons dans la voiture et Catherine nous conduit jusqu'à l'hôtel. Nous avons échangé très peu de mots au cours de la matinée mais je peux sentir qu'elle s'investit totalement dans l'enquête. Nous avons cette fois retrouvé l'équipe soudée que nous formons au laboratoire.
« Tu veux qu'on aille manger quelque chose ? » me demande-t-elle en garant la voiture
« Si tu veux ! » Je n'ai pas très faim en réalité, mais nous bossons sur l'enquête depuis plus de quatre heures, je pense qu'une petite pause sera la bienvenue.
Elle m'entraîne à la cafétéria de l'hôtel et nous avons à peine pris nos plats que mon téléphone se met à vibrer. Je reconnais le numéro de Mia, m'excuse auprès de Catherine et je décroche.
« Sidle. »
« Mademoiselle Sidle, bonjour. Je vous appelle pour vous proposer un rendez-vous avec notre psychiatre, comme convenu. »
« Oh, euh... déjà ? »
« Vous n'avez pas changé d'avis au cours de la nuit n'est-ce pas ? » me demande-t-elle d'une voix clairement angoissée.
« Non, non... »
« Tant mieux. Le psychiatre offre de vous rencontrer cette après midi à quinze heures, ou demain à dix-huit heures. Est-ce que l'un des horaires vous convient ? »
« Cette après-midi. Je passerai voir les enfants juste après... »
« Parfait, je vous vois tout à l'heure alors. » Je ne la vois pas mais je peux imaginer qu'elle est en train de sourire.
Je raccroche et range rapidement mon portable dans ma poche. « Tu vas voir les enfants cet après-midi ? » me demande Catherine.
J'approuve d'un hochement de tête « Après l'entrevue avec le psychiatre, oui. J'espérais même que tu m'accompagnes... » dis-je en levant la tête jusqu'à ce que mes yeux rencontrent les siens.
Catherine m'adresse un sourire. « Tu es sure ? »
« En réalité j'aimerais que tu les interroges. Ils pourront peut-être nous apporter quelques indices concernant l'enquête mais je... Je ne m'en sens pas réellement capable. » je commence, avant d'ajouter d'un ton moins sûr « Et puis... Ils m'intimident toujours tu sais, je préfèrerai ne pas être seule... »
Elle pose sa main sur la mienne et m'adresse un large sourire « Je viendrais... Pour tout te dire, j'ai même hâte de les rencontrer. »
Je ne peux retenir un sourire à mon tour. Je suis heureuse qu'elle accepte, ravie de pouvoir compter sur son soutien.
« Bon, que nous reste-t-il à voir avant de rentrer analyser tout ça à Vegas ? »
Je passe mentalement en revue ce que nous avons déjà fait et ce qu'il nous reste à faire avant de lui répondre « Interroger les enfants, et analyser les effets personnels de James et Kelly. »
« Peut-être pourrions nous aussi demander les bilans sanguins des victimes à l'hôpital, j'imagine qu'ils ont dû faire des recherches de toxiques et d'alcool... » elle ajoute.
« Oui, si c'est encore possible. On peut passer à la morgue de l'hôpital après déjeuner, on en profitera pour prendre les affaires de Kelly, puis nous les regarderons ce soir en rentrant ? »
« Ca me va ! »
Nous déjeunons rapidement et partons aussitôt pour l'hôpital. J'ai tellement hâte que l'enquête avance et que nous puissions rentrer à Vegas pour analyser le tout que j'ai l'impression d'imposer un rythme infernal à Catherine, nous n'avons eu presque aucun moment de répit, aucun moment pour nous, et déjà nous sommes en route pour le foyer. Cela dit, elle ne semble pas s'en plaindre. Je crois que tout ce que je lui ai avoué hier lui a fait comprendre combien cette enquête était importante pour moi et qu'il me sera difficile de penser à autre chose tant que nous n'auront pas de certitudes concernant la mort de mon frère.
Mia vient nous accueillir seule dès que Catherine gare la voiture. Elle est un peu surprise que la blonde m'accompagne et son sourire est vite remplacé par un regard interrogateur. Catherine et moi nous approchons d'elle et j'en profite pour faire les présentations.
