« S'il te plaît... Apprivoise-moi ! »

Chapitre 14

19 février – Las Vegas, NV

Le soleil n'est pas encore tout à fait levé. L'appartement est encore obscur et silencieux et, plongée dans un demi-sommeil, je profite de mes derniers instants matinaux dans les bras de Catherine. Depuis que nous avons officiellement annoncé notre relation aux enfants il y a presque un mois, nous sommes plus libres d'être enfin ensemble et de nous afficher devant eux, même si nous ne vivons pas encore sous le même toit. J'avais presque oublié qu'il n'y avait rien de plus merveilleux que de me réveiller en sa compagnie, ressentir la chaleur de son corps contre le mien, respirer sa peau, la sentir s'éveiller sous mes caresses. Tandis que mes pensées se perdent un instant, mes lèvres effleurent doucement son épaule et mon bras se glisse par dessus sa taille pour aller caresser son ventre, lui arrachant quelques doux gémissements endormis.

« Saraaaaa ! »

Une voix enfantine et le bruit assourdissant de la porte de ma chambre qui s'ouvre à la volée me font immédiatement sursauter. Avant que je n'ai eu le temps de réagir, une lumière vive foudroie brusquement mes yeux et je sens le lit se mouvoir sous nos corps.

« Sara, j'ai faim ! »

Il faut quelques secondes à mes yeux pour s'habituer à la lumière et distinguer nettement la silhouette de Zack, qui a réussi à grimper sur le lit et à s'asseoir à nos côtés.

« Zack... la lumière... » je balbutie d'une voix ensommeillée alors que Cath pousse un léger grognement et plaque son visage sur l'oreiller pour éviter l'éclairage abrupt.

Ce n'est que lorsque je me redresse et que le drap glisse légèrement sur mes épaules que je réalise que Catherine et moi sommes entièrement nues sous les couvertures et que la situation est quelque peu gênante face au jeune garçon. Je remonte pudiquement l'étoffe en espérant que Zack n'y a pas prêté attention mais c'est peine perdue...

« Oh ! » commence-t-il, les yeux rivés sur mes épaules « T'as même pas mis de pyjama cette nuit ! » termine-t-il avec une expression mi-amusée, mi-étonnée.

« Zack, je t'ai déjà dit qu'il faut frapper à la porte avant d'entrer... » je soupire en rougissant.

« Mais j'ai très faim ! » m'explique-t-il d'une faible voix.

Bien que je ne vois absolument aucun rapport entre sa faim et le respect de notre intimité, je préfère ne pas m'étendre sur le sujet pour le moment. Il faudra à nouveau que je remette les choses au clair avec lui sur ce point, ainsi que sur mon besoin d'être réveillée de façon plus pacifiste que la lumière dans la figure accompagné de ses cris. « Va préparer la table, j'arrive dans cinq minutes... » je dis pour le faire patienter.

Il descend aussitôt du lit et fonce directement dans la cuisine. Je me laisse retomber la tête sur l'oreiller et passe une main dans le dos de Catherine.

« Désolée... » je murmure doucement.

Elle ouvre lentement les yeux et plonge son regard dans le mien. « Dommage, j'ai l'impression que tu avais autre chose en tête... » souffle-t-elle d'une voix rauque et lascive alors qu'un sourire se dessine au coin de ses lèvres.

Je l'embrasse, me serre contre elle et passe lentement ma main le long de ses formes. Je dessine du bout des doigts les courbes de sa taille, de ses hanches, ses fesses, et elle s'étire voluptueusement à ce contact. Je plonge alors ma bouche au creux de son cou, et...

« Saraaaaaa ! Tu viens ? »

L'appel de Zack me ramène brusquement à moi et je soupire profondément en me redressant. « Et merde... » je murmure, dépitée.

« Il vaudrait mieux que tu y ailles avant qu'il ne revienne. » me dit-elle sans cesser de sourire. « Je vais me préparer et je vous rejoins ensuite ! »

J'enfile rapidement un tee-shirt et un short, puis me lève enfin. A contre-cœur, je prends la direction de la cuisine et termine avec Zack la préparation du petit déjeuner.

Catherine et moi sommes tendrement enlacées dans le canapé, prétexte à de légères caresses et de doux baisers. Comme tous nos jours de congés, ce dimanche sera passé extrêmement rapidement. L'après-midi touche déjà à sa fin et Lindsey ne devrait plus tarder à rentrer. Elle a passé la journée chez une amie dont la mère devrait la déposer devant mon appartement d'ici une demie-heure. Au moins, il y en a une qui aura pu profiter du soleil aujourd'hui, ce qui n'est pas notre cas. Feignant encore de douloureux maux de ventre, Lily n'a pas quitté sa chambre et a refusé de sortir prendre l'air. Nous sommes donc tous restés cloîtrés dans mon petit appartement...

A nos côtés, la langue tirée et l'air concentré, Zack ajoute les derniers blocs de bois pour parfaire la construction d'un édifice bancal qu'il appelle fièrement 'château'. Mais à peine a-t-il posé la dernière pièce que le bruit de la sonnette le fait sursauter et toute sa construction s'écroule. Il pousse un léger soupir de frustration et nous adresse une moue dépitée avant de courir à la porte pour ouvrir, piqué par la curiosité.

C'est un jeune homme blond aux cheveux bouclés et aux petites lunettes qui apparaît sur le seuil, tenant dans ses bras un large bouquet de roses parfaitement rouges.

« Bonjour ! » commence-t-il gaiement face au petit garçon « Est-ce que ta maman est là ? » ajoute-t-il en vérifiant machinalement l'adresse sur un petit calepin brun.

« Ben non... » répond Zack en haussant les épaules, comme s'il s'agissait d'une évidence « Ma maman elle est morte avec papa la dernière fois. »

Le livreur s'immobilise brutalement et, frappé par la crudité de la réponse, observe Zack en cherchant dans ses yeux le signe d'une quelconque blague d'enfant. Je me hâte de me lever et me précipite à ses côtés près de la porte. C'est avec inquiétude que le regard du jeune homme passe de Zack à moi. Sans prononcer le moindre mot, il me tend le bouquet, me fait rapidement signer un récépissé, nous adresse un vague signe de tête en guise d'au-revoir et se dépêche de quitter l'étage. Je crois que quand j'aurais rappelé à Zack de frapper avant d'entrer quelque part, je ferais bien de lui demander également d'éviter d'annoncer de but en blanc que ses parents sont décédés...

Je soupire en fermant la porte, tandis que Zack retourne à sa construction. Respirant un instant l'agréable parfum qui se dégage du bouquet, je m'approche de Catherine, un sourire béat plaqué sur mes lèvres.

« Merci pour les fleurs, elles sont magnifiques... »

Elle semble hésiter un instant avant de répondre « Ca ne vient pas de moi... »

Je pose à nouveau les yeux sur le bouquet et mon sourire se fane aussitôt. A part Catherine je n'ai absolument aucune idée de qui pourrait m'envoyer ces magnifiques roses rouge... Mon regard parcourt alors attentivement la composition et je finis par distinguer au milieu de toutes les fleurs une petite enveloppe rose pastel dont je me saisis rapidement. Catherine m'observe anxieusement. L'enveloppe ne comporte que mon prénom, écrit malhabilement à l'encre dorée. Je l'ouvre rapidement et mon visage se fige lorsque je découvre le message typographié : 'Avec tout mon amour, voulez-vous m'épouser ? Dorian Raines'

Piquée par la curiosité, Catherine se lève et vient me rejoindre. Elle déchiffre le message par dessus mon épaule. « Qui est ce Raines ? » me demande-t-elle, incertaine.

