« S'il te plaît... Apprivoise-moi ! »
Chapitre 12
« - Qu'est-ce que signifie " apprivoiser " ?
- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie " créer des liens... "
- Créer des liens ?
- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi , qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... »
29 novembre – Las Vegas, NV
L'après-midi touche à sa fin et le soleil disparaît peu à peu, se mêlant progressivement aux collines désertiques qui s'offrent à nos yeux. Dans quelques minutes il sera l'heure pour moi d'aller chercher les enfants à la sortie de l'école, il sera l'heure également pour Catherine d'aller chercher Lindsey. Chacune de nous reprendra pour quelques heures sa petite vie de femme célibataire, pour mieux nous retrouver demain en quittant le labo. C'est devenu notre habitude, depuis que nous avons décidé d'entreprendre une relation sérieuse. Nous nous retrouvons tous les jours au petit matin, lorsque nos services se terminent, et profitons que les enfants soient en classe pour passer la journée -en réalité notre nuit- ensemble. Nous ne nous séparons que lorsque le jour décline et que l'école prend fin.
Mon regard se perd dans la noirceur du café fumant que je tiens entre mes mains, tandis que celui de Catherine s'égare par-delà la vitre, comme suspendu à l'horizon. Le silence s'est installé entre nous. Notre rituel a beau être rodé, les dernières minutes avant de nous quitter sont toujours les plus difficiles. Le temps n'arrange rien, car plus nous nous attachons l'une à l'autre, plus notre relation devient profonde et sincère, et pire est la séparation.
« On devrait aller de l'avant ! »
La voix de Catherine résonne brusquement dans toute la cuisine et me tire de mes pensées. Son regard semble toujours perdu au loin, je me demande un instant si je n'ai pas rêvé qu'elle ait parlé.
« Quoi ? »
Elle se retourne et je sens mon coeur chavirer lorsque son regard se plonge directement dans le mien. L'intensité de ses yeux bleus me transperce et déclenche un long frisson le long de ma peau.
« Je pense... » commence-t-elle lentement « que nous devrions parler de notre relation aux enfants. »
Mon regard se fige en entendant ses paroles et mes doigts parcourent nerveusement le mug encore brûlant. « Tu es sûre ? » je murmure doucement.
« Sara, la situation devient de plus en plus difficile pour nous. Plus le temps passe et plus ça me fait mal de ne pas pouvoir te parler ou te serrer dans mes bras quand j'en ai besoin... Ne me dis pas que tu as l'intention de te contenter d'une relation cachée où nous ne sommes pas libres de nous voir lorsque nous le désirons ? »
« Non, bien sûr... » je dis en haussant les épaules.
Son regard est toujours aussi intense, mais ses sourcils se froncent brusquement. « De quoi as-tu peur, exactement ? »
Je soupire profondément avant de lui avouer à demi-mots : « De Lily... »
Depuis deux mois, la fillette semble s'être adaptée à notre nouveau mode de vie, ses peurs commencent à s'apaiser et je doute qu'elle ait percé ma relation avec Catherine tellement nous avons été prudentes. Mais je n'ai pas envie de tout foutre en l'air et de la faire souffrir à cause de bouleversements qui arriveraient trop tôt pour elle.
Catherine hoche la tête en signe de compréhension. « Nous ne sommes pas obligées d'être trop directes... »
Je l'observe un instant sans réellement comprendre où elle veut en venir.
« Je veux dire... » s'explique-t-elle « Nous pouvons simplement commencer par laisser les enfants se rencontrer... Nous voir plus fréquemment en leur présence, et laisser les choses se faire naturellement... »
J'acquiesce faiblement. L'idée me semble moins brutale que de leur annoncer notre relation directement. De toute façon, que ce soit maintenant ou dans six mois, je sens que j'aurais toujours autant de craintes vis à vis de la réaction de Lily.
« Lindsey a tellement hâte de les rencontrer... Elle ne me parle que de toi et des enfants depuis deux mois. » ajoute-t-elle pour me rassurer.
