« S'il te plaît... Apprivoise-moi ! »

Chapitre 7

20 septembre – Las Vegas, NV

« Tu habites là ? »

Jim nous a laissé dans les couloirs du laboratoire et j'emmène les enfants en salle de repos lorsque Lily me pose cette question, ses yeux froncés perdus à travers le dédale de salles d'analyses. Effectivement la question vaut le coup d'être posée, avec le temps que je passe ici je finis moi-même par me demander si mon appartement n'est pas qu'une simple résidence secondaire...

« Non, c'est là où je travaille. » Elle ne dit rien mais je sens que la question lui brûle les lèvres alors j'anticipe « J'enquête sur des scènes de crime, et j'analyse les preuves pour trouver des suspects. ». Lily me regarde en haussant les sourcils. Ok, tout ça doit être du chinois pour elle. Il va vraiment falloir que je fasse des efforts pour me faire comprendre... Je reformule « Disons que... euh... J'aide la police à attraper les méchants. »

Cette fois une petite lueur traverse ses yeux. « Cool ! » me dit-elle en souriant.

Je pousse la porte de la salle de repos et entraîne les enfants vers le sofa. Je pose leur sac de voyage à côté d'eux et m'abaisse pour être à leur hauteur.

« Vous allez devoir rester ici un moment. Je suis désolée, ce n'est pas un endroit prévu pour des enfants, mais il y a la télévision, des feuilles pour dessiner, et Catherine et moi avons récupéré certains de vos jeux, j'espère que ça vous aidera à passer le temps... C'est tout ce que j'ai à vous proposer... » je dis platement en ouvrant le sac et en sortant quelques livres et petits jeux.

« Tu t'en va ? » Cette fois c'est Zack qui me pose la question, et ses yeux inquiets trahissent sans peine son angoisse.

« Non, je reste ici, mais je vais devoir aller travailler juste dans les salles d'à côté, pour essayer de retrouver la méchante personne qui veut nous faire du mal. » Je commence en montrant les salles d'analyse du doigt. « Les enfants n'ont pas le droit de rester dans les salles où l'on travaille, c'est pour ça que nous préférons que vous restiez ici. Mais si vous avez besoin de quelque chose, si vous avez un problème ou quoi que ce soit, n'hésitez pas à venir me voir. Je ne serai jamais loin et tout le monde ici me connaît. »

Rassuré, Zack me lance un large sourire avant de plonger la main dans le sac et d'en ressortir quelques jouets. Il s'installe aussitôt sur le tapis de la salle de repos et quelques secondes plus tard sa voix résonne dans la pièce en imitant le bruit d'un vrombissement de voiture. Mon regard croise alors celui de Lily qui reste toujours aussi inquiet et pensif.

« Alors, c'est vrai ? Quelqu'un veut nous faire du mal ? » demande-t-elle à voix basse pour ne pas que son frère entende.

« Nous ne savons pas exactement » je lui réponds aussi doucement en passant une main sur son front, dégageant les quelques mèches de cheveux qui cachent son visage « Mais nous ne voulons prendre aucun risque, ici vous êtes en sécurité le temps qu'on essaye de trouver le méchant que nous cherchons. »

Elle acquiesce d'un léger hochement de tête, mais son regard se perd au sol et son air demeure tout aussi inquiet. « Alors ça veut dire... » commence-t-elle lentement. « Ca veut dire que quand vous l'aurez attrapé, Zack et moi on repartira au foyer à Brooklyn ? » Sa voix se brise à ces mots et mon coeur se serre lorsque je remarque ses yeux brillants de larmes. C'est la première fois que Lily semble perdre le contrôle de ses émotions face à moi.

Je caresse doucement sa joue pour la rassurer « En réalité, je pensais que vous pourriez venir habiter avec moi. Mais c'est si vous préférez, parce que sinon on peut... »

Contre toute attente, je n'ai pas le temps de finir ma phrase que Lily se jette à mon cou et referme aussitôt ses bras autour de moi, sa tête posée sur mon épaule. Déconcertée, il me faut une seconde pour m'habituer au contact avant que je ne réponde à son étreinte et qu'une main se glisse maladroitement dans ses cheveux pour la consoler. « Je préfère rester avec toi... » me murmure-t-elle alors que je sens ses larmes glisser doucement dans mon cou.