« Mademoiselle Delrio, je vous présente Catherine Willows, ma collègue du laboratoire criminel de Las Vegas. Catherine, voici Mia Delrio, l'assistante sociale qui est en charge du dossier des enfants. »
Les deux femmes se saluent poliment et je continue. « Nous avons réouvert le dossier sur la mort de Jame et Kelly, si vous le permettez Catherine va se charger de poser quelques questions aux enfants pendant que je serais... à mon entretien. » je grimace en prononçant les derniers mots.
Mia hoche la tête en dévisageant Catherine « Je suis tenue d'assister à l'interrogatoire des enfants lors des enquêtes... » dit-elle d'une voix incertaine.
« Je sais, et ça ne me pose aucun problème. Je vais simplement les interroger sur les habitudes de la famille et des bouleversements récents qu'il y aurait pu y avoir... » explique Catherine pour la rassurer.
« Vous pensez qu'il s'agit d'un meurtre ? » Cette fois son regard se tourne vers moi. Est-ce que je suis censée lui répondre que j'ai décidé de rouvrir l'enquête juste parce qu'il s'agit de mon frère ?
« Nous n'en savons encore rien à vrai dire, mais l'enquête sur l'accident a été bouclée un peu trop rapidement. » répond Catherine à ma place. « De nombreuses pistes n'ont pas été explorées. »
Mia acquiesce. « Bien, Madame Willows nous allons nous installer dans mon bureau, je vais aller chercher les enfants... Mademoiselle Sidle, le cabinet du docteur Schnel est au premier étage, au fond du couloir à gauche. »
Je leur adresse un dernier signe de la main et m'engage alors en direction du premier étage, non sans une certaine appréhension. Ce n'est pas nouveau, je déteste les psys. J'en ai vu un bon paquet lorsque j'étais jeune, tous plus tordus les uns que les autres. J'espère juste que je vais réussir à ne pas l'effrayer et qu'il va conclure que je suis apte à m'occuper des enfants...
« Mademoiselle Sidle, ponctuelle ! Merci d'être venue. Entrez je vous prie. » Un grand homme mince et pratiquement chauve m'accueille dès que j'arrive au bout du couloir. Je prends une profonde inspiration avant d'entrer dans son cabinet et de prendre place là où il me demande tandis qu'il referme la porte derrière moi. Cette fois, les dés sont jetés...
Lorsque le psychiatre me libère de mon entretien je retrouve Catherine et Mia dans le bureau de l'assistante, avec les enfants. Zack est en train de dessiner et Mia lui tend une palette de craies grasses, tandis que Lily, l'air concentré, parle avec Catherine.
« Hé Sara ! » Zack s'est arrêté de dessiner et me regarde m'approcher d'eux avec un sourire jusqu'aux oreilles. Il se souvient de moi, c'est bon signe.
Je passe une main dans ses cheveux et m'assois à ses côtés. « Salut Zack ! » dis-je en souriant. Mon regard se tourne vers Lily qui m'observe également. Son regard perçant et dur me met un peu mal à l'aise. « Salut Lily » je joins un signe de main à mes paroles et Lily m'adresse finalement un sourire avant de retourner à sa discussion avec Catherine, que j'écoute d'une oreille distraite.
« Est-ce que tu te rappelles quand cette lettre est arrivée ? » lui demande Catherine.
Elle hausse les épaules « Je ne sais plus, c'était à la fin des vacances. » Elle réfléchit un instant « Oui, à la fin parce qu'on devait aller acheter mes affaires d'école ce jour là et maman a annulé. »
« Tu sais de quoi elle parlait, cette lettre ? »
Lily hoche la tête négativement, et Catherine continue « Tu as entendu tes parents en parler entre eux ? »
« Pas vraiment, je crois avoir entendu papa dire à maman que c'était juste une blague et qu'il ne fallait pas s'inquiéter, mais ils sont quand même devenus bizarres après ça. Maman ne voulait plus qu'on aille jouer tout seuls dans le jardin avec Zack. »
Catherine termine de prendre ses notes puis fait un clin d'œil à la fillette « Bien, j'ai terminé... je te remercie de m'avoir apporté ton aide. »
Lily hausse les épaules « De rien. »
Nous restons en compagnie des enfants encore quelques temps, j'aide Zack a terminer son dessin et nous parlons de l'école avec Lily, jusqu'à ce que Mia leur annonce qu'il est temps pour eux de rejoindre les autres enfants pour des activités communes. Lily pousse un soupir de frustration à cette évocation. « J'aime pas être avec les autres... ».