Je réfléchis quelques instants avant de reprendre la parole : « Vendredi prochain, c'est l'anniversaire de Zack. » je dis, d'une voix pensive et incertaine qui trahit mon hésitation. « Je pensais le fêter juste avec eux, mais Linds et toi vous pourriez... Enfin... On peut essayer... »
Le sourire de Catherine me rassure aussitôt « Ce serait formidable. ».
Lentement elle se lève et s'approche de moi. Elle me prends dans ses bras tendrement, et je ferme les yeux lorsque je sens ses lèvres se poser délicatement sur mon front. « Et nous serons deux, Sara. » ajoute-t-elle à mon oreille. « Je serais avec toi. »
06 décembre, Las Vegas, NV
Un zip. Deux zips. Raté.
Le stress commence à me gagner et je pousse un soupir excédé.
« Lève les bras, Zack ! »
Le jeune garçon obtempère sans broncher, je pense que ma tension commence à être palpable. Je lui lance un faible sourire qui se veut rassurant et, prenant une profonde inspiration, je répète prudemment et méthodiquement mes gestes.
Un zip. Deux zips. Un bouton et...
Et merde. Encore raté !
« C'est pas possible ! » je peste rageusement « Combien d'années d'études faut-il pour réussir à boucler cette satanée salopette ? »
Zack me regarde un instant, la moue un peu déconcertée, avant d'ajouter platement « J'crois qu'on n'y arrivera pas... »
« Je crois aussi. » je lui réponds dans un soupir en lâchant platement les bretelles du vêtement. « Bon, tu sais quoi ? Comme c'est ton anniversaire et que tu es maintenant un grand garçon, tu vas aller choisir tout seul un pantalon dans votre armoire, d'accord ? Tu viendras juste me voir si tu n'arrives pas à le fermer. »
Aussitôt ses yeux se mettent à briller et son visage s'éclaire d'un large sourire « Ouais ! » lâche-t-il avec enthousiasme avant de courir dans la chambre.
« Oh, et... Zack ? » j'ajoute avant qu'il ne m'entende plus « Pas un pantalon de pyjama ! »
Je l'entends vaguement me répondre, puis je m'éloigne en direction de la cuisine où Lily est installée depuis plusieurs minutes déjà. A genoux sur une chaise, sa main gauche crispée sur une poignée de feutres aux couleurs chaudes, elle semble particulièrement concentrée sur un large dessin qui doit être le cadeau d'anniversaire pour son frère. Je reconnais aussitôt mes traits ainsi que ceux des enfants sous les coups de crayons de la fillette. Nous sommes tous les trois installés dans un jardin coloré, près d'une grande maison qui ressemble à s'y méprendre à la maison de James. Comme s'il s'agissait d'une photo, les personnages sourient et semblent prendre la pose. Aucun détail n'est négligé, mais cette particularité ne m'étonne pas de Lily.
Je m'arrache un peu à contre-coeur à la contemplation de son dessin, et un rapide coup d'oeil sur la pendule m'indique que les invités ne devraient plus tarder. Je ne suis pas spécialement en avance, ce qui ne fait qu'accroître le stress que me procure déjà cette rencontre arrangée, alors je prends mon courage à deux mains et m'attèle aussitôt aux derniers préparatifs de la soirée.
« Est-ce que Catherine vient ? » me demande brusquement Lily, sans même relever la tête de son dessin.
« Oui. » dis-je en saisissant les couverts pour préparer la table. « Avec sa fille. »
« Pourquoi ? »
Je ne peux retenir un léger soupir. D'ordinaire, les 'pourquoi ?' sont la spécialité de Zack, et c'est assez agaçant comme ça. « Parce que c'est l'anniversaire de ton frère et que je les ai invitées avec Greg. » j'explique avant de sortir les assiettes du placard.
Lily ne répond rien mais pour la première fois depuis que je suis entrée dans la cuisine elle lève la tête de son dessin et pose les yeux sur moi avec une étrange expression.
« Ca t'ennuie qu'elle vienne ? » je demande finalement.
« Non. » elle répond en haussant les épaules. « Mais je trouve qu'elle vient souvent. » ajoute-t-elle en reprenant le cours de son dessin.
