« S'il te plaît... Apprivoise-moi ! »
Chapitre 13
19 février – Las Vegas, NV
Le soleil n'est pas encore tout à fait levé. L'appartement est encore obscur et silencieux et, plongée dans un demi-sommeil, je profite de mes derniers instants matinaux dans les bras de Catherine. Depuis que nous avons officiellement annoncé notre relation aux enfants il y a presque un mois, nous sommes plus libres d'être enfin ensemble et de nous afficher devant eux, même si nous ne vivons pas encore sous le même toit. J'avais presque oublié qu'il n'y avait rien de plus merveilleux que de me réveiller en sa compagnie, ressentir la chaleur de son corps contre le mien, respirer sa peau, la sentir s'éveiller sous mes caresses. Tandis que mes pensées se perdent un instant, mes lèvres effleurent doucement son épaule et mon bras se glisse par dessus sa taille pour aller caresser son ventre, lui arrachant quelques doux gémissements endormis.
« Saraaaaa ! »
Une voix enfantine et le bruit assourdissant de la porte de ma chambre qui s'ouvre à la volée me font immédiatement sursauter. Avant que je n'ai eu le temps de réagir, une lumière vive foudroie brusquement mes yeux et je sens le lit se mouvoir sous nos corps.
« Sara, j'ai faim ! »
Il faut quelques secondes à mes yeux pour s'habituer à la lumière et distinguer nettement la silhouette de Zack, qui a réussi à grimper sur le lit et à s'assoir à nos côtés.
« Zack... la lumière... » je balbutie d'une voix ensommeillée alors que Cath pousse un léger grognement et plaque son visage sur l'oreiller pour éviter l'éclairage abrupt.
Ce n'est que lorsque je me redresse et que le drap glisse légèrement sur mes épaules que je réalise que Catherine et moi sommes entièrement nues sous les couvertures et que la situation est quelque peu gênante face au jeune garçon. Je remonte pudiquement l'étoffe en espérant que Zack n'y a pas prêté attention mais c'est peine perdue...
« Oh ! » commence-t-il, les yeux rivés sur mes épaules « T'as même pas mis de pyjama cette nuit ! » termine-t-il avec une expression mi-amusée, mi-étonnée.
« Zack, je t'ai déjà dit qu'il faut frapper à la porte avant d'entrer... » je soupire en rougissant.
« Mais j'ai très faim ! » m'explique-t-il d'une faible voix.
Bien que je ne vois absolument aucun rapport entre sa faim et le respect de notre intimité, je préfère ne pas m'étendre sur le sujet pour le moment. Il faudra à nouveau que je remette les choses au clair avec lui sur ce point, ainsi que sur mon besoin d'être réveillée de façon plus pacifiste. « Va préparer la table, j'arrive dans cinq minutes... » je dis pour le faire patienter.
Il descend aussitôt du lit et fonce directement dans la cuisine. Je me laisse retomber la tête sur l'oreiller et passe une main dans le dos de Catherine.
« Désolée... » je murmure doucement.
Elle ouvre lentement les yeux et plonge son regard dans le mien. « Dommage, j'ai l'impression que tu avais autre chose en tête... » souffle-t-elle d'une voix rauque et lascive alors qu'un sourire se dessine au coin de ses lèvres.
Je l'embrasse, me serre contre elle et passe lentement ma main le long de ses formes. Je dessine du bout des doigts les courbes de sa taille, de ses hanches, ses fesses, et elle s'étire voluptueusement à ce contact. Je plonge alors ma bouche au creux de son cou, et...
« Saraaaaaa ! Tu viens ? »
L'appel de Zack me rappelle brusquement à moi et je soupire profondément en me redressant. « Et merde... » je murmure dépitée.
« Il vaudrait mieux que tu y ailles avant qu'il ne revienne. » me dit-elle sans cesser de sourire. « Je vais me préparer et je vous rejoins ensuite ! »
J'enfile rapidement un tee-shirt et un short, puis me lève enfin. A contre-coeur, je prends la direction de la cuisine et termine avec Zack la préparation du petit déjeuner.