Assis au milieu de la pièce, Zack s'est arrêté de jouer et nous observe, les yeux brillants. Je ne saurais pas traduire ses pensées, mais son sourire transperçant a quelque chose de rassurant. Je crois... Je crois que c'est à cet instant que je réalise que j'ai fait le bon choix quand j'ai accepté la garde des enfants. Nous avons beaucoup à nous apporter, tous les trois...

« Bien. J'ai réuni toute l'équipe, nous sommes tous sur l'affaire ! » Grissom ferme la porte de son bureau et revient s'asseoir face à moi, l'air sombre. Greg, Nick et Warrick se tiennent debout à mes côtés. Jim est assis sur le sofa au fond de la pièce, un peu en retrait, un carnet de notes et un stylo à la main. « Sara, pour que tout le monde sache bien où nous en sommes, tu veux bien nous faire un rapide résumé des indices et éléments de l'enquête ? »

Je ne vais pas dire que je suis réellement impressionnée par le nombre de personnes qui sont sur cette enquête, parce que ce n'est pas la première fois qu'une affaire prioritaire surgit au labo et que je sais comment ça se passe, mais penser que tout le monde est réuni pour moi, ou plutôt à cause de moi, ça me donne un désagréable noeud dans l'estomac.

« Fin août, mon frère et sa compagne Kelly ont reçu une menace de mort par lettre. Ils ont voulu porter plainte au commissariat du quartier, à Brooklyn, qui a traité l'affaire comme une simple blague. Ils en ont pris note et ont classé la lettre sans suite. » Je commence en tendant à Nick le sachet plastique contenant la lettre de menaces, qu'il regarde à peine avant de faire circuler. « Moins de trois semaines après, ils décèdent tous les deux dans un accident de voiture. Affaire une fois encore bouclée par les services, classée accident sans faire de rapprochement avec la plainte déposée pour menaces. »

« Tu étais déjà citée dans cette lettre...''ta soeur'', c'est bien de toi dont il s'agit, non ? » lance Greg en fronçant les sourcils.

J'acquiesce simplement de la tête. Jim prend quelques notes en dodelinant de la tête, Grissom fait de même, et j'ouvre le fin dossier pour le faire circuler à mes collègues. « Ce dossier ne contient aucune preuve d'experts, Catherine et moi avons fait comme nous avons pu en arrivant trois jours après sur la scène. Nous avons demandé les relevés toxicologiques qui ne montrent rien d'anormal, si ce n'est que Kelly prenait des tranquillisants. »

« C'est assez logique, quand on sait qu'elle avait reçu une lettre de menaces... » lance Warrick.

Je passe la feuille d'analyses toxicologiques à Gil qui y jette un bref coup d'oeil avant de reprendre quelques notes.

« Nous avons également relevé des empreintes suspectes sur le capot de la voiture » je continue « Puis une sorte de boitier coincé à côté du moteur sur lequel j'ai relevé deux empreintes partielles. » J'étaye mes dires en sortant de ma mallette tous les sacs d'indices et d'empreintes que nous avons scellés. « C'est dans les affaires personnelles de Kelly que nous avons retrouvé la lettre de menaces, dont Lily nous avait parlé lorsque nous l'avions interrogée. Catherine a aussitôt pensé que je pouvais être impliquée, c'est là qu'elle vous a demandé d'aller regarder le contenu de ma boîte aux lettres et de vérifier que... » Je ne prends pas la peine de terminer ma phrase. Tout le monde sait maintenant à quoi je fais allusion.