Je lève les yeux au ciel sans prendre la peine de lui répondre. Ces deux derniers mois Catherine a du passer au maximum trois soirées en notre compagnie. Lily et moi n'avons vraisemblablement pas la même définition du mot 'souvent'. Et de toute évidence elle a un problème avec le fait que Catherine soit mon amie, ce qui est loin de me rassurer...
« Lily, s'il te plaît, range ton dessin et aide-moi à préparer la table dans le salon, pour que tout soit prêt lorsqu'ils arriveront. » je lui demande pour changer de sujet.
La fillette obéit et nous avons à peine le temps de finir la décoration de la table que déjà la sonnette retentit et Zack arrive à la porte en fonçant tête baissée, tel un bolide de course. Je ne peux m'empêcher de sourire lorsque je remarque qu'il a finalement choisi un jeans foncé un peu trop grand pour lui dont il a remonté le bas des jambes jusqu'à mi-mollets pour être à l'aise. C'est lui qui ouvre la porte et il saute littéralement au cou de Greg dès que celui-ci apparaît sur le seuil.
« Hey, champion, toujours en forme à ce que je vois ! » lâche Greg, à moitié étouffé par l'étreinte du garçonnet.
Greg a l'habitude de Zack et Lily. Depuis que j'ai la garde des enfants, il a été adorable avec moi et a accepté de me dépanner plusieurs fois lorsque Jen ne pouvait pas venir. Étant resté un grand enfant, il n'a eu aucun mal à se faire apprécier de mes neveux. Lorsque Catherine et Lindsey arrivent quelques minutes plus tard, il est d'ailleurs déjà en pleine construction d'une gigantesque tour de cubes multicolores. Je présente rapidement Lindsey aux enfants et Zack vient l'embrasser avec un magnifique sourire charmeur. La réaction de Lily est plus mitigée. Je lui avais très peu parlé de Lindsey, je ne pense pas qu'elle s'attendait à voir une adolescente. Pudiquement elle salue nos convives et retourne jouer seule au fond de la pièce.
La soirée passe rapidement et agréablement. Lorsque Greg lâche enfin ses cubes pour venir nous rejoindre, c'est Lindsey qui prend le relais pour jouer avec le petit garçon. Seule Lily reste un peu en retrait. Elle passe sa soirée à observer discrètement les interactions entre Catherine et moi, entre Lindsey et son frère, et refuse poliment toutes les invitations de l'adolescente à venir tester avec eux les jouets que Zack a reçu pour son anniversaire.
Il est déjà tard lorsque Greg s'en va et que je le raccompagne jusqu'à la porte. Cette fois les enfants sont silencieux et regardent sagement un film. Zack s'est endormi dans les bras de Linds qui semble ravie de se laisser porter par son instinct maternel et qui ne cesse de passer une main maladroite dans les cheveux du petit garçon. Catherine et moi profitons de ce temps calme pour débarrasser la table et nous isoler quelques instants dans la cuisine, à l'abri des regards indiscrets.
« Merci pour la soirée ! » me dit-elle en souriant et en me saisissant doucement par la taille. « Je crois que les enfants ont l'air de s'entendre. »
J'acquiesce aussitôt et me laisse aller à son étreinte.
« J'avais besoin de te sentir contre moi. » me susurre-t-elle à l'oreille en se lovant un peu plus fort contre mon corps.
Son parfum est enivrant et m'emporte ailleurs l'espace de quelques secondes. Je sens ses lèvres parcourir mon cou et y déposer de tendres baisers. Ses bras se resserrent autour de moi et son souffle chaud se diffuse jusqu'à ma nuque. Je caresse lentement son visage puis embrasse ses lèvres avec passion, savourant enfin notre éphémère réunion. Avoir passé autant de temps assise à ses côtés sans pouvoir la toucher, ça a été une véritable torture sentimentale pour moi. Et, à en juger par les gémissements qu'elle laisse maintenant s'échapper, j'imagine qu'il en a été de même pour elle... Nous mettons finalement un terme à notre baiser et restons quelques secondes silencieuses, toujours blotties dans les bras l'une de l'autre, nos fronts reposant tendrement l'un contre l'autre.