Catherine et moi sommes tendrement enlacées dans le canapé, prétexte à de légères caresses et de doux baisers. Comme tous nos jours de congés, ce dimanche sera passé extrêmement rapidement. L'après-midi touche déjà à sa fin et Lindsey ne devrait plus tarder à rentrer. Elle a passé la journée chez une amie dont la mère devrait la déposer devant mon appartement d'ici une demie-heure. Au moins, il y en a une qui aura pu profiter du soleil aujourd'hui, ce qui n'est pas notre cas. Feignant encore de douloureux maux de ventre, Lily n'a pas quitté sa chambre de la journée et a refusé de sortir prendre l'air. Nous sommes donc tous restés cloîtrés dans l'appartement...
A nos côtés, la langue tirée et l'air concentré, Zack ajoute les derniers blocs de bois pour parfaire la construction d'un édifice bancal qu'il appelle fièrement 'château'. Mais à peine a-t-il posé la dernière pièce que le bruit de la sonnette le fait sursauter et que toute sa construction s'écroule. Il pousse un léger soupir de frustration et nous adresse une moue dépitée avant de courir à la porte pour ouvrir.
C'est un jeune homme blond aux cheveux bouclés et aux petites lunettes qui apparaît sur le seuil, tenant dans ses bras un large bouquet de roses parfaitement rouges.
« Bonjour ! » commence-t-il gaiement face au petit garçon « Est-ce que ta maman est là ? » ajoute-t-il en vérifiant machinalement l'adresse sur un petit calepin brun.
« Ben non... » répond Zack en haussant les épaules, comme s'il s'agissait d'une évidence « Ma maman elle est morte avec papa la dernière fois. »
Le livreur s'immobilise brutalement et, frappé par la crudité de la réponse, observe Zack en cherchant dans ses yeux le signe d'une quelconque blague d'enfant. Je me hâte de me lever et me précipite à ses côtés près de la porte. C'est avec inquiétude que le regard du jeune homme passe de Zack à moi. Sans prononcer le moindre mot, il me tend le bouquet, me fait rapidement signer un récépissé, nous adresse un vague signe de tête en guise d'au-revoir et se hâte de quitter l'étage. Je crois que quand j'aurais rappelé à Zack de frapper avant d'enter quelque part, je ferais bien de lui demander également d'éviter d'annoncer de but en blanc que ses parents sont décédés...
Je soupire en fermant la porte, tandis que Zack retourne à sa construction. Respirant un instant l'agréable parfum qui se dégage du bouquet, je m'approche de Catherine, un sourire béat plaqué sur mes lèvres.
« Merci pour les fleurs, elles sont magnifiques... »
Elle semble hésiter un instant avant de répondre « Ca ne vient pas de moi... »
Je pose à nouveau les yeux sur le bouquet et mon sourire se fane aussitôt. A part Catherine je n'ai absolument aucune idée de qui pourrait m'envoyer des roses... Mon regard parcourt alors attentivement la composition et je finis par distinguer au milieu de toutes les fleurs une petite enveloppe rose pastel dont je me saisis rapidement. Catherine m'observe anxieusement. L'enveloppe ne comporte que mon prénom, écrit malhabilement à l'encre dorée. Je l'ouvre rapidement et mon visage se fige lorsque je découvre le message typographié : 'Avec tout mon amour, voulez-vous m'épouser ? Dorian Raines'
Piquée par la curiosité, Catherine se lève et vient me rejoindre. Elle déchiffre le message par dessus mon épaule. « Qui est ce Raines ? » me demande-t-elle, incertaine.
« Je... Je n'en connais qu'un, c'est l'enseignant de Lily... » je dis en cherchant mentalement s'il existe un autre Dorian Raines dans mon entourage...
Elle examine un instant le bouquet et la lettre « Et... Tu le connais si bien que ça ? » Bien qu'elle fasse son possible pour que sa voix reste neutre, je remarque clairement l'angoisse qui se cache derrière ces quelques mots.
« Non, je l'ai vu deux ou trois fois à l'école ces dernières semaines, ça ne peut pas être lui... » je répète en haussant les épaules. C'est vrai, depuis l'incident avec Jimmy j'ai dû retourner voir Raines deux fois, simplement pour m'assurer que tout était rentré dans l'ordre avec ma nièce. Pas de quoi aboutir à une demande en mariage...
« Mais... » Ses sourcils se froncent et son ton devient plus ferme. « Tu lui as laissé croire que tu étais intéressée, ou bien il t'a fait des avances ? »
« Non ! » je réponds, légèrement irritée.