« Je... Je n'en connais qu'un, c'est l'enseignant de Lily... » je dis en cherchant mentalement s'il existe un autre Dorian Raines dans mon entourage...

Elle examine un instant le bouquet et la lettre « Et... Tu le connais si bien que ça ? » Bien qu'elle fasse son possible pour que sa voix reste neutre, je remarque clairement l'angoisse qui se cache derrière ces quelques mots.

« Non, je l'ai vu deux ou trois fois à l'école ces dernières semaines, ça ne peut pas être lui... » je répète en haussant les épaules. C'est vrai, depuis l'incident avec Jimmy Ortiz j'ai dû retourner voir Raines deux fois, simplement pour m'assurer que tout était rentré dans l'ordre avec ma nièce. Pas de quoi aboutir à une demande en mariage...

« Mais... » Ses sourcils se froncent et son ton devient plus ferme. « Tu lui as laissé croire que tu étais intéressée, ou bien il t'a fait des avances ? »

« Non ! » je réponds, légèrement irritée.

« Alors quoi ? Vous avez terminé votre rendez-vous dans un bar, ou chez lui ? » Je crois que son inquiétude est en train de se changer brusquement en jalousie.

Mon visage se décompose à mesure que sa colère prend le dessus sur elle. « Bien sûr que non Cath, c'était simplement une rencontre à l'école, nous avons parlé de Lily et rien de plus, je t'assure que je ne t'ai rien caché... »

« Sara, ne me prends pas pour une idiote ! Ce type t'envoie des fleurs et te demande en mariage, j'imagine que vous avez partagé autre chose que le relevé de notes de Lily... »

« Catherine, arrête ! » je m'exclame vivement « C'est probablement une erreur ! »

« Ah parce qu'un homme te demande en mariage et pour toi il s'agit d'une simple erreur d'étiquetage ? » lance-t-elle avec sarcasme « Est-ce que tu te fous de moi ? »

Son ton monte, et mon assurance descend aussitôt en flèche. Zack s'est arrêté de jouer et observe silencieusement la scène. Catherine pose les yeux sur lui et plutôt que de laisser éclater sa colère devant le jeune garçon elle pousse un long soupir excédé.

« Je ferais mieux de retourner chez moi... » ajoute-t-elle en se saisissant d'un geste vif de son sac et de son manteau.

Je ne sais pas si je suis plus abasourdie par le message de Raines ou par le fait que Catherine soit en train de me faire une scène pour une chose dont je ne suis pas coupable, mais je reste pétrifiée et incapable de faire un quelconque mouvement pour l'empêcher de partir. Elle est déjà presque à la porte alors que je suis encore plantée au beau milieu du salon, le bouquet dans une main et la lettre dans l'autre. Ce n'est que lorsque sa main se pose sur la clenche de la porte que la sonnette retentit à nouveau. Catherine me lance un regard à la fois furieux et interrogateur avant d'ouvrir.

Quelle n'est pas sa surprise -et la mienne- lorsque apparaît sur le seuil le fameux Dorian Raines, l'enseignant de Lily, essoufflé, tenant dans ses mains un bouquet identique au mien et une lettre typographiée du même genre, sur un papier bleu pastel. Je ne comprends plus rien et m'approche doucement tandis que Catherine le laisse froidement entrer.

« Mesdames, je suis désolé de venir vous déranger comme ça... » commence-t-il, reprenant peu à peu son souffle. Face à l'air menaçant de Catherine, il se hâte se brandir la lettre devant elle et ajoute « Je n'y suis pour rien, croyez-moi... »

« Vous avez reçu des fleurs aussi ? » je lui demande, perplexe.

« Ce magnifique bouquet accompagné d'une lettre de demande en mariage de votre part, miss Sidle. Mais je vois que vous avez eu la même chose... » commence-t-il rapidement en observant les deux compositions identiques.

« Mais je n'ai pas envoyé ces fleurs ! » je me défends vivement.

« Moi non plus ! Je me doute qu'il doit y avoir une erreur quelque part, mais ça n'a pas empêché ma femme de me faire une scène mémorable ! » ajoute-t-il d'un air dépité en secouant la tête.

Catherine baisse les yeux et rougit légèrement en réalisant qu'il s'agissait bien d'une erreur, prenant peu à peu conscience d'avoir elle aussi laissé sa colère s'échapper un peu vite.

Je pose les fleurs sur la table et compare les deux lettres. Toutes deux sont tapées à l'ordinateur, avec la même police d'écriture, la même taille, sur des feuilles de même épaisseur. Seuls la couleur du papier et le destinataire changent. « Mais qu'est-ce que ça veut dire ? » je demande sans comprendre.

« Eh bien, si ça ne vient pas de vous ni de moi... » commence-t-il en se grattant nerveusement la nuque « Je ne vois qu'une seule autre personne... »

Je me sens pâlir et mes yeux s'écarquillent à mesure que je réalise que la seule personne que nous connaissons en commun est... « Non, c'est impossible ! » je lance vivement en haussant les épaules.

Raines se racle un instant la gorge. « Miss Sidle, je ne vous en ai pas parlé jusque là parce que je pensais que ça lui passerait, mais depuis quelques semaines Lily n'arrête pas de me parler de vous, dans des termes toujours très élogieux... » commence-t-il évasivement.

Je ne sais pas quelle teinte mon visage peut avoir en cet instant, mais je dois tourner entre le rouge de honte et le pâle de l'horreur. Qu'a-t-elle bien pu aller raconter d'élogieux à mon sujet ?

« Et ces derniers jours » continue Raines « Elle m'a posé beaucoup de questions au sujet de l'amour et de la sexualité. »

« Quel genre de questions ? » Je demande sur la défensive en fronçant les sourcils et en croisant les bras. Ce n'est pas que je me sente réellement remise en cause dans mon rôle de tutrice, mais je ne comprends pas pourquoi Lily préfère aborder ces thèmes avec cet homme plutôt qu'avec moi...

« Eh bien, beaucoup de questions pour savoir si l'amour est immuable ou s'il peut changer, et ce qui peut provoquer ce changement... beaucoup de questions sur l'homosexualité également... » avoue-t-il doucement. « Je suis habitué à ce genre de remarques, beaucoup d'enfants de cet âge se posent ces questions, mais Lily était beaucoup plus précise et beaucoup plus insistante que les autres... »

A mesure que les paroles de l'enseignant imprègnent mon cerveau, certains détails de ces derniers jours me reviennent brusquement en mémoire : Lily me faisant la liste de tous les points que j'ai en commun avec Raines un soir en repartant de l'école ; Lily me vantant les talents en mécanique de son professeur le matin où la voiture a du mal à démarrer ; Lily me posant la philosophique question du 'C'est quoi l'amour ?' que j'élude parce qu'il est trop tard et qu'elle a besoin de dormir...

« J'ai su que les fleurs venaient d'elle parce que je lui ai dit l'autre jour que les sentiments amoureux s'entretiennent souvent par de petites attentions telles que des fleurs que l'on envoie à l'être aimé... » continue-t-il « Mais je ne savais pas qu'elle manigançait un quelconque plan entre vous et moi, je vous assure... »

Mon cœur se serre à mesure que je prends pleinement conscience de ce que Lily espérait depuis probablement des semaines : me faire tomber amoureuse de Raines, et en l'occurrence oublier Catherine.

« Je suis désolée... » Je pousse un long soupir amer. C'est étrange comme dans la tête des enfants tout est toujours très simple. Des fleurs, une demande en mariage, et je suis censée cesser d'aimer Catherine pour accorder toutes mes faveurs à quelqu'un d'autre. Si l'amour était aussi simple, ça n'aurait plus grand intérêt...