C'est alors qu'un détail attire mon attention au coin de la pièce. J'ai l'impression d'apercevoir une silhouette à l'oeil brillant qui nous observe à travers l'embrasure de la porte, mais la forme s'évanouit dès que je pose le regard dessus. Je m'arrache fébrilement à l'étreinte de Cath et m'approche rapidement de la porte, mais il n'y a personne. Catherine me regarde d'un air intrigué.
« Je... Désolée, j'ai cru qu'il y avait quelqu'un. »
« Ne sois pas si stressée ! » me dit-elle en souriant.
Je passe une main dans mes cheveux et soupire légèrement. Elle a raison, je suis trop tendue et j'angoisse surement pour rien, mais de savoir que l'avenir de notre relation semble suspendu à la réaction des enfants et que nous devons rester cachées en attendant que le temps fasse son effet, c'est suffisant pour embrouiller mon cerveau et me faire stresser comme une dingue.
« Lindsey se lève tôt demain pour son cours de danse. » reprend lentement Catherine « Je crois qu'il est l'heure pour nous de repartir. »
J'acquiesce silencieusement et après qu'elle m'ait donné un dernier baiser, nous retournons toutes les deux au salon. Lorsque Lindsey et elle nous quittent, je vais doucement porter Zack jusqu'à son lit et je borde Lily qui semble prête à s'endormir.
« Pas d'histoire ce soir ? » demande-t-elle en pointant le livre que je leur lis d'habitude avant qu'ils ne s'endorment.
« Non, il est tard et ton frère dort déjà. »
Elle hoche la tête, ses yeux fixés dans les miens, et ne réponds rien. Je ne sais pas ce qui peut se passer dans se tête, mais elle semble préoccupée par quelque chose. Et je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression qu'elle a des doutes sur ma relation avec Catherine. Je suis presque sure que c'est elle que j'ai aperçu tout à l'heure lorsque j'étais seule avec Cath. Que suis-je censée faire ? Lui mentir pour la rassurer ? Je ne peux pas faire ça... Mais je crains trop sa réaction pour lui avouer toute la vérité...
« Bonne nuit Lily. »
Ses yeux perçants ne me quittent pas, comme si elle avait silencieusement compris mon trouble et qu'elle attendait que je me décide à lui parler, à m'expliquer. Je l'embrasse une dernière fois, j'éteins la lumière et, d'un pas lent et grave, je quitte la chambre. La fuite est tellement plus facile.
24 décembre – Las Vegas, NV
Les jours s'égrènent lentement. L'hiver commence à pointer le bout de son nez et Catherine et moi multiplions les rencontres avec les enfants, que ce soit chez l'une ou l'autre, au parc ou même au cinéma. Même si nous n'habitons pas ensemble et ne passons pas autant de temps que nous le voudrions l'une dans les bras de l'autre, notre relation se renforce chaque jour davantage. Nos rapports avec les enfants se développent également à mesure que le temps fait son effet. Je redécouvre Lindsey qui n'est plus la fillette fragile qu'elle était lors de la mort de son père mais bien une adolescente mature, responsable et un brin rebelle. Catherine et Zack partagent également une complicité grandissante. La seule ombre au tableau reste Lily ; malgré tous nos efforts, elle reste très solitaire et ne se donne pas la peine d'essayer de connaître Lindsey ou Catherine. J'ai même parfois l'impression lorsque je croise son regard qu'elle me blâme d'être aussi proche d'elles.
« Lily, dépêche-toi ! » la petite voix de Zack résonne en écho dans l'appartement.
Zack et moi sommes plantés devant la porte d'entrée depuis cinq bonnes minutes, prêts à partir. C'est la veille de Noël et nous sommes invités chez Catherine, avec les collègues du labo, pour fêter le traditionnel réveillon. Nous sommes tous deux réellement excités à l'idée de nous y rendre, bien que je ne pense pas que ce soit pour les mêmes raisons... Zack se remet à gémir et enfin Lily apparaît à l'autre bout de la pièce, son blouson et ses chaussures à la main.
« Ca va, y'a pas le feu... » grommelle-t-elle en s'asseyant pour enfiler ses chaussures.
« Si on est en retard, le Père-Noël ne laissera pas de cadeaux pour nous ! » plaide Zack.