« Alors quoi ? Vous avez terminé votre rendez-vous dans un bar ? » Je crois que son inquiétude est en train de se changer brusquement en jalousie.
Mon visage se décompose à mesure que sa colère prend le dessus sur elle. « Bien sûr que non Cath, c'était simplement une rencontre à l'école, nous avons parlé de Lily et rien de plus, je t'assure que je ne t'ai rien caché... »
« Sara, ne me prends pas pour une idiote ! Ce type t'envoie des fleurs et te demande en mariage, j'imagine que vous avez partagé autre chose que le relevé de notes de Lily... »
« Catherine, arrête ! » je m'exclame vivement « C'est probablement une erreur ! »
« Ah parce qu'un homme te demande en mariage et pour toi il s'agit d'une simple erreur d'étiquetage ? » lance-t-elle avec sarcasme « Est-ce que tu te fous de moi ? »
Son ton monte, et mon assurance descend aussitôt en flèche. Zack s'est arrêté de jouer et observe silencieusement la scène. Catherine pose les yeux sur lui et plutôt que de laisser éclater sa colère devant le jeune garçon elle pousse un long soupir excédé.
« Je ferais mieux de retourner chez moi... » ajoute-t-elle en se saisissant d'un geste vif de son sac et de son manteau.
Je ne sais pas si je suis plus abasourdie par le message de Raines ou par le fait que Catherine soit en train de me faire une scène pour une chose dont je ne suis pas coupable, mais je reste pétrifiée et incapable de faire un quelconque mouvement pour l'empêcher de partir. Elle est déjà presque à la porte alors que je suis encore plantée au beau milieu du salon, le bouquet dans une main et la lettre dans l'autre. Ce n'est que lorsque sa main se pose sur la clenche de la porte que la sonnette retentit à nouveau. Catherine me lance un regard à la fois furieux et interrogateur avant d'ouvrir.
Quelle n'est pas sa surprise -et la mienne- lorsque apparaît sur le seuil le fameux Dorian Raines, l'enseignant de Lily, essoufflé, tenant dans ses mains un bouquet identique au mien et une lettre typographiée du même genre, sur un papier bleu pastel. Je ne comprends plus rien et m'approche doucement tandis que Catherine le laisse froidement entrer.
« Mesdames, je suis désolé de venir vous déranger comme ça... » commence-t-il, reprenant peu à peu son souffle. Face à l'air légèrement menaçant de Catherine, il se hâte se brandir la lettre devant elle et ajoute « Je n'y suis pour rien, croyez-moi... »
« Vous avez reçu des fleurs aussi ? » je demande, perplexe.
« Ce magnifique bouquet accompagné d'une lettre de demande en mariage de votre part, miss Sidle. Mais je vois que vous avez eu la même chose... » commence-t-il rapidement en observant les deux compositions identiques.
« Mais je n'ai pas envoyé ces fleurs ! » je me défends vivement.
« Moi non plus ! Je me doute qu'il doit y avoir une erreur quelque part, mais ça n'a pas empêché ma femme de me faire une scène mémorable ! » ajoute-t-il d'un air dépité en secouant la tête.
Catherine baisse les yeux et rougit légèrement en réalisant qu'il s'agissait bien d'une erreur, prenant peu à peu conscience d'avoir elle aussi laissé sa colère s'échapper un peu vite.
Je pose les fleurs sur la table et compare les deux lettres. Toutes deux sont tapées à l'ordinateur, avec la même police d'écriture, la même taille, sur des feuilles de même épaisseur. Seuls la couleur du papier et le destinataire changent. « Mais qu'est-ce que ça veut dire ? » je demande sans comprendre.
« Eh bien, si ça ne vient pas de vous ni de moi... » commence-t-il en se grattant nerveusement la nuque « Je ne vois qu'une seule autre personne... »
Je me sens pâlir et mes yeux s'écarquillent à mesure que je réalise que la seule personne que nous connaissons en commun est... « Non, c'est impossible ! » je lance vivement en haussant les épaules.
Raines se racle un instant la gorge. « Miss Sidle, je ne vous en ai pas parlé jusque là parce que je pensais que ça lui passerait, mais depuis quelques semaines Lily n'arrête pas de me parler de vous, dans des termes toujours très élogieux... » commence-t-il évasivement.
