Re-Née, Chapitre 2
« Excusez-moi…pardon…pourriez-vous m'indiqu-…s'il-vous-plaît...excusez-moi ?... »
Les passants allaient et venaient sans faire vraiment attention à elle. Paris était immense ! Et tous ces gens qui passaient sans même lui adresser un regard !...Des marchands, des badauds, des paysans, des nobles, des soldats, des bourgeois…La ville était animée d'un salmigondis d'habitants aussi affairés les uns que les autres.
Il est vrai qu'avec ces vêtements campagnards, Renée avait du mal à se faire prendre au sérieux. Mais il avait fallu ce qu'il avait fallu ! Dès le lendemain de sa fuite, sa famille s'était mise à se recherche. La nouvelle avait circulé très rapidement : on recherche Renée d'Herblay, jeune aristocrate blonde, mince, yeux bleus…Elle avait réussi à dérober les vêtements d'un gamin d'une douzaine d'années qui, malgré son jeune âge, avait abandonné ses hardes et s'ébattait amoureusement avec une femme deux fois plus âgée que lui... On cherchait une femme? Ils ne trouveraient qu'un garçon! Elle avait donc abandonné sa jolie robe bleue, enserré sa poitrine sous un épais bandage, attaché ses cheveux à la garçonne et tâché de se faire passer pour un jeune paysan marchant paisiblement sur la route menant à la capitale.
Dieu merci, Paris n'était pas très loin de Noisy-le-sec ; Après une demi-journée de marche sous un agréable soleil de fin d'automne, elle avait pu se fondre dans la masse parisienne très facilement. Il s'agissait maintenant de trouver le palais du roi et l'informer de ce qu'elle savait.
« Excusez-moi, » demanda-t-elle encore une fois. « Pourriez-vous m'indiquer où est le palais de Sa Majesté ? » Son nouvel interlocuteur portait l'épée à son côté, et était vêtu une casaque rouge. Un tel militaire saurait sûrement où habite le roi !
« Vous voulez parler du Louvre, j'imagine ? » L'homme la toisa du regard avec un air sévère. « Qu'a à faire un gamin au Louvre ? »
Au moins, il ne semblait pas avoir deviné qu'elle était une fille. « Je dois parler au roi,» répondit Renée.
Surpris de cette réponse incongrue, l'homme éclata bruyamment de rire. Attirant l'attention de ses compères, également vêtus de rouge, ceux-ci lui demandèrent la raison de son hilarité. Entre deux rires, il parvint finalement à leur répondre.
« Ce gamin- ou je devrais plutôt dire cette gamine- veut se rendre au Louvre pour s'entretenir avec Sa Majesté ! » Ce qui provoqua le rire des autres hommes. Abandonnant la politesse et s'adressant alors à Renée plus familièrement, il poursuivit. « As-tu une lettre de recommandation ? »
« N-non… »
Les hommes s'esclaffèrent de plus belle. « Ah, ces manants ! Ils se croient tout permis ! » Il reporta son attention sur la jeune femme qui déjà baissait les yeux et rougissait de honte en essayant de disparaître sous son chapeau. Pardieu, Renée ! tu es plus maline que cela !... Ce que je peux être bête parfois… « Et que veux-tu lui dire, au roi ? » L'homme se penchait presque au-dessus d'elle, la faisant reculer d'inconfort.
« Ce…cela ne vous regarde pas ! » répondit-elle sur la défensive.
« Au contraire, cela nous regarde ! » Les quatre hommes la regardaient maintenant, et de par leurs regards où luisaient une lueur malfaisante, ils n'avaient plus l'air de plaisanter. « Nous sommes chargés de la sécurité de Son Éminence…Et votre comportement est pour le moins SUSPECT. »
Effrayée, elle reculait lentement. Elle avait perçu le mouvement de leurs mains se posant sur les pommeaux de leurs épées. Elle devait fuir, et vite ! Sinon il la jetterait certainement en prison ...ou pire, la renverrait chez elle. Tout mais pas ça !
Tournant rapidement les talons, elle s'enfuit en courant. Mais elle n'avait pas fait trois pas qu'elle buta contre un autre homme… ou plutôt contre un géant ! L'homme la dépassait d'au moins trois têtes, et sa carrure massive lui donnait l'air d'un ogre. Quoique l'ogre en question semblait plutôt affectueux, surtout avec les sombres boucles qui encadraient son visage et ses petits yeux rieurs.
Encore plus mal à l'aise, elle se confondit en excuses.
