« S'il te plaît... Apprivoise-moi ! »

Chapitre 8

« Ils ont disparu... »

Je sens mon visage pâlir et se décomposer. Instinctivement, je fais un pas en arrière et porte mes mains à mes tempes. « Non » je murmure doucement. Je ne veux pas y croire, et mes yeux pénètrent aussitôt ceux de Grissom « Ce n'est pas possible Gil, la sécurité du laboratoire est maximum, nous avons... »

« Ils ont disparu, Sara. » me coupe-t-il doucement. « Malgré toute la sécurité. Je suis désolé... »

J'ouvre la bouche pour lui répondre mais cette fois la voix me manque. Aucun son ne sort. Je hoche négativement la tête alors que je sens la colère croître insidieusement en moi. Les enfants ont disparu. Je martèle mon esprit de cette simple phrase et me mords furieusement la lèvre inférieure. Je n'étais pas là lorsqu'ils en avaient besoin. Je n'ai pas su les protéger. De rage, mon poing se serre et vient frapper le mur avec une telle force que le bruit résonne en écho à travers l'étage entier. Je peux sentir dans mon dos les regards de mes collègues posés sur moi.

Je soupire lorsque Gil pose sa main sur mon épaule, me forçant à lui faire face. « Comment c'est arrivé ? » je lui demande finalement.

« Nous cherchons encore à savoir... » m'explique-t-il doucement, sa main caressant malhabilement mon épaule pour me réconforter. « Les deux officiers postés en bas du labo n'ont remarqué aucune entrée ni sortie suspecte, et l'agent chargé de surveiller les enfants a vraisemblablement été assommé avant d'être intoxiqué au chloroforme. »

Il marque une pause mais je n'ajoute rien ni ne commente ses dires, alors il continue. « Nous avons retrouvé un cheveu à terre, Greg est en train de l'analyser. Archie et Nick visionnent l'enregistrement de l'entrée du labo, nous pensons que le kidnappeur devait avoir l'apparence d'un livreur ou d'un agent d'entretien. Ce qui pourrait expliquer qu'on ne se soit pas inquiété de le voir sortir avec un chargement assez gros pour pouvoir contenir les deux enfants... »

J'acquiesce d'un hochement de tête.

« Nick a donné l'alerte à 18h15 lorsqu'il a constaté que les enfants n'étaient plus là et que Catherine et toi n'étiez toujours pas rentrées. Nous étions justement en train d'avertir Jim de votre disparition lorsque tu es arrivée. »

Je pousse un soupir de frustration. Génial, je m'envoyais en l'air avec Catherine lorsque les enfants ont été enlevés. Peut-être que si nous nous en étions tenues à un simple café au lieu d'entamer la phase horizontale de notre relation, je serais revenue à temps et les enfants seraient encore ici, sains et saufs... Cette simple pensée me donne envie de vomir et une vague de tristesse m'envahit aussitôt. Comment ai-je pu prendre du bon temps alors qu'ils étaient en danger ? Comment ai-je pu quitter le labo alors que je savais pertinemment que leur vie était menacée ? Je crois que si on ne les retrouve pas vivants je n'aurai pas la force de le supporter...

« Sara ? » La voix inquiète de mon superviseur me ramène à moi.

Mes paupières se closent et je sens mes ongles s'enfoncer dans la chair de mes paumes. « Dis moi que ce n'est qu'un cauchemar Gil » je murmure « Que lorsque je vais ouvrir les yeux je serais à nouveau avec eux, ici, loin de tout danger. Dis-moi que je n'ai pas laissé ce salaud s'en prendre à la seule famille qu'il me reste... »

Sans que je ne m'en rende compte, les larmes se sont mises à rouler sur mes joues. Grissom me prend doucement dans ses bras et murmure à mon oreille « On va faire le maximum pour les retrouver vivants, Sara. »

Je suis perdue entre rage, culpabilité, désespoir. Je comprends maintenant la détresse des parents d'enfants disparus. Je comprends enfin la détresse et l'angoisse de Catherine lorsque Lindsey avait disparue...

J'ai du mal à me concentrer tant la nervosité, le stress et la colère me rongent. Je suis dans une salle d'analyse depuis quelques dizaines de minutes, seule, et je parcoures encore et encore les dossiers des affaires que j'ai traitées ces dix derniers mois qui pourraient avoir un lien avec ce taré. Il doit forcément y avoir un indice, quelque chose que nous avons raté et qui puisse nous permettre de le retrouver...

Je sursaute lorsque j'entends la porte de la salle qui s'ouvre à la volée pour me laisser apercevoir le visage de Catherine. « Je suis venue dès que Gil m'a appelée. » commence-t-elle, essoufflée.