Je ne sais pas quelle teinte mon visage peut avoir en cet instant, mais je dois tourner entre le rouge de honte et le pâle de l'horreur. Qu'a-t-elle bien pu aller raconter d'élogieux à mon sujet ?
« Et ces derniers jours » continue Raines « Elle m'a posé beaucoup de questions au sujet de l'amour et de la sexualité. »
« Quel genre de questions ? » Je demande sur la défensive en fronçant les sourcils et en croisant les bras. Ce n'est pas que je me sente réellement remise en cause dans mon rôle de tutrice, mais je ne comprends pas pourquoi Lily préfère aborder ces thèmes avec cet homme plutôt qu'avec moi...
« Eh bien, beaucoup de questions pour savoir si l'amour est immuable ou s'il peut changer, et ce qui peut provoquer ce changement... beaucoup de questions sur l'homosexualité également... » avoue-t-il doucement. « Je suis habitué à ce genre de remarques, beaucoup d'enfants de cet âge se posent ces questions, mais Lily était beaucoup plus précise et beaucoup plus insistante que les autres... »
A mesure que les paroles de l'enseignant imprègnent mon cerveau, certains détails de ces derniers jours me reviennent brusquement en mémoire : Lily me faisant la liste de tous les points que j'ai en commun avec Raines un soir en repartant de l'école ; Lily me vantant les talents en mécanique de son professeur le matin où la voiture a du mal à démarrer ; Lily me posant la philosophique question du 'C'est quoi l'amour ?' que j'élude parce qu'il est trop tard et qu'elle a besoin de dormir...
« J'ai su que les fleurs venaient d'elle parce que je lui ai dit l'autre jour que les sentiments amoureux s'entretiennent souvent par de petites attentions telles que des fleurs que l'on envoie à l'être aimé... » continue-t-il « Mais je ne savais pas qu'elle manigançait un quelconque plan entre vous et moi, je vous assure... »
Mon coeur se serre à mesure que je prends pleinement conscience de ce que Lily espérait depuis probablement des semaines : me faire tomber amoureuse de Raines, et en l'occurrence oublier Catherine.
« Je suis désolée... » Je pousse un long soupir amer. C'est étrange comme dans la tête des enfants tout est toujours très simple. Des fleurs, une demande en mariage, et je suis censée cesser d'aimer Catherine pour accorder toutes mes faveurs à quelqu'un d'autre. Si l'amour était aussi simple, ça n'aurait plus grand intérêt...
« Je ne lui en tiendrais pas rigueur, je sais que Lily traverse une période assez difficile en ce moment, mais si vous pouviez lui en toucher deux mots afin qu'elle ne recommence plus, ça m'arrangerait... » me demande-t-il doucement « Si un événement du genre se reproduit, je sens que ma femme va réellement me mettre à la porte de mon propre appartement ! »
« Je... Elle ne recommencera pas, je vous promets. » je le rassure, rouge de honte.
Lorsque Raines quitte l'appartement, je passe longuement mes mains sur mon visage, observant un instant les deux bouquets et hochant la tête en signe d'incompréhension. « Mais bon sang qu'est-ce qui lui est passé par la tête ? » je soupire profondément. Je ne sais pas si c'est à elle que j'en veux le plus pour avoir échafaudé un tel plan, ou bien à moi pour ne rien avoir vu venir...
Je sens les mains de Catherine serrer doucement les miennes « Je savais qu'elle ne m'aimait pas, mais je ne pensais pas qu'elle essaierait de nous séparer... » soupire-t-elle
Nous restons un moment silencieuses, seulement troublées par le vrombissement des voitures de Zack qui s'est remis à jouer. Je suis tellement emportée par le tourbillon des pensées qui m'agitent que je ne remarque pas le visage de Catherine pâlir peu à peu, jusqu'à ce qu'elle ne lance d'une voix tremblante « Peut-être vaudrait-il mieux qu'on arrête de se voir... »
« Quoi ? » je lâche brusquement ses mains comme si elles venaient de me brûler.