« Parallèlement » ajoute soudainement Nick « Nous avons fait analyser l'enveloppe de la lettre qui était chez Sara, mais il n'y a aucune empreinte ni aucun échantillon d'ADN. »

« Très bien. » lance Gil en se redressant « Peu d'éléments pour le moment, si ce n'est que quelqu'un en a visiblement après toi Sara... Donc, toutes les empreintes relevées vont directement dans les mains de Neil. Warrick tu te charges du boitier suspect, et Nick tu analyses la lettre arrivée chez le frère de Sara. Comparez tout ce qui est comparable, avec toutes les bases de données possibles... »

Nick et Warrick approuvent d'un signe de tête et quittent aussitôt le bureau avec leurs indices. Gil soupire profondément, avant de reprendre, l'air pensif : « ''Ca fait mal de perdre un frère'' »

Greg ne peut retenir un léger toussotement de nervosité. Les yeux de Grissom trouvent alors les miens et, comme si une idée venait de lui germer dans l'esprit, il ajoute « Nous ne devons négliger aucune piste... Sara, tu vas reprendre avec Greg toutes les affaires sur lesquelles tu as travaillé ces dix derniers mois. Tout ceux qui auraient pu être inculpé à tort, qui auraient crié à la vengeance, qui auraient perdu un frère durant l'enquête, n'importe quoi mais trouvez-nous une piste ! »

Je hoche la tête et commence à prendre la direction de sa porte, accompagnée de Greg, lorsqu'il ajoute « Si vous trouvez quelque chose vous venez me faire un rapport en urgence mais en aucun cas vous ne partez sur le terrain sans mon accord. C'est bien clair ? »

J'acquiesce, et enfin Greg et moi quittons le bureau de Gil.

« On y arrivera jamais... » je gémis alors que Greg et moi sommes tout les deux plantés face à une pile monstrueuse de dossiers.

« Si tu avais pris des vacances cette année, ça aurait été trois à quatre semaines en moins à rechercher ! » lance Greg dans un bâillement.

Je lui jette un regard noir et repose un dossier sur la maigre pile de ceux que nous venons de traiter. Ca fait plus de trois heures que nous avons commencé nos recherches et je ne peux pas dire que ça nous ai mené sur une quelconque piste. Il y a beaucoup de suspects que j'ai aidé à faire incarcérer ces dix derniers mois, mais pour le moment aucun ne semble être sorti de prison. Nous passons donc énormément de temps à éplucher les dossiers familiaux de chacun et gardons uniquement les dossiers des suspects qui auraient un ou des frères. Autant vous dire que nous cherchons une aiguille dans une botte de foin !

« J'ai faim. » me lance soudainement Greg. Comme pour appuyer ses dires, son estomac se met à gargouiller bruyamment.

« Tu as toujours faim, Greg ! » je lance distraitement en survolant un nouveau dossier.

« On pourrait peut-être faire une pause, non ? »

« Tu peux aller manger, je vais continuer encore un peu... »

« Tu as décidé d'affamer tes neveux ? »

Je me redresse brusquement sur ma chaise et un éclair de panique me traverse l'esprit. Mince. J'avais oublié que les enfants n'avaient pas cette capacité qui m'est propre à sauter plusieurs repas d'affilée.

« Puisque tu n'as pas le droit de quitter le labo, je vais nous chercher une pizza. » lance-t-il avec un sourire victorieux. « Tous les enfants aiment la pizza ! » ajoute-t-il en se levant.

Je le remercie d'un sourire et le laisse quitter la salle. Je termine rapidement l'analyse du dossier que j'ai dans les mains et je me décide ensuite à rejoindre Warrick et Nick dans la pièce d'à côté, en attendant que Greg ne revienne. Je les trouve tous les deux silencieux, les yeux rivés sur l'écran d'ordinateur, attendant vraisemblablement les résultats d'une correspondance d'empreintes.

« Du nouveau ? » je demande en m'approchant.

« Le boitier est un petit détonateur thermosensible. Une charge d'explosif devait être reliée au moteur et lorsque la voiture a atteint une certaine température, tout a explosé. » soupire Warrick. « Pour les empreintes que tu avais prises dessus, elles nous ont conduit aux mêmes empreintes que celles que vous avez relevées sur le capot, mais impossible de trouver à qui elles appartiennent, on a vérifié avec Neil mais ce mec ne semble fiché nulle part. »

« En ce qui concerne la lettre » continue Nick, « je n'ai trouvé aucune empreinte, mais je l'ai laissée au service d'analyses graphologiques on devrait avoir un profil un peu plus précis d'ici quelques heures... Et vous, du nouveau ? »

Je hoche la tête en soupirant. « Non, rien pour le moment. »

L'ordinateur émet un faible bip et un résultat négatif apparaît pour leur correspondance d'empreintes. Nous poussons tous les trois un soupir de frustration.