Lily lui lance un regard noir et l'espace d'une seconde j'ai l'impression que sa mauvaise humeur va la pousser à révéler toute la vérité sur le Père-Noël à son frère. Mais finalement, elle ne répond rien. Elle termine tranquillement de lacer ses chaussures, enfile son blouson et dans un long soupir boudeur elle nous rejoint enfin. Je n'insiste pas et nous nous mettons aussitôt en route en direction de chez Cath.
« Je croyais que Noël c'était une fête familiale... » lance-t-elle d'un ton amer alors que nous nous approchons de la voiture.
« Ca l'est ! »
« Alors pourquoi on va chez elle ? » son ton est légèrement irrité.
« Parce que Noël c'est avant tout une fête. Et une fête à trois, c'est moins drôle qu'avec plein de monde... »
Elle soupire à nouveau, grimpe rapidement dans la voiture et ne dit plus rien de tout le trajet. Je commence à la connaître et je sais déjà que rien ne la fera changer d'attitude. Effectivement, à mesure que la soirée passe, ses yeux deviennent de plus en plus sombres et son air vide. Elle reste scotchée à moi en se plaignant d'atroces maux de ventre, m'empêchant ainsi tout contact avec Catherine. Les maux de ventres c'est son truc en ce moment, elle me fait le coup dès que quelque chose l'ennuie. Pourtant, nous avons vu plusieurs pédiatres qui n'ont décelé aucun problème de santé et qui penchent tous pour un trouble psychosomatique. Je ne sais pas pourquoi elle se comporte comme ça et elle refuse catégoriquement de me parler de ce qui l'affecte, se fermant comme une huitre dès que j'essaie d'aborder le sujet. Cath m'a bien suggéré de l'envoyer voir un psychologue, mais l'idée est encore loin d'avoir fait son chemin dans ma tête. Même si je sais que ce n'est pas vrai, j'ai l'étrange sentiment qu'amener Lily voir un psy reviendrait à dire que j'ai échoué dans mon rôle de tutrice... En attendant, ses gémissements incessants lors de cette nuit festive nous obligent finalement Zack et moi à écourter la soirée et à repartir un peu à contre-coeur bien plus tôt que prévu...
12 janvier, Las Vegas NV
C'est une après-midi fraîche et grisonnante, un peu triste peut-être. Toute la journée les nuages, plus lourds que jamais, ont semblé vouloir s'écraser sur la ville pour déverser leurs flots et leurs torrents sur les hauts édifices. Mais la nuit commence à tomber et rien ne s'est encore produit, comme si le ciel lui-même était trop engourdi par cette fraîcheur installée depuis quelques jours pour tenter de se libérer du poids de ses maux.
Un pressentiment inexplicable s'empare de moi lorsque j'arrive sur la place avec Zack. J'ai la sensation étrange qu'il va se produire quelque chose d'inhabituel, d'irritant, mais je ne sais pas encore quoi. Pourtant c'est une journée banale. Je viens de passer prendre le petit garçon à la sortie de sa classe et nous attendons maintenant Lily. Comme d'habitude à cette heure, le temps semble s'être arrêté devant l'école. La foule est dense et compacte. Massée devant les grilles d'entrée, elle bloque l'accès à l'établissement et attend inexorablement, comme plongée dans une sage léthargie, que la sonnerie ne vienne enfin la sortir de sa torpeur. Mon regard se perd doucement parmi l'éclectique public qui s'offre à ma vue : Quelques chauffeurs de bus au rire gras patientent ensemble avant que les écoliers ne les forcent à reprendre le cours de leur journée ; Quelques pères ou mères à l'air fermé poussent de longs soupirs, le regard rivé sur leur montre, attendant que leur progéniture ne se profile à l'horizon pour esquisser l'ombre d'un sourire ; Quelques nourrices, poussettes à l'appui, bavardent entre elles l'air revêche et les traits tirés ; Quelques adolescents solitaires un peu en retrait, le baladeur vissé sur les oreilles et l'air perdu dans le vide patientent sagement jusqu'à ce que le petit dernier ne brave la foule pour venir les rejoindre...