Je ne réponds rien, les yeux toujours rivés sur mes dossiers, et je la laisse s'approcher de moi. Elle pose une main sur mon épaule et mes muscles se crispent à ce contact. « Comment ça va ? » me demande-t-elle doucement.

« A ton avis ? » je réponds sèchement en me dégageant de son étreinte. J'aimerai être un peu plus clémente vis à vis d'elle mais je ne peux pas. Je me sens coupable de l'enlèvement des enfants, et je sais que je ne devrais pas mais je lui en veux également pour m'avoir éloigné d'eux.

« Nous allons les retrouver... » murmure-t-elle.

« Nous allons les retrouver ? » je me lève brusquement de ma chaise et cette fois je lui fais face. La colère qui m'anime est en train de prendre le dessus pour extérioriser toute la peine que je ressens. « Mais comment peux-tu le savoir, Cath ? Nous n'avons aucune piste, et si ça se trouve les enfants sont déjà morts à l'heure qu'il est ! »

« Ne dis pas ça... »

« On ne peut pas écarter cette hypothèse et tu le sais très bien ! Ce malade les a enlevés, ils sont à sa merci et si tu ne m'avais pas entraînée hors du labo cette après midi ils seraient probablement encore là, j'aurais pu les protéger... »

Elle fronce les sourcils et à son tour son ton devient dur « Je te rappelle Sara que c'est toi la cible principale de ce malade ! Si tu avais été là cette après midi il t'aurait enlevée avec eux, vous auriez disparu tous les trois ! Je sais que la situation est délicate, mais toi au moins tu es là... »

« Quelle importance ? »

« C'est important pour moi ! »me dit-elle vivement, les yeux brillants de larmes.

« Pas pour moi ! Tu n'imagines pas l'effet que ça me fait, Cath, de me dire que je viens de perdre ces enfants à cause d'une pulsion stupide qui n'en valait pas le coup ! »

Les mots sont durs et dépassent ma pensée, je le sais, mais je ne peux pas les contenir. Ma culpabilité me fait perdre la raison. Je suis coupable de leur enlèvement, coupable de faire mal à Catherine, et je suis juste... incapable de maîtriser mes émotions.

« Ca n'en valait pas le coup ? » demande-t-elle après un instant de silence pesant.

« Non ça n'en valait pas le coup. » je crache en détournant mon regard du sien. « C'était une erreur. »

Mes yeux se plongent dans les siens. Je peux y lire sans mal la peine que je lui cause. Je ne sais pas quel mécanisme psychique je suis en train de mettre en place, mais il m'est impossible d'en rester là, de faire marche arrière, de m'excuser et de passer à autre chose. C'est plus fort que moi, j'ai tellement mal à l'idée de perdre les enfants pour de bon qu'il faut qu'elle souffre autant que moi.

« Si je ne t'avais pas écoutée, il ne les aurait pas enlevés ! » je statue finalement.

« Alors c'est ça, c'est de ma faute ? »

« Oui, c'est de ta faute ! » je vocifère, furieuse « Si tu n'avais pas joué de ton charme pour obtenir ce que tu voulais de moi, Lily et Zack seraient encore en sécurité ici... »

Elle s'apprête à répliquer mais se ravise aussitôt et se contente de baisser les yeux. « Je ne peux pas croire que tu dises une chose pareille, Sara... » elle soupire profondément avant d'ajouter « Et je... Je te rappelle que nous étions deux cette après midi. Je ne suis pas la seule à blâmer dans cette histoire ! »

Je sens ma mâchoire se crisper à ces paroles. Je sais qu'elle a raison, et qu'elle me renvoie cette image me fait complètement péter les plombs. D'un geste vif je saisis le pot à crayon posé sur le bureau et l'envoie voler à travers la pièce.

« C'est de ta faute ! » Je hurle. « Tout ça est de ta faute et je te déteste, Cath ! »

Je crois que j'ai gagné, une larme perle maintenant sur sa joue. Quelle victoire... D'un revers de la manche Catherine essuie son visage et sans rien ajouter elle quitte la pièce. Je me sens encore plus lamentable...

L'eau fraîche qui coule abondamment sur mon visage me ramène à moi. Je me suis arrêtée près de la fontaine à eau du couloir et je tente vainement de chasser la fatigue qui s'accumule sous mes traits. Peine perdue. Je déambule ensuite dans le couloir jusqu'à me retrouver face à la salle de repos noire et vide, dont l'accès est toujours barré par le ruban de scène de crime. J'observe un instant le sofa désespérément vide. La couverture sur laquelle dormait Zack est froissée au sol. Leur sac est toujours là, tout comme les voitures sur le tapis. J'ai l'impression que je vais les voir surgir devant moi d'un instant à l'autre. Finalement, une main posée sur mon épaule me ramène à moi.