« Bon, on recommence avec la base de données des disparus... » annonce Warrick d'un air las en tapant rapidement quelques lettres au clavier pour modifier la recherche.

« Appelez-moi dès que vous avez quelque chose... » je demande d'une petite voix.

« Promis... » me dit Warrick avant d'ajouter juste avant que je ne quitte la pièce « Hey Sara... C'est juste une question de temps, mais on va l'avoir... »

Je lui souris. Je sais que toute l'équipe est sur l'enquête, qu'ils sont tous concernés par cette affaire, et ça me touche qu'ils se battent tous pour moi avec cette force qui leur est propre. Alors même que nous n'avons rien de concret qui nous permette réellement de progresser, ils ne semblent pas perdre espoir et trouvent encore le temps de me rassurer. Je sais que j'ai de la chance d'avancer avec eux.

La salle de repos est relativement sombre pour un milieu d'après-midi, la lumière est éteinte et les rideaux tirés. Rien d'autre ne trouble le silence de la pièce que la respiration lente et régulière des deux enfants endormis depuis quelques minutes sur le sofa. Je profite de ce calme pour reprendre mes recherches. Le ventre plein, Greg s'est installé avec la moitié des dossiers et la sono à fond dans son labo ADN. J'ai quant à moi amené dans la salle de repos l'autre moitié des dossiers que je parcoures frénétiquement en tentant d'y trouver une piste, mais toujours sans succès. Mes espoirs de retrouver ce type et de mettre fin à cette boule d'angoisse logée dans mes entrailles s'amenuisent à mesure que les cas sans rapport avec notre affaire défilent sous mes yeux.

Soudain la porte s'ouvre et Catherine entre silencieusement dans la pièce. Elle jette un oeil amusé aux enfants et vient s'asseoir à mes côtés.

« L'heure de la sieste ? »

« Oui. Ils ont peu dormi cette nuit, ça devrait leur faire du bien. » je murmure en posant à mon tour les yeux sur les enfants.

« Et toi ? » me demande-t-elle aussitôt.

Je fronce un sourcil. « Moi ? »

« Depuis combien de temps n'as tu pas dormi ou pris de vrai pause qui te permettes de décompresser un peu, Sara ? »

« Ca va, j'en ai pas besoin ! » dis-je en me remettant machinalement au travail. « De toute façon comment veux tu que je prenne une pause alors que je suis condamnée à rester entre les murs du labo jusqu'à ce qu'on ait trouvé ce malade ? »

Le silence se réinstalle entre nous. Catherine m'observe quelques instants feuilleter les dossiers avant de les reposer presque mécaniquement sur la pile.

« J'ai vu Grissom avant de venir. » lance-t-elle au bout d'un moment. « Apparemment il n'y a rien de nouveau de leur côté. »

Je soupire. « Rien ici non plus, je commence à perdre espoir... »

« Il a surement fait un faux pas quelque part. Une empreinte, un lien avec toi, une cellule épithéliale, nous aurons forcément quelque chose pour le coincer, Sara. » me rassure-t-elle avec un demi-sourire.

Je referme alors le dossier que je regardais, me cale au fond de la chaise et soupire profondément. Les recherches n'avancent pas, les analyses non plus, je finis par douter moi-même que nous puissions le retrouver. Ce ne serait pas la première fois que nous ferions face à un échec... Mais je ne peux pas imaginer vivre avec une telle menace au dessus de la tête. Quel serait mon avenir et celui des enfants ? Fuir les Etats-Unis, changer d'identité ? Comme s'ils avaient besoin de ça...