« Je ne lui en tiendrais pas rigueur, je sais que Lily traverse une période assez difficile en ce moment, mais si vous pouviez lui en toucher deux mots afin qu'elle ne recommence plus, ça m'arrangerait... » me demande-t-il doucement « Si un événement du genre se reproduit, je sens que ma femme va réellement me mettre à la porte de mon propre appartement ! »

« Je... Elle ne recommencera pas, je vous promets. » je le rassure, rouge de honte.

Lorsque Raines quitte l'appartement, je passe longuement mes mains sur mon visage, observant un instant les deux bouquets et hochant la tête en signe d'incompréhension. « Mais bon sang qu'est-ce qui lui est passé par la tête ? » je soupire profondément. Je ne sais pas si c'est à elle que j'en veux le plus pour avoir échafaudé un tel plan, ou bien à moi pour ne rien avoir vu venir...

Je sens les mains de Catherine serrer doucement les miennes « Je savais qu'elle ne m'aimait pas, mais je ne pensais pas qu'elle essaierait de nous séparer... » soupire-t-elle

Nous restons un moment silencieuses, seulement troublées par le vrombissement des voitures de Zack qui s'est remis à jouer. Je suis tellement emportée par le tourbillon des pensées qui m'agitent que je ne remarque pas le visage de Catherine pâlir peu à peu, jusqu'à ce qu'elle ne lance d'une voix tremblante « Peut-être vaudrait-il mieux qu'on arrête de se voir... »

« Quoi ? » je lâche brusquement ses mains comme si elles venaient de me brûler.

Catherine soupire et, les larmes aux yeux, elle m'explique le fond de sa pensée. « Sara, je n'ai pas l'intention de me battre contre Lily perpétuellement... Nous avons cru que le temps arrangerait les choses, mais il est évident que ça n'arrange rien. J'en souffre, tu en souffres, et il est clair qu'elle en souffre également... Peut-être vaut-il mieux mettre notre relation entre parenthèses le temps que tu règles certaines choses avec elle et que tout rentre dans l'ordre entre vous avant que Linds et moi ne débarquions dans vos vies... »

Je plonge mon regard dans celui de Catherine, incapable de répondre quoi que ce soit tant cette déclaration me coupe le souffle. Nous avons mis tellement de temps à nous trouver, est-elle réellement en train de songer à me quitter à cause de Lily ?

« Hey, je suis rent... » le bruit de la porte nous fait sursauter toutes les deux. Lindsey vient de faire son apparition sur le seuil et s'arrête brusquement lorsqu'elle remarque les larmes de sa mère. Aussitôt son regard se tourne vers moi et elle me lance d'un air dur « Qu'est-ce qu'il se passe ? »

« Ne t'en mêles pas, Linds, ce n'est rien ! » lance Catherine en essuyant les larmes de son visage du revers de la main.

Le regard inquisiteur de Linds sur moi et l'idée d'une éventuelle rupture -même temporaire- avec Catherine me sont insoutenables. Je sens que je suis sur le point de perdre la femme que j'aime ainsi que la confiance de Lindsey, tout ça à cause d'un plan stupide élaboré par ma nièce. Cette fois les émotions me submergent sans que je ne réussisse à les contrôler et une rage bouillonnante est en train de me gagner. Il est hors de question que je laisse Lily briser tous mes rêves aussi simplement...

Je saisis brusquement les deux lettres et m'avance à grand pas dans le couloir qui mène à la chambre des enfants. Telle une furie, j'ouvre la porte à la volée et je viens me planter devant le lit où Lily est sagement assise.

« Tu peux m'expliquer ce que c'est que ça ? » je hurle en brandissant les deux lettres.

Je sais que je ne devrais pas m'énerver parce que son geste était surement motivé par une réelle souffrance de sa part mais c'est plus fort que moi, la colère me prend à la gorge il m'est impossible de discuter calmement. Lily ne répond rien et m'observe d'un air sombre avant que ses yeux ne retrouvent le sol.

« Mais qu'est-ce que tu pensais, Lily ? Qu'avec des fleurs et une demande en mariage j'allais cesser d'aimer Catherine ? » Je pense que je crie si fort que Cath et les enfants m'entendent depuis le salon, mais c'est vraiment le dernier de mes soucis.

« Oui. » m'annonce-t-elle froidement en plongeant cette fois son regard dans le mien. J'ai l'impression qu'elle est au bord des larmes, mais je ne saurais pas dire si c'est à cause de ma colère, du fait que son plan ait échoué, ou parce qu'elle réalise que son acte m'a profondément blessée.

« Ca ne marche pas comme ça ! » je m'écrie. « L'amour ça ne marche pas comme ça ! Tu ne peux pas me forcer ni forcer qui que ce soit à tomber amoureux... »

Elle reste toujours muette, le regard de nouveau rivé au sol, et je soupire profondément pour me calmer un peu avant de m'asseoir à ses côtés. Ses yeux sont brillants de larmes mais, en bonne Sidle qu'elle est, elle ravale rapidement sa tristesse pour n'afficher qu'un air buté et déterminé. « Je ne veux pas que tu l'aimes. » articule-t-elle froidement au bout de quelques secondes, toujours sans me regarder.

« Je m'en fiche que tu ne veuilles pas. » je dis d'une voix calme mais ferme. « J'aime Catherine, ça ne changera pas et tu n'as pas ton mot à dire. »

« Mais moi, je ne l'aime pas. » Son ton devient plus agressif, ses yeux redeviennent sombres et elle serre les poings rageusement. « Et tu ne peux pas me forcer à l'aimer ! » ajoute-t-elle en plongeant ses yeux dans les miens.

Au delà de la colère, la souffrance que je peux lire dans son regard me brise le cœur et je me sens totalement démunie. Je ne comprends pas les raisons qui la poussent à considérer Catherine comme une ennemie. « Pourquoi tu ne l'aimes pas ? Qu'a-t-elle fait de mal ? »

« Elle est trop vieille, elle est bête, elle est méchante et je la déteste ! » hurle-t-elle en se levant du lit.

A cet instant, lorsque ses yeux rencontrent les miens, l'image que me renvoie la fillette me fait peur. Son front crispé lui donne une expression féroce digne d'une jeune tigresse, la fureur se lit dans ses yeux noirs, les veines de son cou et de ses bras sont saillantes, et ses poings serrés semblent être le seul rempart encore capable de contenir péniblement toute cette colère qui cherche à sortir...

« C'est faux et tu le sais... » je murmure dans un souffle alors que ma voix est en train de me quitter. Lily me ressemble tellement que j'ai l'impression de me revoir à son âge et la vision n'en est que plus traumatique.

« Mais tu comprends rien ! » hurle-t-elle « Je ne veux pas de Catherine ! C'est un papa que je veux, une vraie famille comme avant ! »

Je me fige un instant lorsque ses paroles résonnent dans mes oreilles, et je sens inexorablement les larmes me monter aux yeux. Je réalise à cet instant qu'il me sera impossible de donner à ma nièce ce qu'elle désire le plus, impossible d'apaiser ses souffrances, et la douleur est cuisante dans ma poitrine. J'ai l'impression d'avoir tout raté. « Je ne pourrais jamais, Lily... » ma voix s'étouffe dans un léger sanglot.