Catherine me lance un bref coup d'œil en souriant. « Alors tu dois bien t'entendre avec Sara, elle déteste être avec les autres aussi ! » Lily m'observe silencieusement, j'ai l'impression qu'elle tente de chercher dans mes yeux la véracité des propos de Catherine.
Une éducatrice frappe à la porte du bureau et demande à ce que les enfants la rejoignent. Zack me tend son dessin « Tu pourras le mettre chez toi ! » lance-t-il de ses yeux rieurs avant de me refaire un de ces bisous collants dont il a le secret. Lily nous salue poliment à son tour et, prenant la main de Zack dans la sienne, elle se dirige aussitôt vers l'éducatrice.
« Un sacré caractère, Lily. » lance Mia une fois que les enfants sont hors de vue.
« C'est de famille... » ne peut s'empêcher Catherine en souriant.
Je lui rend aussitôt son sourire. Je ne peux pas dire qu'elle ait tort sur ce point. Mia semble un peu étonnée de notre complicité mais se retient de faire une quelconque remarque. « Comment s'est passé votre rendez-vous ? » se contente-t-elle de me demander.
« Bien. J'ai observé de jolies tâches en essayant de leur donner un sens et nous avons discuté un peu. Le psychiatre dit qu'il va donner son approbation au juge. »
« C'est fantastique mademoiselle Sidle ! Vraiment c'est une bonne nouvelle ! »
« Merci » je murmure un peu gênée.
« Bien. Ne m'en voulez pas mais j'ai un autre rendez-vous » dit l'assistante sociale en consultant son agenda « Je dois vous laisser. On se retrouve demain ? »
« Oui, à la même heure. »
« A demain alors » dit-elle en me serrant la main « Madame Willows, j'ai été ravie de faire votre connaissance » ajoute-t-elle en serrant celle de Catherine.
Nous quittons le bureau de Mia et rejoignons aussitôt la voiture. Nous sommes silencieuses une bonne partie du chemin, mes pensées sont partagées entre l'enquête et les enfants.
« Je n'en reviens pas que tu sois autant attachée à ces enfants... » lâche Catherine au bout d'un moment.
« Ce n'est pas bon signe ? »
« Si, très bon signe... C'est juste que d'ordinaire tu fuis plutôt les enfants... Là, tu devrais voir tes yeux lorsque tu es avec eux. On a l'impression que la terre peut s'arrêter de tourner... » finit-elle en riant.
« Je... je les aime beaucoup, oui... J'espère juste que... »
« Tu seras une excellente tutrice Sara. » me coupe-t-elle. « Ces enfants ont l'air adorables, et c'est incroyable à quel point ils te ressemblent. Si tu ne m'avais pas dit que Lily était la fille de ton frère, j'aurais pu croire que c'était la tienne ! »
« Elle me ressemble trop... Elle a déjà sur les épaules des responsabilités qu'elle ne devrait pas avoir... » je murmure. Je crois que l'une de mes principales craintes, c'est que ces enfants et principalement Lily vivent une enfance comme la mienne...
Catherine pose gentiment sa main sur mon genou « Elle est forte, tu sais. Ils sont forts tous les deux, ils s'en sortiront avec toi... »
J'aime quand elle me rassure. Je ne dis pas que toutes mes peurs s'envolent, mais elle les allège momentanément et c'est déjà beaucoup.
« Est-ce que l'interrogatoire a apporté de nouvelles choses ? » je demande pour changer de conversation. Je sais que Lily lui a parlé d'une certaine lettre, j'aimerai en savoir plus.
« Apparemment ton frère aurait reçu une lettre particulière. Pas de date précise, mais d'après Lily elle a été reçue il y a trois semaines au maximum. Il pourrait s'agir d'une lettre de menaces, en tout cas d'après la fillette le comportement de leurs parents a changé après ça... » Elle s'arrête un instant avant d'ajouter « Je sais que ça ne vas pas te réjouir, mais je pense que nous devrions aller chez eux pour tenter de la récupérer... »
Je soupire et me cale plus profondément dans mon siège. Effectivement, l'idée de pénétrer chez mon frère alors qu'il est mort est encore assez dérangeante...