« Je me sens responsable de tout ça. » dis-je enfin d'une voix morose. « C'est à moi que ce type en veut, et je ne sais même pas qui il est ! Cath, s'il arrivait quelque chose aux enfants, je... »

Elle pose un doigt sur mes lèvres pour me faire taire « Chuttt ! Il ne leur arrivera rien. Et tu n'as pas à culpabiliser Sara, ce sont les risques du métier... Il t'a choisie pour cible, mais tu n'y es pour rien... »

« Oui, mais... »

« Mais rien ! » dit-elle fermement en mettant un terme à mes gémissements. « Tu n'y est pour rien. Et puis les enfants sont en sécurité ici, nous sommes tous sur l'enquête, et Jim a même demandé à deux de ses hommes de monter la garde à l'entrée du labo. Il ne peut rien vous arriver. »

Je hoche lentement la tête « Je sais. C'est juste difficile... »

« D'admettre que ce n'est pas ta faute... » me coupe-t-elle, avant d'ajouter. « Je comprends. Mais je pense malgré tout que tu es épuisée Sara, et que tu as besoin de décompresser. Je me souviens très bien des recommandations du docteur, tu sais... » dit-elle en faisant référence à mon léger malaise quelques jours plus tôt.

Je grimace à ces paroles. Je sais que les événements des derniers jours m'ont rendue à fleur de peau et qu'à cause du manque de sommeil qui vient se greffer à tout ça, je deviens de plus en plus irascible.

« Viens chez moi... » suggère-t-elle au bout de quelques instants, en haussant les épaules nonchalamment.

« Quoi ? »

« S'il te plaît ? » insiste-t-elle doucement.

Je soupire une fois de plus en pesant mentalement le pour et le contre. Je ne suis pas certaine que quitter le labo soit une bonne chose, mais d'une certaine manière Cath a raison. Il faut absolument que je trouve un moyen de décompresser ou de me reposer avant de complètement péter les plombs, j'imagine qu'un petit changement d'air ne pourra pas me faire de mal...

« Juste un café hors du labo pour te changer les idées, et on revient juste après. »

Je pose mes yeux sur les enfants, et comme si elle avait devancé mes pensées, elle s'empresse d'ajouter « Nous allons demander un officier pour les surveiller le temps qu'on revienne, si ça peux te rassurer... Quant à ta sécurité, c'est moi qui m'en charge ! » termine-t-elle dans un clin d'oeil.

J'acquiesce d'un signe de tête, et je porte un dernier regard sur les enfants qui dorment toujours paisiblement. Catherine a raison, avec toute la sécurité que nous avons mise en place ici, il ne peut rien leur arriver. Cette pensée suffit à me réconforter et je quitte la pièce en même temps que ma collègue. Elle se hâte de prévenir Gil de notre légère absence, et bien qu'il n'ait pas l'air ravi que je quitte l'enceinte du labo pour m'exposer au monde extérieur, Catherine finit par réussir à le convaincre de me laisser prendre une pause loin de toute la pression et du stress qui règnent ici.

Nous sommes installées dans la cuisine depuis un peu plus d'une demie-heure. L'air frais de cette fin d'après midi ajouté au délicieux café de Catherine me fait du bien. Le silence de cette maison m'apaise. Je crois qu'elle avait raison, voir autre chose que les murs du labo, penser à autre chose qu'au meurtrier de mon frère ne serait-ce que pour quelques heures m'aide à décompresser un peu.

« J'aurais vraiment aimé les rencontrer avant. » dis-je soudainement.

Je n'ai pas besoin d'expliciter ma pensée, Catherine comprend aussitôt que je fais référence aux enfants. Elle ne dit rien et se contente de hocher la tête pour m'encourager à continuer.

« Je sais que je ne suis pas leur mère, mais j'aurais aimé les voir grandir un peu plus... juste comme une tante... » j'ajoute en haussant distraitement les épaules.

« Le rôle de tante peut être tout aussi important. » statue-t-elle avant d'ajouter en souriant « Nancy en sait quelque chose ! »

« Oui, je crois que c'est un rôle de ce genre que j'aurais voulu... Passer voir mon frère régulièrement, prendre des nouvelles des enfants, les garder lorsqu'il en avait besoin, les emmener en vacances et les laisser jouer jusqu'à des heures pas possibles en leur faisant jurer que ça serait notre secret... » je soupire et termine amèrement « Avoir le sentiment d'appartenir à une famille... »

Catherine me sourit tristement et pose sa main sur la mienne.