« Je te déteste ! » hurle-t-elle, en larmes, avant de faire tomber dans un violent geste du bras toute l'étagère de jeux. « Je te déteste, Sara ! »

Son poing s'écrase violemment contre le mur, et sa main arrache d'un geste sec tous ses dessins que nous avions affichés quelques jours plus tôt. Cette fois ma nièce semble perdre le contrôle de ses émotions et ne peut faire autrement que de laisser sa colère éclater au grand jour. Je ne reconnais plus Lily tellement la rage déforme son visage. En proie à une douleur furieuse, ses larmes roulent sur ses joues tandis qu'elle fait voler à travers la pièce tout ce qui se trouve à portée de sa main. Elle me hurle de quitter la chambre, hurle qu'elle me déteste, menace de fuguer, et chacune de ses paroles se plante en ma chair comme une lame affûtée. Je reste immobile quelques instants, frappée par l'ampleur de sa colère. J'ai l'amère impression de me retrouver des années en arrière, lorsque j'avais son âge et que les colères auto-destructrices étaient la seule façon que je trouvais pour exorciser ma souffrance. Je suis paralysée par la peur et l'envie de fuir, déchirée entre le sentiment d'avoir tout raté et l'envie de disparaître, mais je ne peux pas me résoudre à la laisser seule, j'ai trop peur qu'elle n'aille trop loin.

Je m'approche alors doucement d'elle et la prends dans mes bras pour contenir sa colère. Je sais qu'à cet instant elle semble me détester et je sais aussi qu'elle va m'en vouloir encore plus, mais quelle que soit sa douleur, je ne sais pas de quoi elle est capable et je ne veux pas qu'elle n'en vienne à retourner cette agressivité contre elle.

Elle hurle de plus belle lorsqu'elle sent mes bras l'agripper fermement, entravant ses mouvements. Elle me demande de la renvoyer à Brooklyn, elle essaie de se dégager avec une puissance incroyable, et je ne sais pas où je trouve la force de la contenir comme je le fais. Quelques fois ses poings, ses pieds ou sa tête viennent heurter mon corps, mais je ne ressens plus rien, comme si elle m'avait déjà anéantie. J'attends juste que l'orage passe. Alors, tandis qu'elle hurle qu'elle me déteste et qu'elle se débat pour échapper à mon étreinte, je lui murmure que je l'aime et je la serre un peu plus fort en la priant de se calmer.

Il faut encore de longues minutes de lutte acharnée avant que sa fureur ne s'apaise et que je sente son corps se détendre peu à peu. Ses cris perdent de leur intensité et sont progressivement remplacés par de longs sanglots étouffés dans lesquels elle pleure la mort de ses parents.

Je desserre doucement mon étreinte et passe tendrement ma main sur son front brûlant, avant de la porter jusqu'à son lit. Ses pleurs se font plus espacés, ses gémissements ne sont plus que des murmures. Au bord de l'épuisement, les yeux fermés, elle semble enfin prête à s'endormir. Je tiens sa main encore quelques minutes. J'écoute ses pleurs et j'attends que sa respiration redevienne régulière, sans rien dire. Lorsqu'enfin je suis certaine qu'elle est plongée dans un profond sommeil, je pose mes lèvres sur son front une dernière fois et je quitte enfin la petite pièce.

J'arpente mécaniquement les quelques mètres du couloir qui me séparent de ma chambre tandis que les larmes affluent de nouveau à mes yeux. J'approche lentement une main de mon visage pour les essuyer mais je n'y parviens même pas. Je suis épuisée, la crise de Lily a été si violente que j'ai l'impression que mes dernières forces m'ont abandonnées…

Je ferme les yeux et me laisse tomber lourdement sur le bord de mon lit. Si je fais le bilan de la journée, je crois que j'ai tout gagné : Lily me déteste, Catherine veut me quitter, et j'imagine sans peine que si je reste quelques semaines de plus avec les enfants Zack finira bien par me haïr lui aussi…

Je soupire longuement. Pour une fois dans ma vie j'étais heureuse. Pour une seule et unique fois j'avais ce que j'avais toujours souhaité : une famille... Mais il faut croire que finalement le bonheur n'est pas fait pour moi, puisque j'ai encore réussi à tout gâcher. J'ai fait pleurer Lily, ainsi que Catherine. J'ai le sentiment d'être incapable de les rendre heureuses l'une comme l'autre. Je me sens juste vide, inutile et impuissante.

Je m'allonge sur le lit et ferme doucement les yeux. Les images de ces dernières heures me reviennent inlassablement à l'esprit, les larmes de Catherine et les cris de Lily martelant sans cesse mon coeur. Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi perdue dans mes pensées mais je ne reviens à moi que bien plus tard, lorsque quelqu'un fait bouger le lit en s'asseyant à mes cotés. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir qu'il s'agit de Cath.

« Lindsey va donner son bain à Zack, ensuite elle le fera souper. » me murmure simplement la petite blonde.

« Elle n'est pas obligée de le faire, je vais descendre m'occuper de lui. » je dis en ouvrant les yeux.

« Ca lui fait plaisir de le faire, elle adore Zack et il me semble qu'il l'aime bien aussi » me répond-elle dans un haussement d'épaule.

Je me redresse lentement sur le lit et ne peut empêcher un léger sourire à son égard « Tu veux dire qu'il l'adore... Depuis qu'il connaît Lindsey, je n'entends plus que son prénom du matin au soir… » je marque une légère pause avant d'ajouter « Et quand il ne parle pas d'elle, il parle de toi ! »

Catherine me sourit à son tour « J'ai au moins apprivoisé l'un des Sidle. » murmure-t-elle.

« Tu m'as apprivoisée moi aussi... » je réplique doucement « Deux Sidle sur trois, ce n'est pas si mal ! »

« Peut être, mais ce n'est pas suffisant… » me réponds elle tristement avant de glisser doucement sa main dans mienne.

Ses doigts s'entremêlent aux miens dans un geste si doux et si naturel que j'en reste sans voix. Je sais que c'est stupide mais je n'arrive toujours pas à croire que nos mains s'emboîtent si facilement…si parfaitement… et je ne parle même pas de nos deux corps l'un contre l'autre.

Je me laisse aller à la sensation et ne peut retenir un léger soupir. Comment pourrai-je vivre sans elle ? Comment peut-elle penser une seule seconde à mettre un terme à notre bonheur ? Je sais qu'être parent implique des sacrifices, de grands sacrifices, mais cela ne veut pas dire que je dois arrêter de vivre ! Je ne suis pas prête à sacrifier Catherine, pas prête à piétiner mon amour pour elle. Cela peut paraître égoïste vis à vis de Lily mais je ne peux pas envisager les choses autrement, Catherine est ma planche de salut, celle qui sait me rassurer et me redonner confiance en moi. Elle m'aide à me tenir debout pendant les tempêtes, c'est elle qui me pousse à vouloir toujours plus. Elle est mon âme, mon cœur, ma famille et ça, Lily doit le comprendre. Je ne peux pas lui laisser le choix, c'est comme si elle me demandait de m'amputer d'une partie de moi, la plus belle partie de moi...

J'aime ma nièce de tout mon cœur et je serai prête à mourir pour elle. Mais je ne peux pas lui rendre sa vie d'avant, je ne peux pas lui rendre ses parents, je ne fais malheureusement pas de miracles. Je ne suis que moi, Sara Sidle et je n'ai rien d'autre à lui offrir que ce que je suis...

« Est-ce que Linds est en colère après moi ? » je demande timidement. « Elle aussi va me détester parce que je ne suis pas à la hauteur de ce qu'elle attend et qu'elle pense que tu mérites mieux ? » je continue d'une voix peu sure en réalisant que j'ai quitté le salon comme une furie tout à l'heure sans la moindre explication.

« Non, je lui ai parlé et elle n'est pas en colère après toi. Elle a très bien compris la situation. Elle fera de son mieux pour me soutenir, pour nous soutenir quelle que soit la décision qu'on prendra et, crois-le ou non, tu es ce qui est arrivé de mieux dans ma vie depuis bien longtemps et Linds le sait... » me répond-elle sincèrement « Je t'aime Sara, et Lindsey t'aime aussi. Elle a simplement peur pour sa pauvre vieille maman… » finit-elle dans un sourire amer.