Cath et moi nous sommes données un peu de temps pour souffler en rentrant à l'hôtel. Enfin c'est surtout elle qui a insisté, personnellement je serais bien passé directement à l'analyse des affaires de James et Kelly tellement je suis impatiente de conclure cette enquête. J'ai eu le temps de prendre ma douche, de ranger mes affaires, de faire un bref point sur nos recherches et maintenant j'ai hâte de passer à l'étape suivante. N'y tenant plus, je quitte ma chambre avec les sacs et me dirige vers celle de Catherine. Je frappe doucement à la porte et lorsqu'elle me demande d'entrer, je m'exécute.
J'ai à peine franchi le seuil de la porte que je m'arrête immédiatement. Vêtue simplement d'un jean délavé et d'un soutien gorge rosé, ses cheveux humides tombant sur ses épaules, Catherine est affairée au dessus de son sac de voyage et cherche vraisemblablement un haut pour parfaire sa tenue. La simple vue de sa peau nue me donne de longs frissons dans tout le corps. Je détourne pudiquement mon regard en rougissant « Désolée, je pensais que tu étais prête... » je murmure, les yeux rivés au sol.
« Ca va, Sara » réplique-t-elle en riant. « Tu peux te retourner, je suis prête »
Mes yeux remontent lentement jusqu'à croiser les siens. Elle a finalement choisi un simple haut rosé, assorti à ses sous vêtements, et j'ai un peu de mal à rester concentrée sur ce dont je voulais lui parler en arrivant. « Je... Je voulais te proposer de... d'analyser les affaires, mais... euh... si tu préfères... » Et voilà que je me mets à bégayer idiotement. Fichues hormones...
« Non, je suis prête, j'ai eu le temps d'appeler Lindsey et de me changer, on peut se remettre au travail si tu veux. » Son sourire est toujours malicieux. Elle sait que sa semi-nudité a éveillé un certain désir en moi, et elle semble se délecter de mon malaise.
Je prends une profonde respiration pour tenter de calmer mes ardeurs. Ce n'est pas vraiment le moment de laisser parler mes hormones. « On tire à pile ou face ? » je demande finalement en pointant les sachets renfermant les affaires de James et Kelly.
« Je prends Kelly si ça ne t'ennuie pas. J'en connais un rayon sur les contenus de sacs à main... »
« Très bien. » Je lui tend le sac de Kelly, enfile mes gants et ouvre doucement celui de James. L'analyse démarre doucement, chacune de nous liste le nombre d'indices dont nous disposons et effectuons mentalement un premier tri de ce qui semble suspect. Il n'y a que peu d'objets dans le sac de James, pourtant je passe un temps fou à observer minutieusement chaque élément, comme si la vie passée de James allait pouvoir me sauter au visage rien qu'à les regarder...
« C'est incroyable, la moitié de ces objets pourraient venir de mon propre sac à main ! » s'exclame Catherine au bout de quelques minutes.
« La moitié de ces objets se trouvent dans le sac de toutes les femmes, Cath ! »
« Oui, et c'est sans aucun doute pour ça que... » Elle s'interrompt brusquement et ses yeux s'arrondissent aussitôt. « Oh... »
« Tu as quelque chose ? » je demande en m'approchant d'elle.
« Je crois... » Elle saisit un bout de papier noirci à l'encre qu'elle déplie soigneusement et qu'elle pose face à nous.
Je déchiffre péniblement l'écriture malhabile manuscrite ''L'heure est venue pour moi de régler mes comptes. Fais ton testament dès aujourd'hui, tu risques de crever bientôt. T'en fais pas, ta sœur sera ravie de s'occuper de tes gamins lorsqu'ils seront orphelins.''
Je croise aussitôt le regard de Catherine, dont les yeux se sont brusquement assombris. Ainsi mes doutes étaient bien fondés. Mon frère et sa compagne n'ont pas perdu le contrôle de leur voiture mais ont bel et bien été tués. « Ce n'était pas un accident... » je murmure. « Quelqu'un avait planifié leur mort... ».
« Et il avait planifié que tu t'occuperais des enfants... » continue Catherine. Elle marque une pause, avant d'ajouter d'une voix clairement angoissée « Sara, tu es 'la sœur' dont il parle, il est possible que tu sois impliquée dans cette affaire, qu'il te connaisse... »
« Mais comment est-ce possible, je n'ai jamais revu James et je doute qu'il ait pu parler de moi à quiconque... » je soupire dans un lent murmure.