« Là, ils m'arrivent sans avoir rien demandé, sans me connaître, et je vais devoir endosser un rôle qui n'a plus l'aspect ludique que j'avais pu imaginer... C'est brutal pour tout le monde, et les enjeux ne sont pas les mêmes... »

Catherine hésite un instant avant d'oser me demander « Pourquoi n'as tu jamais repris contact avec ton frère ? Ne serait-ce que pour savoir s'il était marié, heureux, s'il avait des enfants... »

Je laisse échapper un rire nerveux. « J'ai passé des années à tenter d'oublier James au même titre que toute mon enfance. » Ma voix s'éteint soudainement. « Mais j'ai eu tort. Rien n'a pu effacer son visage, pas plus que les cauchemars de mon passé... »

Je sens la main de Cath se resserrer légèrement sur la mienne, et nous restons silencieuses un moment encore.

« C'est étrange comme elle te ressemble... » me lance-t-elle doucement au bout d'un moment.

« Lily ? »

Elle approuve d'un signe de tête. « Elle semble forte, donne l'impression de n'avoir besoin de personne et pourtant, elle reste une enfant fragile qui a du mal à gérer ce qu'elle ressent... Tout comme toi. » Elle prononce cette dernière partie avec une telle sincérité qu'une décharge électrique semble me transpercer de part en part.

Nos regards se croisent alors, et je ne peux plus me détacher de ses yeux perçants dans lesquels brille une étrange étincelle. On dit souvent qu'un regard apporte bien plus que des mots, et j'ai le sentiment que mon regard lui transmet à cet instant tout ce que je ne pourrais jamais lui dire, tous mes doutes et mes insécurités, toute ma fragilité cachée sous le masque de l'impassibilité.

Catherine soutient longuement mon regard. J'ai la sensation désagréable d'être mise à nue, vulnérable, mais pour une fois je ne détourne pas les yeux. Je veux lui faire confiance, je veux qu'elle sache qui je suis et quelles sont mes peurs. Je sens les battements de mon coeur s'accélérer de manière presque imperceptible lorsqu'un léger sourire se forme au coin de ses lèvres.

« Il y a tellement de choses qui se bousculent dans ta tête, Sara... » me dit-elle enfin.

Sans me laisser le temps d'ajouter quelque chose, elle se lève et passe doucement derrière moi. Lorsque ses mains viennent se poser de chaque côté de mon cou, je sens mes muscles se crisper et ma nuque se raidir involontairement.

« Laisse toi faire, tu es trop tendue... » murmure-t-elle.

Je sens peu à peu ses doigts caresser délicatement ma peau et ses pouces masser ma nuque douloureuse. Je ferme les yeux et commence à me laisser faire, je dois réellement admettre que ses mains me font un bien fou. Elle passe quelques minutes à tenter de me détendre de cette manière. Ses mains caressent mes épaules, mon cou, passent dans mes cheveux, et lorsque je sens sa poitrine effleurer doucement mon dos et son souffle chaud venir chatouiller mon cou, une long frisson me parcoures le corps.

« Détend-toi, Sara... Tu ne risques rien ici. » susurre-t-elle doucement à mon oreille.

Je ne peux contenir un léger gémissement lorsque ses lèvres glissent dans mon cou et caressent doucement ma peau. Cette fois je sens que la tension nerveuse est habilement en train se changer en tension sexuelle. N'y tenant plus, je me redresse alors et me retourne pour faire face à Catherine. Ses joues sont rosies et elle mordille nerveusement sa lèvre inférieure. Je n'ai plus aucun doute sur ses intentions. Ses yeux sont brillants et pénétrants, ils semblent m'implorer de céder à la tentation et d'écouter enfin mes envies. Je suis incapable de résister à cette silencieuse supplique et, me penchant un peu plus vers son visage, je finis par poser mes lèvres sur les siennes. Catherine se rapproche instinctivement de moi à ce contact, saisit ma taille d'une main et laisse ses doigts glisser le long de mon dos. Je resserre encore notre étreinte à mesure que ma langue se fraye un chemin vers celle de Catherine et qu'une fièvre intense s'empare de moi. Je suis de moins en moins capable de contrôler mon corps et mon désir s'intensifie au fil des secondes, je sens que je vais perdre pied d'ici peu et que...