Lorsqu'enfin la sonnerie de fin de classe retentit bruyamment, les silhouettes semblent se remettre à bouger et le temps reprend peu à peu son cours. Je sors de ma rêverie passagère et déjà les premiers enfants sortent en courant de leurs classes, désengorgeant ainsi progressivement l'entrée de l'école. Instinctivement Zack se rapproche de moi et me serre la main pour ne pas être happé par la foule. Le pressentiment étrange qui ne m'a pas quitté s'amplifie lorsque je ne distingue pas Lily parmi la horde d'enfants se ruant vers la sortie. D'ordinaire, elle est toujours dans les premières, ça me semble étrange qu'elle traîne. Nous attendons encore quelques instants, jusqu'à ce que les derniers retardataires regagnent la grille en haletant et qu'il n'y ait finalement plus aucun mouvement dans la cour de l'école...
Zack me regarde étrangement. « Ben... Elle est où, Lily ? »
« Elle va bientôt arriver » je réponds, plutôt pour me rassurer moi-même.
J'aperçois une femme à quelques mètres de moi, une mexicaine à en juger par son teint, et son visage me rassure légèrement. Je la connais, elle habite dans les appartements situés en face de notre immeuble et son fils doit être dans la même classe que Lily. Ses yeux ne croisent pas une seule fois les miens. Le regard perdu au fond de la cour, elle semble attendre avec impatience que son garçon pointe le bout de son nez.
Au loin, trois silhouettes se dessinent peu à peu dans l'enceinte de l'école. Lorsqu'ils arrivent à proximité, je reconnais sans mal l'enseignant de la classe de Lily, monsieur Raines, accompagné de Jimmy Ortiz, le fils de notre voisine. Quelques mètres derrière eux ma nièce traîne d'un pas lent, les yeux rivés au sol. Madame Ortiz pousse un cri d'effroi lorsqu'elle reconnait son fils. Le visage largement tuméfié, le sweat-shirt déformé et tâché de sang, c'est en boitillant qu'il se jette en larmes dans ses bras. Monsieur Raines, un jeune afro-américain taillé comme un joueur de basket, semble bizarrement mal à l'aise et sa main ne cesse de parcourir nerveusement sa nuque.
« Je suis désolé, Madame Ortiz, Jimmy s'est battu pendant la récréation. » annonce-t-il platement. A voir les sérieuses blessures du gamin, il semble qu'il soit tombé sur plus fort que lui...
« Nous l'avons soigné. » reprend rapidement l'instituteur, « Il a quelques plaies sur le visage, mais ça reste superficiel, il n'y avait pas besoin de l'emmener chez un médecin. Ca devrait disparaître dans quelques jours. »
« Mon dieu, qu'est-ce qu'il s'est passé ? Regarde-moi ton état ! » hurle sa mère.
Le gamin pleurniche un instant avant de pointer un doigt en direction de Lily. « C'est elle ! C'est elle qui m'a fait mal ! »
Aussitôt un silence pesant s'installe entre nous et je sens mon sang se glacer dans mes veines. Je me tourne aussitôt vers Lily, qui baisse les yeux et mords nerveusement sa lèvre dès qu'elle croise mon regard. Madame Ortiz serre son fils contre elle et nous toise d'un air méprisant. J'ai du mal à croire que Lily ait été capable de faire si mal à ce garçon... Mes yeux parcourent un instant la frêle silhouette de la fillette. Sa pommette droite légèrement bleuie, contrastant avec son teint diaphane, est la seule marque qu'elle semble porter de cette violente bagarre.
« Excuse-toi ! » je brise brusquement le silence d'une voix ferme en m'adressant à la fillette.
« Miss Sidle, nous avons réglé le problème en classe, Lily s'est déjà excusée et... » Je ne laisse pas plaider plus longtemps l'enseignant.
« Excuse-toi auprès de Madame Ortiz, Lily ! » je répète, d'un ton qui cache mal ma colère.
Lily relève enfin la tête et plonge son regard noir dans le mien. Son expression est plus dure, plus déterminée et encore plus indéchiffrable que jamais. Lentement, ses yeux dévient jusqu'à la mère de Jimmy et, sans baisser le regard ni sans l'adoucir, elle lance d'un ton froid et défiant un « Je m'excuse » aux allures de 'allez vous faire foutre !'.