Catherine se redresse brusquement et sors son téléphone de sa poche. « Peu importe comment il le sait, mais les enfants sont peut-être en danger... » Je sens qu'elle commence à paniquer, alors que de mon côté je suis incapable de faire quoi que ce soit et c'est sans réagir que je l'entends demander aux services de police une protection supplémentaire de deux officiers au foyer de la ville. Je soupire longuement. Qui pouvait bien en vouloir à mon frère et à sa famille... ?
« Sara ! Sara » La main de Catherine posée sur mon épaule me ramène brièvement à moi. « Admettons que celui qui a écrit ça te connaisse. Est-ce que par hasard tu aurais reçu toi aussi une lettre étrange ces derniers temps ? Ou une lettre de ton frère qui te parlait des menaces ? »
« Pas que je me rappelle... ». En même temps, ce n'est pas comme si regarder ma boîte aux lettres était la principale de mes préoccupations...
A nouveau Catherine compose un numéro sur son portable et cette fois je sais qu'elle appelle Gil pour en avoir le cœur net. Suis-je réellement liée à cette affaire, ou la mention de mon nom dans cette lettre n'était-elle qu'un leurre ?
« Gil, c'est Catherine... Quoi ? Mais je me fous de te déranger en pleine audience, nous avons du nouveau sur l'enquête concernant le frère de Sara... » Elle ne semble pas d'humeur à plaisanter. Quelque part, je suis flattée qu'elle se batte avec autant de passion pour mes propres intérêts. « Non, mais nous avons retrouvé une lettre de menaces et il est possible que Sara ait à voir avec tout ça... » continue-t-elle « Envoie immédiatement quelqu'un chez elle et ouvrez tout le courrier, nous recherchons une lettre de son frère, ou un courrier suspect... Je reste avec elle, ne t'en fais pas... Tiens-nous au courant... Merci Gil »
Elle raccroche son portable et vient s'assoir à mes côtés. « Est-ce que ça va ? » me demande-t-elle l'air concernée.
« Oui » je réponds vaguement. Je lis et relis le message sous mes yeux. 'ta sœur sera ravie de s'occuper de tes gamins'. Je ne veux pas croire que je puisse être liée à tout cela, mais la coïncidence me semble troublante. Le meurtrier sait-il à quel point m'occuper d'enfants me mets mal à l'aise, ou l'ironie que je décèle ici n'est-elle que le fruit de mon imagination ?
« Sara... » Elle me regarde avec un léger sourire. Je sens qu'une nouvelle idée vient de lui traverser l'esprit « Que fait-on lorsqu'on reçoit une lettre de menace ? » me demande-t-elle aussitôt.
Mon visage s'illumine lorsque je comprends ce à quoi elle fait allusion. « Une plainte ! » je m'exclame vivement « Ils ont peut-être porté plainte, ils en ont parlé à la police... »
« J'espère ! » Elle enfile rapidement sa veste et prends son sac « Allons-y, nous trouverons peut-être quelque chose au commissariat. »
Bien que ce ne soit pas l'envie de me retrouver nez-à-nez avec ce connard de Selman qui m'étouffe, j'acquiesce et me hâte de passer prendre mes propres affaires avant de rejoindre Catherine sur le parking. Elle démarre en trombe, et moins de dix minutes plus tard nous arrivons au poste.
Je reconnais le jeune officier de l'accueil qui était déjà là il y a deux jours, mais je préfère laisser Catherine se charger de l'interroger. Je suis assez énervée comme ça, pas la peine que j'en rajoute. Le jeune homme nous sort effectivement une photocopie de la lettre de menaces et nous explique qu'ils ont simplement ''pris en compte le courrier suspect''. Mais comment peut-on être stupide au point de confondre courrier suspect et lettre de menaces ? A cet instant, je ne peux plus contenir la rage qui bout en moi.
« Je ne comprends pas. » je commence froidement « Vous aviez une lettre de menace de mort, mais vous avez simplement laissé couler, et pire, lorsque mon frère et sa femme sont décédés, vous n'avez pas fait le lien et avez malgré tout conclu à un accident ? » Je crache fiévreusement « C'est quoi votre excuse cette fois ? Vous ne disposez pas d'un logiciel permettant de faire des recoupements d'enquêtes ou quoi ? » Je crois bien que j'ai hurlé cette dernière partie sans m'en rendre compte car Catherine me regarde avec un air surpris, et plusieurs officiers m'observent avec méfiance.