« Arrête moi Cath ! » je murmure dans un souffle rauque en rompant brusquement notre baiser. « Arrête moi où je risque de ne plus pouvoir me contenir... »

« Je n'ai pas envie que tu te retiennes, Sara... » me répond-elle d'une voix suave et pantelante, alors que ses lèvres reprennent aussitôt le chemin des miennes.

Cette fois sa main s'insinue sous mon tee-shirt, nos respirations deviennent haletantes et je sens qu'elle m'entraîne vers sa chambre avec détermination. J'arrête aussitôt de penser et de réfléchir. Ce n'est peut-être pas le bon moment, mais à cet instant précis c'est exactement ce que je veux. Elle est celle dont j'ai besoin. J'ai besoin qu'elle me prouve que l'angoisse ne m'a pas entièrement consumée et que je suis encore bien vivante...

La nuit a presque totalement recouvert le ciel de Vegas lorsque je quitte la maison de Catherine. Je crois que j'ai perdu la notion du temps lorsque je suis arrivée, et le retour à la réalité n'en est que plus délicat. Je suis partie depuis près de trois heures, et je me demande par quel miracle Brass n'a pas encore envoyé deux patrouilles à notre recherche. Je me hâte de courir jusqu'à la voiture et de démarrer pour rentrer au labo. Le protocole aurait voulu que Catherine m'accompagne, mais elle était si belle et semblait si sereine dans les bras de Morphée que je n'ai pas eu le coeur de la réveiller en partant. Je lui ai simplement laissé un bref message afin qu'elle ne s'inquiète pas de ne pas me voir à ses côtés à son réveil.

Je trace la route à toute allure, et lorsque j'arrive sur le parking du labo je me dépêche de garer la voiture et entre sans attendre dans les cages d'ascenseur. Un bref coup d'oeil à ma montre m'indique qu'il est maintenant plus de dix-neuf heures. J'imagine sans peine que les enfants doivent être réveillés. J'espère juste que Nick ou Greg aura pris soin de les rassurer à propos de mon absence. La dernière chose dont j'ai envie, c'est qu'ils pensent que je me fiche d'eux.

Le léger tintement de l'ascenseur me ramène à moi. Dès que les portes s'ouvrent, je pénètre dans l'enceinte du labo et un étrange pressentiment s'empare alors de moi. Il règne ici une ambiance plutôt électrique, j'ai l'impression qu'il se trame quelque chose. Aurait-on des nouvelles du tueur ? Je passe rapidement le bureau de Judy et m'engage à grandes enjambées dans le couloir qui mène à la salle de repos. J'aperçois Jim escorté de trois officiers au bout du couloir ; Il semble s'entretenir avec Nick et Warrick, et je n'ai pas le temps de me demander quelle peut être la raison de leur présence que deux bras puissants me retiennent brusquement et m'empêchent de poursuivre mon chemin.

« Gil ? »

Je m'attends à ce qu'il me hurle dessus pour être passée outre les règles de sécurité et avoir disparue plus de trois heures, mais lorsque son regard croise le mien je sens instantanément mon coeur se serrer. Au lieu de l'air dur et déçu que j'attendais, c'est de la peine et de l'angoisse que ses yeux me donnent à lire. Une multitude d'informations traverse alors mon cerveau, et en une fraction de seconde je remets toutes les pièces du puzzle dans l'ordre : La présence de Jim et de son équipe, la mine atterrée de mes collègues, l'ambiance maussade qui règne ici...

Cette fois j'en suis sure, quelque chose de grave s'est produit pendant mon absence.

« Sara, nous avons un problème... »

Je me détache légèrement de lui, l'air interrogateur, et laisse mes yeux dériver jusqu'au bout du couloir. Je croise les regards empreints de tristesse de mes collègues, j'observe un instant Jim qui soupire et referme son carnet de notes, et lorsqu'enfin mes yeux tombent sur le ruban jaune et noir qui bloque l'entrée de la salle de repos, ma respiration s'arrête un instant et une seule question surgit à mon esprit : « Ou sont les enfants ? »

Gil ferme les yeux, prend une longue inspiration, et m'annonce enfin l'impensable :

« Ils ont disparu... »

A suivre...