« Tu ne devrais pas rester ici » me lance gentiment Greg en m'éloignant de quelques pas du seuil de la porte.

« Je sais » je soupire doucement.

« En plus, » ajoute-t-il avec un demi-sourire en brandissant une feuille d'analyse, « j'ai trouvé quelque chose qui risque de t'intéresser »

« Qu'est-ce que... » Je n'ai pas le temps de finir ma phrase qu'il me coupe.

« Viens avec moi, Grissom et les autres nous attendent en salle ADN pour le résumé. »

Je le suis aussitôt et pénètre à sa suite dans la salle d'analyse où attendent déjà Jim et les collègues. J'essaie de ne pas prêter attention à la pitié qui se lit dans leurs yeux lorsqu'ils me regardent approcher et je pose machinalement les yeux sur Catherine, dont le regard tristement vissé au sol semble ne pas vouloir croiser le mien.

« Nous t'écoutons, Greg. » démarre Gil.

« Alors voilà, j'ai analysé le cheveu que nous avons retrouvé sur la scène de crime mais l'adn n'est pas fiché et il a fallu que je trouve autre chose parce que... »

« Abrège ! » le coupe Warrick d'un ton sans appel.

Greg me lance un bref coup d'oeil et reprend « Donc, j'ai fait une recherche de parenté entre l'adn du cheveu et l'adn des suspects que Sara a fait incarcéré récemment, et il se trouve que j'ai obtenu un résultat. » Il sourit, fier de sa découverte, et tend la feuille du relevé à Gil. « L'homme que nous recherchons s'appelle Andrew Lightner, et il a 7 allèles en commun avec un certain Jeffrey Lightner... »

Je sursaute légèrement à l'évocation de ce nom. Je me rappelle très bien de ce type. « Nous recherchons donc le frère de Jeffrey ? » demande Gil les sourcils froncés.

« Absolument » répond Greg « Jeffrey a été arrêté il y a huit mois pour l'homicide involontaire d'une hôtesse de caisse lors d'un braquage. Sara était sur l'enquête. Il a toujours clamé son innocence, et cerise sur le gâteau il s'est suicidé en cellule il y a quatre mois. »

« Ca explique la perte d'un frère, alors... » lance Nick pensif.

« Ca explique beaucoup de choses. Tu as son adresse ? » demande vivement Grissom.

Greg hoche la tête en guise de oui et, d'une brève pression du doigt sur le clavier, il lance aussitôt l'impression de l'adresse. Jim attrape la feuille dès qu'elle sort de l'imprimante et annonce d'une voix sèche « J'envoie tout de suite une patrouille, et j'appelle les forces spéciales en renfort. »

« Nick, Warrick, vous partez avec Jim. » ordonne Gil.

« Laisse moi y aller aussi... » je tente d'une petite voix.

« C'est impossible Sara ! »

« S'il te plaît ? » j'insiste d'une voix suppliante. Je veux absolument retrouver les enfants et coincer ce type...

« Tu es trop impliquée, et je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit... » m'explique-t-il d'une voix douce, avant de hasarder « Profites-en pour te reposer un peu ? »

Gil Grissom... Mais de quelle planète débarque ce type ? Mes neveux sont entre les mains d'une espèce de taré, je deviens dingue à force de passer mon temps à attendre impuissante que les choses se passent, et il me conseille de... me reposer ? Je soupire amèrement et laisse passer Jim, Warrick et Nick. Je jette un regard en direction de Catherine, qui n'a pas bougé d'un pouce depuis le début de la réunion. Soit elle se fout complètement de ce qui se passe, soit je l'ai blessée au point qu'elle ne peut même plus me regarder en face. Dans un cas comme dans l'autre, elle n'a surement pas envie de me voir ni de m'entendre et il vaut mieux que je disparaisse de sa vue rapidement.

Je quitte alors la pièce et parcours un moment les couloirs du labo que je vais bientôt ne plus pouvoir voir en peinture. Je me sens prisonnière ici, je ne peux rien faire pour faire avancer l'enquête et je ne peux rien faire pour penser à autre chose. C'est un cercle vicieux. Je pousse brusquement la porte du bureau de Gil et décide de m'isoler là quelques instants. Je me cale face à son incroyable collection d'insectes et tente de me vider la tête. Je ne veux pas penser à l'intervention qui est en train de se tramer, je ne veux pas penser qu'une seule erreur de la part de mes coéquipiers pourrait être fatale aux enfants, s'ils ne sont pas déjà morts.