Chaque fois que ces mots sortent de la bouche de Catherine mon souffle se fait plus court et mon cœur bat la chamade… Catherine m'aime... Je resserre doucement ma main autour de la sienne.

« Tu n'es pas vieille Cath. » je murmure à son oreille. « Tu es magnifique et Lindsey est une fille formidable… »

« J'ai beaucoup de chance de l'avoir. Mais tu sais quelque chose me dit que Lily deviendra elle aussi une incroyable jeune fille, il faut juste que tu lui laisses du temps. »

« Je ne sais plus quoi faire avec elle... » je soupire amèrement.

« Elle a besoin d'un peu de temps Sara, sa vie est en perpétuel changement depuis des mois, elle a besoin de se sentir aimée, de comprendre qu'elle a une vraie place dans ta vie, et ça risque d'être encore un peu long. Elle est comme toi, elle a du mal à faire confiance au gens mais quand tu auras réussi à percer sa carapace, votre complicité sera sans limite… »

J'acquiesce d'un hochement de tête avant de finalement me décider à lui poser la question qui me hante depuis quelques heures « Et en attendant, qu'est-ce qu'on fait pour nous deux ? »

« Je ne sais pas Sara, je n'ai pas toutes les réponses… » me répond-elle honnêtement.

Mon coeur se serre une nouvelle fois. « Je ne veux pas que tu sortes de ma vie, même pour quelques jours ou pour quelques semaines, tu fais partie de moi Catherine, j'ai besoin que tu sois là. » je dis en étreignant sa main un peu plus fort. « Si tu pars maintenant, cela signifie que Lily sera parvenue à ses fins, elle aura obtenu ton départ, et ce ne serait pas juste pour Zack et Lindsey, ces deux là s'adorent... Puis ça ne serait pas juste pour nous… On ne peut pas reculer maintenant, on doit faire front ensemble. »

Je reprends brièvement ma respiration mais ne lui laisse pas le temps de répondre « Lily doit comprendre qu'elle est de mon sang, qu'elle est de ma famille et que je l'aime mais que Lindsey et toi faites aussi partie de cette fichue famille, que ça lui plaise ou non. Tu as toujours été là pour Lily, tu as risqué ta vie pour elle, elle n'a pas le droit de te traiter comme ça, elle te doit au moins le respect... Qu'elle ne t'apprécie pas c'est une chose mais elle te doit le respect… »

Je n'arrête pas de parler de peur que Catherine ne profite de l'une de mes pauses pour m'annoncer qu'elle me quitte. Je ne serais pas de taille à encaisser ce coup, ce serait une épreuve dont jamais je n'aurai la force de me relever.

« Sara… » elle essaie doucement de m'interrompre mais je ne la laisse pas faire.

« Ne me laisse pas Catherine, je ne peux pas prendre le risque de te perdre. Et si…et si Lily n'accepte jamais mes sentiments pour toi, et si tu te lasses de m'attendre….et si… » Mon cerveau bouillonne à mesure qu'une multitude d'idées catastrophiques surgissent dans mon esprit.

« Sara… » cette fois elle m'appelle plus fermement.

Je sens mes yeux se remplir de larmes et mon corps se tendre entièrement. Catherine est ma force, mon équilibre, je sais que sans elle je ne suis plus rien. Je ferme les yeux tant je redoute les quelques mots qu'elle s'apprête à prononcer...

« Si tu veux de moi à tes côtés alors je serai là, je ne vais nulle part ! Je serai là… » me dit-elle avant de caresser doucement ma joue de sa main libre.

Je suis partagée entre une douce euphorie et une furieuse envie de pleurer. Elle reste…

Et rien que de savoir qu'elle fera front avec moi face à Lily, je sens mes forces revenir peu à peu. Avec Catherine à mes côtés je sais que nous finirons pas traverser cette crise, je sais que nous nous en sortirons. Un sourire béat se mêle aux larmes de mon visage tandis que mes yeux se perdent dans les siens.

Je sais que Cath est une partie du problème en ce qui concerne Lily, mais quelque chose en moi me porte à croire qu'elle est aussi une partie de la solution. Personne ne peut résister bien longtemps à Catherine Willows, je suis bien placée pour le savoir. L'espoir s'empare à nouveau de moi alors que je reprends sa main dans la mienne. Il va falloir du temps à Lily pour se faire à l'idée d'une nouvelle famille, mais je suis convaincue que Catherine saura adoucir le tempérament de ma nièce et qu'elle trouvera le moyen de se faire accepter et respecter. Et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour abonder dans ce sens. Notre union est notre force, et même si nous devons batailler contre vents et marées pour atteindre notre objectif, nous le ferons ensemble et c'est ce qui m'importe le plus...

« Je t'aime Cath… » je lui souris avant de l'embrasser doucement et de basculer sur le lit avec elle.

Il est tard lorsque des bruits de voix qui résonnent dans l'appartement me tirent de mon sommeil. Tendrement enlacée dans mes bras, Catherine dort toujours et je peux entendre le bruit serein de sa respiration. Elle pousse un léger soupir de frustration lorsque je me dégage de son étreinte, puis se tourne de l'autre côté du lit sans même ouvrir les yeux. Je me lève lentement, dans la pénombre, les yeux encore ensommeillés, et prend la direction du grand couloir d'où semblent provenir les voix. Il ne me faut pas plus de quelques mètres avant d'apercevoir une faible lumière émanant de la cuisine. Je m'arrête un instant, silencieuse, et je tend l'oreille avec curiosité.

« Tiens, bois ça. » Je reconnais sans peine la voix de Lindsey. « Ca va te calmer un peu et t'aider à te rendormir. »

« Merci. » lui répond en écho la petite voix de Lily.

Je m'approche précautionneusement de quelques mètres jusqu'à distinguer leurs silhouettes dans la pièce à côté. Je reste immobile, attentive à leurs gestes et à leurs paroles. Je sais qu'il est très mal élevé d'écouter aux portes, mais je n'ai pas revu Lily depuis sa crise et je suis inquiète pour elle. Je voudrais juste tenter de savoir si elle va mieux et, par la même occasion, savoir si elle m'en veut toujours autant. Ma nièce est assise à la table, un mug de liquide fumant entre les mains. Lindsey la rejoint quelques secondes plus tard et s'assied à ses côtés.

« Est-ce que tu veux parler ? » hasarde l'adolescente d'une voix douce.

Je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire à cette remarque presque maternelle. Je sais que Lindsey est un ange avec Zack et qu'elle prend très à coeur le rôle protecteur de grande soeur vis à vis de mes neveux.

La fillette ne répond rien mais hausse les épaules en poussant un soupir.

« Tu sais... » commence alors Lindsey qui ne se laisse pas démonter par le mutisme de ma nièce « Moi aussi j'ai perdu mon père. »

Je sens Lily se raidir légèrement à cet aveu, et son regard profond cherche aussitôt celui de Lindsey. « T'avais quel âge ? » demande-t-elle, brusquement intéressée.

« Neuf ans. » soupire-t-elle amèrement « Il s'est fait tirer dessus, et on n'a pas réussi à trouver le coupable... » Lindsey n'ajoute rien et je suis soulagée de voir qu'elle ne m'en veut plus de n'avoir pu trouver le réel meurtrier de son père.

Les sourcils froncés, les yeux de Lily ne cessent de fixer l'adolescente comme si elle cherchait à savoir si elle pouvait s'ouvrir à elle.