« Ben... la lettre, sur le coup ça ressemblait plutôt à une blague de mauvais goût... » explique-t-il d'un air penaud en se grattant l'arrière de la tête.
Je ne prends même pas la peine d'en demander plus, parce que je sens que mes poings serrés ne demandent qu'à extérioriser toute la colère qui m'anime. Je préfère quitter le poste sur-le-champ et je fais quelques pas sur le parking pour tenter de me calmer. Au bout de quelques instants, je m'arrête et dans un long soupir je m'assois sur un petit muret, non loin de la voiture. Je ne peux pas le croire. Si les flics avaient correctement fait leur boulot, s'ils avaient pris cette menace de mort au sérieux sans mettre ça sur le dos d'un quelconque mauvais goût, mon frère serait toujours en vie, sa femme aussi, et Lily et Zack ne seraient pas deux orphelins perdus...
Je suis tellement perdue dans ma colère que lorsque Catherine arrive derrière moi et passe ses bras autour de ma taille, je me raidis involontairement. « Calme-toi » me murmure-t-elle doucement, en glissant sa tête au creux de mon oreille.
« J'aimerai bien... » dis-je en serrant les dents. « Mais ils pourraient être vivants. Rien de tout cela n'était censé arriver... ». Je ferme les yeux et je sens son souffle léger dans mon cou.
« Je sais... » Sa voix est douce et ses mains qui caressent à présent mon ventre m'apaisent peu à peu. L'agressivité finit par me quitter pour laisser place aux larmes silencieuses perlant le long de mes joues. Je me love un peu plus contre le corps de Catherine, doux, chaud, rassurant. Elle pose un baiser sur mon front et me berce comme une enfant lorsqu'elle remarque mes larmes.
Nous restons ainsi enlacées pendant quelques minutes encore, jusqu'à ce que je sente Catherine se mettre à frissonner. La nuit est maintenant tombée, et l'air s'est sensiblement refroidi.
« Rentrons » je lui murmure à l'oreille avant de me dégager de ses bras.
Elle me sourit timidement et nous regagnons la voiture. Mais une fois de plus le répit est de courte durée, car à peine avons nous parcouru quelques mètres que mon portable se met à vibrer.
« Sidle ! »
« Sara, c'est moi... » Je reconnais la voix de Nick, mais elle semble bien plus triste que d'ordinaire.
« Il y a du nouveau ? » je demande vivement
« Nous avons terminé l'analyse de ta boîte aux lettres, mais nous n'avons trouvé aucune lettre provenant de ton frère. » commence-t-il « Par contre, nous avons bien retrouvé une lettre suspecte qui correspond à ce que vous nous aviez demandé... »
« Tu l'as ouverte ? » je demande précipitamment.
« Ouais... » Il soupire « Catherine est avec toi ? »
« Oui, oui... » Je déteste quand il prend autant de gants avec moi, mais j'imagine qu'il a ses raisons. Aussitôt, j'active le haut-parleur afin que Catherine puisse l'entendre aussi, et elle se gare aussitôt sur un bas-côté.
« Tu as dû la recevoir juste après être partie pour Brooklyn. » reprend Nick « Apparemment elle a été postée d'une boîte au centre ville de Vegas, on procède actuellement à l'analyse ADN sur le timbre-poste, mais j'ai peu d'espoir. »
Je sens bien qu'il essaye de tourner autour du pot, mais l'angoisse est en train de me consumer.
« Nick, s'il te plaît... » je l'implore.
« Hum... Je... Ok, ok, voilà le message... »
A mesure que Nick nous énonce le contenu de la lettre, mon sang se glace. Un frisson d'horreur me parcoure l'échine et j'ai l'impression de prendre un coup de poignard dans le ventre. Oui, cette fois je suis à terre. La situation me dépasse, je suis impliquée dans cette affaire bien plus que je ne l'avais imaginé, bien plus que je ne l'aurais voulu. Les sueurs froides m'envahissent alors que cette lettre résonne en écho dans mon esprit et que les mots s'ancrent au plus profond de moi comme une marque au fer rouge dans ma chair :
''Dur de perdre un frère, hein ? Mais ce n'est que le début, Sara. Tu vas tous les perdre, tout ces êtres qui te sont chers, tout ton semblant de famille, je les tuerai un par un, je les ferai souffrir jusqu'à ce que tu viennes me supplier de te tuer pour alléger ta peine...'' »
A suivre...