Catherine soupire et, les larmes aux yeux, elle m'explique le fond de sa pensée. « Sara, je n'ai pas l'intention de me battre contre Lily perpétuellement... Nous avons cru que le temps arrangerait les choses, mais il est évident que ça n'arrange rien. J'en souffre, tu en souffres, et il est évident qu'elle en souffre également... Peut-être vaut-il mieux mettre notre relation entre parenthèses le temps que tu règles certaines choses avec elle et que tout rentre dans l'ordre entre vous avant que Linds et moi ne débarquions dans sa vie... »
Je plonge mon regard dans celui de Catherine, incapable de répondre quoi que ce soit tant cette déclaration me coupe le souffle. Nous avons mis tellement de temps à nous trouver, est-elle réellement en train de songer à me quitter à cause de Lily ?
« Hey, je suis rent... » le bruit de la porte nous fait sursauter toutes les deux. Lindsey vient de faire son apparition sur le seuil et s'arrête brusquement lorsqu'elle remarque les larmes de sa mère. Aussitôt son regard se tourne vers moi et elle me lance d'un air dur « Qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Ne t'en mêles pas, Linds, ce n'est rien ! » lance Catherine en essuyant les larmes de son visage du revers de la main.
Le regard inquisiteur de Linds sur moi et l'idée d'une éventuelle rupture -même temporaire- avec Catherine me sont insoutenables. Je sens que je suis sur le point de perdre la femme que j'aime ainsi que la confiance de Lindsey, tout ça à cause d'un plan stupide élaboré par ma nièce. Cette fois les émotions me submergent sans que je ne réussisse à les contrôler et une rage bouillonnante est en train de me gagner. Il est hors de question que je laisse Lily briser tous mes rêves aussi simplement...
Je saisis brusquement les deux lettres et m'avance à grand pas dans le couloir qui mène à la chambre des enfants. Telle une furie, j'ouvre la porte à la volée et je viens me planter devant le lit où Lily est sagement assise.
« Tu peux m'expliquer ce que c'est que ça ? » je hurle en brandissant les deux lettres.
Je sais que je ne devrais pas m'énerver parce que son geste était surement motivé par une réelle souffrance de sa part mais c'est plus fort que moi, la colère me prend à la gorge il m'est impossible de discuter calmement. Lily ne répond rien et m'observe d'un air sombre avant que ses yeux ne retrouvent le sol.
« Mais qu'est-ce que tu pensais, Lily ? Qu'avec des fleurs et une demande en mariage j'allais cesser d'aimer Catherine ? » Je pense que je crie si fort que Cath et les enfants m'entendent depuis le salon, mais c'est vraiment le dernier de mes soucis.
« Oui. » m'annonce-t-elle froidement en plongeant cette fois son regard dans le mien. J'ai l'impression qu'elle est au bord des larmes, mais je ne saurais pas dire si c'est à cause de ma colère, du fait que son plan ait échoué, ou parce qu'elle réalise que son acte m'a profondément blessée.
« Ca ne marche pas comme ça ! » je m'écrie. « L'amour ça ne marche pas comme ça ! Tu ne peux pas me forcer ni forcer qui que ce soit à tomber amoureux... »
Elle reste toujours muette, le regard rivé au sol, et je soupire profondément pour me calmer un peu avant de m'asseoir à ses côtés. Ses yeux sont brillants de larmes mais, en bonne Sidle qu'elle est, Lily ravale rapidement sa tristesse pour n'afficher qu'un air buté et déterminé. « Je ne veux pas que tu l'aimes. » articule-t-elle froidement au bout de quelques secondes, toujours sans me regarder.
« Je m'en fiche que tu ne veuilles pas. » je dis d'une voix calme mais ferme. « J'aime Catherine, ça ne changera pas et tu n'as pas ton mot à dire. »
« Mais moi, je ne l'aime pas. » Son ton devient plus agressif, ses yeux redeviennent sombres et elle serre les poings rageusement. « Et tu peux pas me forcer à l'aimer ! » ajoute-t-elle en plongeant ses yeux dans les miens.
Au delà de la colère, la souffrance que je peux lire dans son regard me brise le coeur et je me sens totalement démunie face à elle. Je ne comprends pas les raisons qui la poussent à considérer Catherine comme une ennemie. « Pourquoi tu ne l'aimes pas ? Qu'a-t-elle fait de mal ? »
« Elle est trop vieille, elle est bête, elle est méchante et je la déteste ! » hurle-t-elle en se levant du lit.
A cet instant, lorsque ses yeux rencontrent les miens, l'image que me renvoie la fillette me fait peur. Son front crispé lui donne une expression féroce digne d'une jeune tigresse, la fureur se lit dans ses yeux noirs, les veines de son cou et de ses bras sont saillantes, et ses poings serrés semblent être le seul rempart encore capable de contenir péniblement toute cette colère, cette souffrance qui cherche à sortir...