« Je ne dis pas ça pour me faire plaindre » la rassure Lindsey. « Je veux juste que tu saches que je sais combien c'est difficile de perdre une partie de sa famille... »

Lily ne dit rien pendant un long moment, avant de baisser les yeux et de répliquer d'une voix triste « Mais c'est pas pareil, tu as encore ta mère... »

« Oui, et tu as Zack et Sara... »

Lily hausse brièvement les épaules d'un air triste « Zack préfère que ce soit toi, sa soeur. »

« Bien sûr que non ! Pourquoi penses-tu ça ? »

« Dès que tu es là, il m'oublie et préfère passer tout son temps avec toi... » soupire ma nièce

Lindsey prends le temps de boire une gorgée de sa tisane brûlante avant de répliquer « Ce n'est pas qu'il m'aime plus que toi, mais admets quand même que tu n'es pas des plus joviales lorsque ma mère et moi sommes là. Zack n'est qu'un petit garçon, il préfère aller du côté des personnes prêtes à jouer avec lui... »

Lily hausse les épaules et ne répond rien, les yeux dans le vide.

« T'as pas à être jalouse. Tu es sa soeur, il le sait et il t'aime pour ce que tu es... » reprend Lindsey d'un ton doux. « Tu sais la situation est difficile pour tout le monde. Reconstruire une famille, ce n'est pas évident. J'aime beaucoup Sara, j'adore ton frère et je suis sure que tu es quelqu'un de bien quand tu ne fais pas la tête. Cette famille n'est pas forcément celle dont je rêvais, mais ma mère est heureuse comme ça et tout se passe tellement bien que finalement ça me convient aussi... »

La fillette hoche la tête d'un air peu convaincu, alors Lindsey poursuit « Il ne s'agit plus des liens du sang, Lily, c'est juste le fait d'être bien ensemble. J'aimerai que tu te sentes aussi bien que nous tous... Nous n'attendons que ça, et Sara en particulier, ça lui fait mal de savoir que tu ne veux pas de la famille qu'elle te propose. »

Lily réfléchit un instant, avant de pousser un triste soupir « De toute façon c'est trop tard, Sara doit me détester maintenant... Je suis sure qu'elle va me renvoyer au foyer, et elle aura bien raison parce que j'ai été trop méchante avec elle... »

« Ne sois pas trop dure avec toi. Sara t'aime énormément. Même si tu lui as fait mal, même si tu l'as faite pleurer, elle serait incapable de te détester. »

« Tu crois ? »

Le ton incertain de la fillette et sa voix tremblante me brisent le coeur. Je me rends compte finalement qu'en quelque mois j'ai très peu appris de Lily, et que je ne connais même pas ses plus grandes peurs...

« J'en suis sure ! » reprend Lindsey. « Je sais que ce n'est pas facile mais il va falloir que tu te fasses à l'idée que tes parents ne pourront pas revenir et que tu dois les garder juste dans ton coeur. Crois-moi, ça ne sert à rien de chercher une famille qui leur ressemble, parce que ça ne sera jamais pareil et ça risque de te faire souffrir plus qu'autre chose. » continue-t-elle, avant de poser sa main sur la poitrine de Lily en ajoutant « Mais tous les bons souvenirs avec eux resteront gravés là pour toujours. »

Sans que je ne sache réellement pourquoi, je sens les larmes me monter aux yeux en entendant les paroles si rassurantes de Lindsey. Je suis à la fois soulagée de savoir que Lily est calmée et de voir que Linds a su trouver les mots justes pour instaurer un réel dialogue avec elle. Finalement, la muraille qui enceint le coeur de Lily semble commencer à montrer quelques signes de faiblesse...

Je respire un grand coup et chasse les quelques larmes qui roulent sur mon visage. Je crois que ce n'est pas la peine de continuer à les espionner, j'en ai entendu assez pour me rassurer. Prudemment, je me retire de mon poste d'observation et je laisse les filles terminer seules leur conversation.

20 février, Las Vegas, NV

La petite pièce est encore plongée dans la pénombre lorsque j'y pénètre à pas feutrés. Les interstices des stores filtrent la faible lumière du jour qui se lève à peine. J'avance prudemment jusqu'au bout de la chambre, portant un regard attendri sur mes neveux encore endormis, puis je tire doucement les rideaux, laissant ainsi entrer la lumière du jour. Zack émet un faible grognement et se frotte vigoureusement les yeux avant de poser son regard encore embué de sommeil sur moi. Je l'embrasse silencieusement et tire la couverture encore chaude pour l'asseoir sur mes genoux.

« Catherine t'attends à la cuisine, je crois qu'elle a préparé des pancakes aujourd'hui... » je murmure doucement à son oreille en lui enfilant une paire de chaussettes propres.

Lentement le petit garçon hoche la tête et, son vieil ourson blanc à la main, il quitte la chambre en direction de la cuisine. Je le regarde s'éloigner un instant avant de m'approcher prudemment de Lily. Je m'étonne de la trouver encore complètement endormie ; d'ordinaire, elle se réveille dès que j'entre dans la chambre. Je passe lentement une main sur son visage et dans ses cheveux en murmurant son prénom afin de la réveiller le plus doucement possible jusqu'à ce qu'enfin elle pousse un léger soupir et ouvre péniblement les yeux.

« Hey ! » je lui lance doucement. « C'est l'heure de se lever, ma grande... »

Elle s'étire longuement et pose ses yeux sur les miens, sans dire un mot. La tristesse de ses yeux me surprend aussitôt, ainsi que les cernes qui ornent ses paupières. Instinctivement je passe une main sur son front.

« Tu ne te sens pas bien ? » je lui demande d'un ton légèrement inquiet.

« Pas trop. » me répond-t-elle d'une faible voix.

Je hoche légèrement la tête et la contemple un instant. Je ne suis pas sure qu'elle soit réellement malade, elle ne semble pas avoir de fièvre. Pourtant, à voir ses yeux marqués et son visage encore légèrement rougi, je suis certaine qu'elle ne me ment pas et qu'elle ne se sent vraiment pas bien. J'imagine que son trouble est plutôt lié à la crise d'hier soir, et c'est compréhensible vu comme elle semblait épuisée lorsque je l'ai bordée.

« Est-ce que tu préfères rester là aujourd'hui, plutôt que d'aller à l'école ? » je hasarde au bout d'un instant.

Elle hésite, semblant peser intérieurement le pour et le contre, puis elle acquiesce fébrilement d'un signe de tête sans que son regard ne quitte le mien.

« Alors je vais rester avec toi... » je lui murmure doucement en l'embrassant tendrement sur le front. « Mais pour le moment essaie de te rendormir, tu as l'air d'avoir encore sommeil. »

Elle hoche à nouveau la tête et se replonge au fond du lit. Je remonte alors doucement la couverture sur ses épaules et quitte la chambre sans bruit en direction de la cuisine où Catherine et Zack se trouvent.

« Lily ne se sent pas bien. » j'annonce en franchissant le seuil de la pièce.

« Avec ce qui s'est passé hier, ça ne m'étonne pas vraiment... » me lance doucement Catherine en terminant son café.

Je hoche doucement la tête. « Je vais la laisser dormir et je pense que je vais rester ici avec elle aujourd'hui, si ça ne t'ennuie pas de... »

Je n'ai pas le temps de terminer ma phrase que Cath me coupe « Ne t'en fais pas, je vais déposer Zack à l'école en emmenant Linds au lycée. » me dit-elle en souriant, avant d'ajouter rapidement « Et je retournerai chez moi ensuite. »

Mon coeur s'emballe rapidement. « Non, non tu peux rester, ce n'est pas ce que je voulais dire... »

Je n'ai pas envie qu'elle pense que je ne veux pas d'elle, surtout pas après ce que nous nous sommes dit hier...

Elle se lève doucement et vient m'embrasser en souriant « Je sais, Sara. Mais je préfère vous laisser seules, je crois que vous avez certaines choses à vous dire... » me rassure-t-elle.