Soudain, mon portable se met à vibrer. Un seul coup d'oeil m'indique qu'il s'agit d'un numéro inconnu. J'hésite un instant à répondre, je n'ai pas réellement le coeur à converser avec qui que ce soit. Mais finalement, ma curiosité l'emporte et je finis par décrocher.

« Sidle ? » je soupire

« Sara, enfin. »

C'est une voix masculine, grave et calme qui me revient aux oreilles. A cet instant je sais déjà de qui il s'agit. « Andrew Lightner » je murmure d'une voix presque inaudible.

« Bien joué » Il éclate d'un rire sonore qui me fait aussitôt frissonner. « Tu es seule ? »

« Où sont les enfants ? » je demande.

« Tu es seule ? » répète-t-il d'une voix toujours aussi calme.

« Oui. »

« Bien. Les enfants sont encore en vie pour le moment. »

Je n'aime déjà pas la tournure que prend la conversation. En moins de deux minutes il affirme déjà sa supériorité et son pouvoir sur moi. Il sait maintenant que je ne suis qu'une marionnette paralysée par la peur de perdre ces enfants, et j'imagine qu'il jubile à cette idée...

« Comment je peux être sure qu'ils sont toujours en vie ? »

Il ne répond pas tout de suite. J'entends un léger brouhaha, comme s'il changeait de pièce, puis sa voix sévère et angoissante résonne au loin « Dites à tante Sara que vous allez bien. ».

Mon coeur se met à battre un peu plus fort. La voix de Lily parvint ensuite à mes oreilles, faible et sans émotion « On va bien Sara. » Je sens que ça doit lui coûter d'obéir à ce type sans broncher.

Un autre brouhaha, puis un bruit métallique, comme une chaise qu'on renverse à terre. Un murmure de Lily que je ne parviens pas à comprendre, puis Andrew à nouveau « Parle ! ». Sa voix est maintenant plus dure, plus forte.

Enfin la voix terrifiée de Zack résonne à travers mon portable « Sara ? »

Sans que je puisse répondre ou le rassurer, leur ravisseur reprend l'appareil et s'adresse à moi de cette même voix calme et grave qu'il avait au départ. « La mise à mort est prévue dans une heure et demie. Je sais que tu es attachée à eux et que tu ne raterais ça pour rien au monde. »

« Non ! » je m'exclame paniquée « Non vous ne pouvez pas... »

« Tu es une CSI très douée, Sara. » lance-t-il avec sarcasme. « Je sais que tu vas trouver où nous sommes avant la fin du compte à rebours. »

« Non... » Je ne veux pas l'implorer, le supplier, je ne veux pas me rabaisser et lui montrer un quelconque signe de faiblesse, pourtant les mots s'échappent de ma bouche sans que je ne puisse les contrôler « S'il vous plaît... »

« Je comptes évidemment sur ta discrétion. » continue-t-il en ignorant royalement mes suppliques. « Tu viens seule, ou tu ne les reverras pas vivants. »

Sur cette phrase qui me glace le sang il raccroche sans me laisser aucune chance de répliquer. Je bascule ma tête en arrière et inspire profondément. Il ne faut pas que la panique me gagne. Je dois rester calme, je dois me concentrer, j'ai besoin de réfléchir...

Si je calcule bien, depuis le départ ce type s'est débrouillé pour apprendre l'existence de mon frère, pour le tuer, pour kidnapper ses enfants dans notre laboratoire ultra-sécurisé et pour avoir mon numéro de téléphone. Je ne sais pas comment il a appris tout ça mais c'est terrifiant, à se demander s'il n'a pas posé une caméra dans le labo. Je suis partagée entre l'envie d'en parler à Gil et de réunir l'équipe pour le traquer, et la peur qu'il ne l'apprenne et ne décide de tuer les enfants en représailles. Je ne peux pas prendre ce risque. Les enfants n'ont rien à voir là-dedans, c'est moi la cible de ce malade. De plus, j'imagine sans peine que Gil me laisserait sans doute encore sur le banc de touche, trop préoccupé par mon implication dans l'affaire. Ce qu'il n'a pas compris, c'est que je suis prête à sacrifier ma vie pour ces enfants...

Je jette un coup d'oeil rapide à l'horloge du bureau. Il est vingt-deux heures et trente-cinq minutes. A minuit, il sera trop tard. L'heure n'est plus aux hésitations. Je vais faire exactement ce que Lightner me demande, et une fois que je serais là bas j'échangerai ma vie contre celle des enfants.

à suivre...