Madame Ortiz lui répond d'une courte phrase en espagnol que je ne comprends pas mais qui n'a pas l'air très amicale si j'en crois le ton qu'elle lui donne. Puis, d'un vague signe d'au-revoir à l'enseignant, elle reprend avec son fils le chemin de nos immeubles. Je soupire profondément et regarde à nouveau Lily.
« Que s'est-il passé ? » je lui demande.
« Il l'a bien cherché. » me dit-elle simplement d'un ton froid, en baissant les yeux au sol.
« Mais qu'a-t-il fait de si terrible pour que tu t'en serves comme d'un punching-ball, Lily ? »
Lentement ses yeux retrouvent les miens, et je sens qu'elle est cette fois au bord des larmes. « Il t'a insultée. » me dit-elle toujours aussi froidement.
Je passe machinalement une main sur mon visage et pousse un profond soupir.
« Lily, tu veux bien nous laisser seuls un instant ? » demande finalement Monsieur Raines « Tu pourrais faire visiter ton école à ton frère pendant ce temps... » ajoute-t-il en faisant signe à Zack d'approcher.
Lily acquiesce d'un signe de tête et prend la main de Zack dans la sienne. Je les regarde s'éloigner quelques secondes avant que la voix du professeur ne me ramène à la réalité. « Ce n'est pas uniquement sa faute, vous savez, ils se sont battus, ils étaient deux fautifs. »
« Je ne sais pas ce qu'il lui est passé par la tête, je suis désolée. » Je soupire une fois de plus sans même tenir compte de sa remarque. Que Jimmy soit coupable, je n'en ai rien à faire. Ce qui m'attriste, c'est que Lily n'ait trouvé que la violence comme réponse.
Raines hésite un instant, pensif, puis enfin se décide à parler « Lily est particulièrement affectée par la rumeur qui circule à votre sujet. »
« La rumeur ? »
« C'est ce qui a déclenché les moqueries de Jimmy à votre égard, et à l'égard de Lily. » continue-t-il, l'air concentré.
« Mais quelle rumeur ? » je demande en fronçant les sourcils.
« Eh bien... Que vous êtes en couple avec une femme. » annonce-t-il en se grattant la tête nerveusement. « Je vous laisse imaginer le genre de réflexion qu'on a pu lui faire... »
J'ouvre la bouche pour répondre mais la referme aussitôt. Catherine et moi faisons notre maximum pour cacher notre relation aux enfants depuis trois mois et voilà qu'un petit crétin vient tout révéler à Lily. « C'est pas possible... » je murmure dans un souffle.
« Nous nous battons tous les jours à l'école contre toutes les formes de préjugés, Las Vegas est d'ordinaire une ville tolérante, mais vous avez dû constater que le quartier a encore des progrès à faire dans ce domaine... »
« Mais d'où viennent ces ragots ? »
Il hésite un instant avant de me répondre. « Apparemment, madame Ortiz vous aurait vue récemment avec une autre femme. Elle en a probablement tiré de hâtives conclusions, Jimmy ne fait que rapporter ce qu'il entend à la maison. »
Je masse longuement mes tempes. C'est pas possible, pas croyable.
« Lily est une petite fille forte, elle semble avoir surmonté la mort de ses parents et les railleries des autres à ce sujet ne l'ont jamais atteinte lorsqu'elle est arrivée. » continue-t-il. « Et c'est ce qui m'inquiète le plus. »
Je le regarde un instant sans comprendre. Au loin, Lily et Zack ont réapparu et s'approchent lentement de nous.
« Elle n'a pas l'air de savoir ce qu'elle doit faire de cette rumeur. L'ignorer, la croire, ou bien la combattre... » Il prend une profonde inspiration avant d'ajouter « Je ne veux surtout pas jouer les psy de comptoir ou vous juger d'une quelconque manière, mais il me semble que vous lui cachez des choses qu'elle est en âge de comprendre, et qu'elle a besoin de comprendre. Elle mérite la vérité, miss Sidle. »
Je hoche pensivement la tête alors que les enfants arrivent maintenant à nos côtés. Raines a probablement raison. Puisque notre secret n'en est plus un, autant être honnête avec Lily et tout lui avouer. Je remercie l'enseignant d'un signe de tête et, glissant mes mains dans celles des enfants, nous repartons tous les trois en direction de mon appartement.