Je pousse un léger soupir de soulagement en la remerciant alors que dans un dernier clin d'oeil Catherine s'éloigne de moi en direction de la salle de bains. Je prends alors la main de Zack et je me dépêche d'aller le préparer pour l'école.

La matinée est déjà bien avancée et je suis occupée dans le salon à remplir la paperasse pour le labo lorsque le bruit des pas pas feutrés de Lily me tire de mes dossiers. Lorsque je me retourne, j'aperçois sa frêle silhouette immobile à l'autre bout du salon. Je peux sentir son malaise de là où je suis. Ses grands yeux noirs se plongent aussitôt dans les miens mais elle ne bouge pas ni ne prononce le moindre mot, comme figée sur place. Je lui fais signe de me rejoindre, et j'attends qu'elle grimpe à mes côtés sur le sofa avant de la serrer dans mes bras et de pousser un long soupir.

J'aimerai savoir tout ce qui peut se tramer dans cette petite tête, connaître toutes les peurs qui la dévorent.

« Est-ce que tu te sens mieux ? »

Elle ne répond rien, comme si elle ne m'avait pas réellement entendue, puis lance d'une voix fluette : « Tu n'es pas fâchée. » Ce n'est pas une question qu'elle me pose mais bien une constatation qui la laisse pensive.

« Non. » je murmure doucement. « Est-ce que je devrais ? »

Elle hausse les épaules et baisse les yeux « Tu pourrais, j'ai été méchante avec toi hier... »

Son air triste me serre le coeur. Je sais qu'elle s'en veut d'avoir laissé éclater sa colère au grand jour, mais je ne peux pas lui en vouloir. Je sais trop ce que c'est que d'être dépassée par ses émotions. « Tu pensais vraiment tout ce que tu as dit hier ? » je me contente de demander, connaissant déjà sa réponse.

Un éclair de panique traverse ses yeux et c'est un regard brillant de larmes qu'elle pose à nouveau sur moi « Non ! » répond-t-elle rapidement. « Non, je ne le pensais pas... Je suis désolée de t'avoir dit tout ça, c'était pas vrai... »

« Je sais. » je la coupe brusquement « C'est pour ça que je ne suis pas fâchée Lily, je sais que tu ne le pensais pas. »

Elle tourne tristement le regard avant de continuer « Mais Lindsey m'a dit que tu avais pleuré quand même, à cause de moi. »

Une nouvelle fois je soupire profondément. « J'ai pleuré pour plusieurs raisons... Tes mots m'ont fait mal, c'est vrai, mais ce qui m'a fait le plus mal, c'est de réaliser que tu n'aimais pas Catherine, et que tu étais prête à retourner à Brooklyn à cause de ça. »

« Je suis désolée... » souffle-t-elle à voix basse.

« Non, c'est moi qui le suis... » je murmure « Je n'aurais pas dû proposer à Catherine et Linds de venir aussi souvent sans être certaine que tu les apprécies. C'est juste que... »

Je m'arrête un instant, cherchant les mots justes pour expliquer ce que je ressens et combien la situation me pèse à cette fillette de neuf ans.

Lily braque de grands yeux interrogateurs sur moi et attend silencieusement que je reprenne la parole. Je lui adresse un faible sourire et la prend tendrement dans mes bras. « C'est juste que j'aime vraiment Catherine, tu sais. Je la trouve gentille, intelligente, belle, amusante et... je ne sais pas, je l'aime, c'est comme ça. » je dis en haussant les épaules.

Lily acquiesce d'un léger signe de tête, m'encourageant silencieusement à continuer.

« Et toi Lily, comme Catherine, vous êtes deux personnes qui me rendent heureuses. Je n'ai pas envie de choisir entre elle et toi, tu comprends ? Je voudrais vous garder toutes les deux, avec Zack et Lindsey, mais... » ma voix se brise à nouveau et je prends une profonde inspiration pour tenter de me calmer. Cette fois les larmes ne sont plus très loin. « Mais je ne sais pas ce que je dois faire et... et je ne veux pas te perdre ni perdre Catherine alors... je suis un peu perdue... » je termine d'une voix tremblante.

« Je suis désolée » murmure-t-elle à nouveau en se blottissant contre moi. « Je ne voulais pas te faire pleurer, tu sais... Et je ne veux pas retourner à Brooklyn. Je suis bien ici, avec Zack et toi... » Elle prend une profonde inspiration avant de continuer « Je regrette... Je regrette tout ce que j'ai dit sur Catherine. En vérité, moi aussi je la trouve jolie et je sais qu'elle n'est pas méchante... » avoue-t-elle doucement, avant d'ajouter d'une triste voix « Mais j'étais juste en colère parce que je voulais une famille comme avant... »

« C'est une chose que je ne pourrais jamais te donner... » je murmure tristement.

« Je sais. » me dit-elle d'un ton qui semble osciller entre le dépit et la compréhension. « Lindsey m'a expliqué que je devais arrêter de vouloir la même famille qu'avant parce que je serais toujours déçue. Papa et maman sont morts et personne ne les remplacera, parce que c'est impossible... » termine-t-elle la voix chargée d'émotion.

Je passe lentement une main dans ses cheveux pour tenter de la rassurer, et nous restons un moment silencieuses.

« Je vais faire des efforts ! » me dit-elle au bout de quelques instants.

« Des efforts ? »

« Pour Catherine. Je ne te promets pas que ça va marcher, mais je vais faire des efforts pour qu'on s'entende. Si tu l'aimes tant que ça, c'est qu'elle doit être quelqu'un de bien... »

« Elle l'est ! » je réponds en souriant.

Les enfants sont endormis. Tout est calme. Catherine est adossée à la tête du lit, le dos calé contre plusieurs oreillers, concentrée sur la lecture d'un énorme roman. Il est tard et la chambre n'est plus éclairée que par sa faible lampe de chevet. Je suis allongée à côté d'elle, mon visage reposant contre sa hanche. Mes paupières sont closes et je suis prête à m'endormir. C'est alors que quelqu'un frappe à la porte de la chambre.

« Sara ? » La petite voix de Lily me revient en écho de derrière la porte.

J'ouvre péniblement les yeux et m'apprête à lui demander d'entrer lorsque Catherine pose son livre et me murmure doucement dans un doux baiser sur le front « Repose toi, je m'en occupe ! ». J'acquiesce d'un léger mouvement de tête et ma tête retombe lourdement sur l'oreiller.

« Entre, Lily ! » demande Catherine.

Ma nièce ouvre doucement la porte et reste timidement sur le seuil. « Sara dort déjà ? » demande-t-elle à voix basse. J'hésite un instant à me relever mais je sens la main de Cath se poser sur moi, comme si elle me priait silencieusement de ne pas bouger.

« Oui, que se passe-t-il ? » lui demande-t-elle.

« Je... j'ai fait un cauchemar, je voulais juste... » Ses mots se perdent. « Non, c'est rien... » termine-t-elle en se retournant dans un haussement d'épaules.

« Est-ce que tu veux que je te prépare un chocolat pour t'aider à te rendormir ? » propose Catherine

Lily semble hésiter quelques secondes, avant d'accepter d'un signe de tête. « J'aimerai bien. »

Catherine se lève aussitôt et quitte la chambre avec ma nièce. Piquée par la curiosité, je me lève à mon tour et m'approche de la cuisine. Lily a préparé les mugs et a pris place sur une chaise, tandis que Catherine s'active à la préparation de leur chocolat.

« Tu fais les chocolats chauds comme ma maman faisait, avec une casserole et tout. » commence la fillette d'un air un peu absent.