« C'est faux et tu le sais... » je murmure dans un souffle alors que ma voix est en train de me quitter. Lily me ressemble tellement que j'ai l'impression de me revoir à son âge et la vision n'en est que plus traumatique.
« Mais tu comprends rien ! » hurle-t-elle « Je ne veux pas de Catherine ! C'est un papa que je veux, une vraie famille comme avant ! »
Je me fige un instant lorsque ses paroles résonnent dans mes oreilles, et je sens inexorablement les larmes me monter aux yeux. Je réalise à cet instant qu'il me sera impossible de donner à ma nièce ce qu'elle désire le plus, impossible d'apaiser ses souffrances, et la douleur est cuisante dans ma poitrine. J'ai l'impression d'avoir tout raté. « Je ne pourrais jamais, Lily... » ma voix s'étouffe dans un léger sanglot.
« Je te déteste ! » hurle-t-elle, en larmes, avant de faire tomber dans un violent geste du bras toute l'étagère de jeux. « Je te déteste, Sara ! »
Son poing s'écrase violemment contre le mur, et sa main arrache d'un geste sec tous ses dessins que nous avions affichés sur le mur quelques jours plus tôt. Cette fois ma nièce semble perdre le contrôle de ses émotions et ne peut faire autrement que de laisser sa colère éclater au grand jour. Je ne reconnais plus Lily tellement la rage déforme son visage. En proie à une douleur furieuse, ses larmes roulent sur son visage tandis qu'elle fait voler à travers la chambre tout ce qui se trouve à portée de sa main. Elle me hurle de quitter la chambre, hurle qu'elle me déteste, menace de fuguer, et chacune de ses paroles se plante en ma chair comme une lame affûtée. Je reste immobile quelques instants, frappée par l'ampleur de sa colère. J'ai l'amère impression de me retrouver des années en arrière, lorsque j'avais son âge et que les colères auto-destructrices étaient la seule façon que je trouvais pour exorciser ma souffrance. Je suis paralysée par la peur et l'envie de fuir, déchirée entre le sentiment d'avoir tout raté et l'envie de disparaître, mais je ne peux pas me résoudre à la laisser seule, j'ai trop peur qu'elle se blesse.
Je m'approche alors doucement d'elle et la prend dans mes bras pour contenir sa colère. Je sais qu'à cet instant elle semble me détester et qu'elle va m'en vouloir encore plus, mais quelle que soit sa douleur, je ne sais pas de quoi elle est capable et je ne veux pas qu'elle n'en vienne à retourner cette agressivité contre elle. Elle hurle de plus belle lorsqu'elle sent mes bras l'agripper fermement, entravant ses mouvements. Elle me demande de la renvoyer à Brooklyn, elle essaie de se dégager avec une puissance incroyable, et je ne sais pas où je trouve la force de la contenir comme je le fais. Quelques fois ses poings, ses pieds ou sa tête viennent heurter mon corps, mais je ne ressens plus rien, comme si elle m'avait déjà anéantie. J'attends juste que l'orage passe.
Alors, tandis qu'elle hurle qu'elle me déteste et qu'elle se débat pour échapper à mon étreinte, je lui murmure que je l'aime et je la serre un peu plus fort en la priant de se calmer.
Il faut encore de longues minutes de lutte acharnée avant que sa fureur ne s'apaise et que je sente son corps se détendre peu à peu. Ses cris perdent de leur intensité et sont progressivement remplacés par de longs sanglots étouffés dans lesquels elle pleure la mort de ses parents.
Je desserre doucement mon étreinte et passe tendrement ma main sur son front brûlant, avant de la porter jusqu'à son lit. Ses pleurs se font plus espacés, ses gémissements ne sont plus que des murmures. Au bord de l'épuisement, les yeux fermés, elle semble enfin prête à s'endormir. Je tiens sa main encore quelques minutes. J'écoute ses pleurs et j'attends que sa respiration redevienne régulière, sans rien dire. Lorsqu'enfin je suis certaine qu'elle est plongée dans un profond sommeil, je pose mes lèvres sur son front une dernière fois et je quitte enfin sa chambre, épuisée.
à suivre...