12 janvier – Las Vegas, NV
Il est tard, la chambre des enfants n'est plus éclairée que par une petite lampe blafarde au dessus de nos têtes. Je termine ma lecture dans un soupir, et d'un geste lent je pose le livre sur la table de chevet. Comme a son habitude, Zack s'est endormi avant la fin du chapitre. Je dépose un baiser sur son front et remonte la couverture sur lui. Etendue sur le dos dans son lit, Lily contemple d'un air las le plafond et les étoiles phosphorescentes que nous y avons collé quelques mois plus tôt. Je m'approche doucement d'elle et m'assoit à ses côtés.
« Je crois qu'il faut qu'on parle. » je murmure doucement.
Elle ne dit rien, mais son regard retrouve lentement le mien. J'ai tellement redouté ce moment que je ne sais même pas par où commencer.
« Je ne veux pas que tu te battes. » Mon ton est calme. Je ne cherche pas à me disputer avec elle, je voudrais simplement comprendre et mettre les choses au clair entre nous. « Tu as fait très mal à Jimmy. »
Elle hausse brièvement les épaules « Il m'a fait très mal aussi. »
L'espace d'un instant je me demande si elle ne m'aurait pas caché une blessure plus importante que le bleu sur le visage, mais je réalise aussitôt qu'elle ne fait pas référence à une quelconque douleur physique.
« Que t'a-t-il dit ? »
« C'est pas important, de toute façon il recommencera pas. »
« C'est important, Lily. J'aimerai savoir ce qui a déclenché une telle réaction de ta part. »
Elle hésite un instant avant de prendre la parole, comme gênée. « Il a dit que t'étais qu'une sale gouine ! » m'avoue-t-elle rapidement sans oser me regarder.
Je reste silencieuse, feignant de ne pas être touchée par cette remarque, l'incitant à continuer.
« Il a dit que sa mère t'avait vue embrasser une femme et que t'étais pas normale parce que les femmes ça doit aimer les hommes et se marier avec eux. » continue-t-elle en soupirant.
Je sens bien à sa voix légèrement amère combien ces attaques l'ont affectée.
« Il a dit que t'étais malade et qu'on aurait jamais dû te laisser avoir des enfants, parce que Zack et moi on finira malades comme toi... » Elle marque une légère pause et, ses yeux se tournant cette fois vers les miens, elle ajoute « Et d'autres trucs encore plus méchants que je peux même pas te dire. »
Je soupire profondément face à la bêtise et à la méchanceté de ce môme, et probablement de ses parents. Finalement, je regrette de moins en moins le fait qu'elle lui ait collé son poing sur la figure. « Jimmy est un idiot. » je dis doucement.
Elle hoche silencieusement la tête et son expression devient brusquement moins sure d'elle. « Mais... Est-ce que c'est vrai, ce qu'il dit ? »
« Que je n'aurais pas dû vous garder Zack et toi ? » je lance en faisant semblant de n'avoir pas compris où elle veut en venir.
« Que tu aimes les femmes. » me corrige-t-elle d'un ton très sérieux.
Je la dévisage un instant. Je sais que cette question a l'air de lui tenir à coeur, mais il m'est impossible de savoir si l'idée la choque, la dérange, ou la rassure. « Je n'en aime qu'une seule. » je finis par répondre d'un ton tout aussi sérieux.
Je sens qu'elle retient momentanément sa respiration. « Catherine ? » souffle-t-elle d'une voix presque inaudible.
J'acquiesce d'un léger mouvement de tête. Lily n'ajoute rien et passe un long moment à m'observer silencieusement. J'hésite à poursuivre la conversation sur le sujet. J'aimerai beaucoup savoir ce qu'elle en pense, si elle a des questions à me poser, si elle m'en veut de ne rien avoir dit avant, si cet aveu change l'image qu'elle peut avoir de moi. Finalement je décide de ne rien ajouter. Peut-être inconsciemment ai-je peur de ses réponses. Je l'embrasse tendrement sur le front, la borde une dernière fois et quitte la chambre en éteignant précautionneusement la lumière.
à suivre...