Catherine se retourne un instant, comme surprise « Oui, c'est comme ça que l'on fait le chocolat chaud : on fait chauffer le lait, et ensuite on ajoute le chocolat ! »

« Sara ne fait pas comme ça ! » continue Lily en fronçant légèrement les sourcils.

« Oh ? Et comment fait-elle ? » demande Catherine, mi-intriguée, mi-amusée.

« Ben, elle prend les briques de lait chocolaté du réfrigérateur et elle met au micro-ondes ! » explique Lily dans un haussement d'épaules alors que Catherine se met à rire doucement.

« Tiens ! » lui dit Catherine en versant dans son mug le chocolat fumant « Fais attention, c'est chaud... »

« Merci » lui répond poliment ma nièce en soufflant sur sa boisson.

Quelques minutes s'écoulent silencieusement sans qu'aucune ne prenne la parole, toutes deux le regard perdu dans leur chocolat, jusqu'à ce que Lily annonce d'une voix penaude :

« Je m'excuse pour ce que j'ai dit hier... »

Catherine plonge son regard dans le sien et acquiesce machinalement d'un signe de tête.

« J'ai dit ça sans réfléchir et juste parce que j'étais en colère, mais en fait je sais que tu n'es ni méchante, ni horrible, ni vieille... Sara m'a dit que ça t'avait fait mal de l'entendre et je suis désolée, c'est pas ce que je voulais... »

« Tu nous a fait mal à Sara et moi, oui. » répond Catherine d'un ton solennel en reposant sa tasse sur la table. « Et j'apprécie tes excuses. »

Lily hoche légèrement la tête et prend une gorgée de son chocolat. Catherine l'observe un instant, cherchant intérieurement un moyen d'entamer une conversation sérieuse avec elle sans pour autant lui faire peur.

« J'aime Sara tu sais, au moins autant qu'elle m'aime. » finit-elle par annoncer.

A ces mots, Lily relève la tête de son mug et plonge son regard sombre dans celui de Catherine.

« Nous avons mis très longtemps à nous trouver elle et moi... Presque sept ans... Et je t'assure que c'est long, sept ans ! »

Ma nièce acquiesce d'un vague signe de tête, sans réellement voir où Catherine veut en venir.

« Mais maintenant que nous sommes ensemble, que nous nous aimons et que nous voulons toutes les deux construire quelque chose de sérieux... » Son regard s'intensifie et c'est d'un ton à la fois grave et doux qu'elle ajoute, comme une mise en garde : « Je ne te laisserai pas tout gâcher, Lily. »

Ma nièce ne répond rien et baisse les yeux. La main de Catherine vient alors doucement se poser sur la sienne « Sara t'aime, mais elle m'aime aussi... Je sais que ce n'est pas facile pour toi, je ne suis pas Sara et je ne suis pas tes parents. Je prends une place dans ta vie que tu ne voulais peut-être pas m'accorder, mais... »

Lily lève à nouveau la tête et son regard croise celui de Catherine. « Je sais... » murmure-t-elle. « Sara m'a expliqué... Elle a besoin de nous deux, et ça la rendra triste si tu n'est pas là, comme elle serait triste si je partais. »

« Exactement. » lui répond Cath dans un signe de tête. « Et je n'ai pas envie qu'elle soit triste, et j'imagine que toi non plus... Alors il va peut-être falloir un peu de temps, mais nous allons apprendre à nous connaître, à passer du temps ensemble, et peut-être même finir par nous apprécier... Qu'en dis-tu ? » termine-t-elle dans un sourire.

Pour la première fois de la soirée, je sens le visage de Lily se détendre un peu et, lorsque Catherine se lève et vient la prendre dans ses bras, je sens mon coeur s'alléger d'un poids. Après un dernier regard dans leur direction, je repars dans ma chambre sur la pointe des pieds. Finalement, j'ai l'impression que le vent tourne et que la vie, enfin, se décide à me sourire. J'espère qu'avec le temps les tensions vont finir par s'apaiser, et que le coeur de Lily va finir par s'ouvrir à nous...

24 Mars, Las Vegas

Quelques semaines se sont écoulées depuis les derniers évènements. Quelques semaines de bonheur auxquelles j'ose à peine croire et durant lesquelles le sourire ne m'a pratiquement pas quitté. Je vis maintenant avec la femme que j'aime, mes neveux que je chéris, et Lindsey que j'adore. Cette famille à laquelle j'avais si souvent rêvé se matérialise peu à peu sous mes yeux, et chaque jour qui passe renforce un peu plus les liens que nous avons tous tissés.

D'un geste rapide j'ouvre le réfrigérateur pour y mettre les restes de la soirée. A mes côtés, Lindsey se charge de remplir le lave-vaisselle des monceaux d'assiettes empilées près de l'évier. Il est très tard, les derniers invités viennent de nous quitter, l'anniversaire de Lily a été une fête réussie.

J'ai l'impression de planer, que tout cela n'est pas réel, je ne parviens pas à croire que je puisse être sereine, pour la première fois de ma vie. Lindsey me lance un bref sourire avant de m'annoncer qu'elle en a terminé avec la vaisselle et qu'elle file à la salle de bains avant d'aller dormir. Elle m'embrasse rapidement avant de disparaître de ma vue.

Je termine rapidement de ranger le reste du salon, puis lentement je m'approche de la chambre des enfants, d'où émane une lumière feutrée et de faibles bruits de voix. Sans un mot, je viens m'appuyer légèrement contre le montant de la porte grande ouverte et observe un instant la scène qui se déroule sous mes yeux. Face à moi, assise en tailleur au milieu de la pièce baignée d'une lumière chaude et tamisée, Catherine se tient, un livre entre les mains. Elle ne remarque même pas ma présence tant elle semble concentrée sur sa lecture. Le temps semble s'être brusquement arrêté ici et rien ne trouble le silence de la pièce si ce n'est sa voix douce et suave racontant aux enfants les aventures du Petit Prince. De chaque côté de Catherine, chacun dans leur lit, Zack et Lily écoutent religieusement leur conteuse, prêts à s'endormir.

« - Si tu veux un ami, apprivoise moi !
- Que faut-il faire? dit le petit prince.
- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'oeil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...»

Mes yeux dérivent lentement de Lily à Catherine, et de Catherine à Zack. Oui, le chemin n'a pas été facile, mais il ne l'est jamais n'est-ce pas ?

De toute cette année, je retiens simplement que j'ai obtenu plus que ce que je n'avais jamais osé désirer. Catherine et moi avons finalement réussi à nous trouver, à nous apprivoiser. Il nous a fallu du temps, mais nous marchons aujourd'hui dans la même direction et cette simple pensée me rend heureuse. Je n'ai jamais aimé quelqu'un comme j'aime Catherine, et personne ne m'avait aimé autant qu'elle le fait. Quant aux enfants, y compris Lindsey, leur irruption dans ma vie a été une véritable bénédiction, même si le parcours était semé d'embûches. Chacun a dû se remettre en question et donner un peu de soi pour que les choses avancent, mais finalement ça en valait la peine parce que nous avons finalement réussi à nous apprivoiser, et maintenant je ne peux plus imaginer ma vie sans eux.

Ainsi aujourd'hui, je sais que j'ai tout ce dont j'ai toujours rêvé : un foyer chaleureux, des gens qui m'aiment, une famille.

Le reste n'a plus réellement d'importance, et tout ce qu'il me reste à faire...

« - Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...
- Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir. »

Dans l'oeil brillant de Lily sur le point de s'endormir, sur le visage angélique de Zack déjà parti au pays des songes, dans le sourire de Cath qui termine sa lecture et embrasse tendrement les enfants en les bordant une dernière fois, je sais ce qu'il me reste à faire.

Je n'ai plus qu'à prendre soin de ces roses qui composent le bouquet de ma vie...

FIN