« P-p-pardonnez-moi, monsieur! » balbutia-t-elle à son endroit.
« Y'a pas de mal, petit ! » répondit le costaud, bonasse.
« Je te tiens ! »
Une poigne solide attrapa son épaule. Elle ne put retenir un cri de douleur mêlé de frayeur. Derrière elle, les gardes du cardinal la menaçaient de leurs épées. « Tu vas nous suivre ! » En relâchant sa poigne, le garde la fit tomber contre le pavé.
«Je vous jure que je ne complote aucunement contre le roi, ni contre Son Éminence ! » implora-t-elle, presque désespérée.
Pauvre idiote ! Avilie-toi comme une vulgaire va-nus-pied, maintenant ! Ça m'apprendra à ne pas réfléchir avant de poser des questions !
« Qu'importe ! Tais-toi et suis-nous !»
« Attendez ! »
Le géant s'avançait vers le groupe, son allure plus qu'imposante faisant taire ses interlocuteurs. « La sécurité de Sa Majesté dépend de sa garde personnelle. C'est donc à nous, mousquetaires du roi, de se charger de cette affaire ! »
« Un mousquetaire ! À la bonne heure ! » Oubliant la jeune femme à leurs pieds, ils tournèrent leur attention sur le nouvel arrivant. « Qu'attendez-vous pour dégainer, monsieur? En garde ! »
« Quoi ? Vous oseriez bafouer l'édit contre les duels ? » Sa voix tonitruante était teintée d'ironie. « Je croyais que c'était Son Éminence elle-même qui avait instaurée cette loi ? »
Cette remarque fit rager les soldats, qui durent admettre malgré eux que leur adversaire avait raison.
« Je m'occupe de ce freluquet, » poursuivit ledit mousquetaire en pointant Renée. « On ne badine pas avec la sécurité de Sa Majesté ! »
« Très bien, » grommela un des gardes après un moment de silence. Il s'éloigna et les autres le suivirent en rechignant.
Le mousquetaire attendit qu'ils soient hors de vue pour s'adresser à Renée. « Vous l'avez échappé belle, mon petit ! »
« M…Merci pour tout. » Elle se leva et machinalement tenta de retenir les pans de sa robe pour faire une révérence. Réalisant trop tard qu'elle n'en portait effectivement aucune, elle colla rapidement ses bras le long de son corps, penchant la tête le plus bas possible afin d'éviter que l'homme ne réalise à quel point elle rougissait.
Remarquant ce geste étrange, le visage de l'inconnu devint perplexe. « Toutefois, les gardes du cardinal ont raison : votre attitude est pour le moins douteuse ! »
Renée, silencieuse, se maudissait intérieurement, mais refusait de bouger, gardant toujours les yeux rivés au sol. Agit comme un homme. Agit comme un homme !...
« Pourquoi voulez-vous parler au roi ? »
Dois-je lui faire confiance ? Il avait certes l'air des plus sympathiques…et puis, si elle voulait se tirer d'affaires, elle devait décidément se trouver des alliés.
« J'ai des informations importantes à lui transmettre, » répondit-elle simplement, tentant d'être aussi vague que possible.
« Voyez-vous ça ! » répondit-il, remettant un sourire sur ses lèvres. Il s'approcha de Renée et posa sa grosse main sur son épaule, son poids écrasant presque la jeune fille. Ce geste la fit sursauter et lever les yeux vers lui. « Malheureusement, je crains fort que ce ne soit possible. »
Elle soupira de découragement et détourna le regard.
« Toutefois, » reprit le géant, « je vous suggère de vous adresser au capitaine de sa garde. S'il juge vos informations pertinentes, il s'arrangera pour vous introduire auprès de Sa Majesté. »
« C'est vrai ? » demanda-t-elle les yeux pleins d'espoir.
« Je ne garanti rien ! »
Cette réponse suffit à Renée. « Et où puis-je trouver le capitaine, monsieur ? »
« Suivez-moi ! Nous allons chez monsieur de Tréville ! » Il enfourcha son cheval qu'il avait laissé à quelques mètres de lui et tendit la main à Renée… qui la regardait ne sachant quoi en faire. « Vous montez derrière moi, ou vous préférez courir à ma suite ? »
« Euh…oui. » Elle attrapa cette poigne puissante, monta en croupe derrière l'homme et s'accrocha fermement à son pourpoint tandis qu'il éperonnait son cheval. Le bruit des sabots de la monture claquant contre le payé était assourdissant, quoique l'animal n'allait qu'au trot. L'homme ne semblait pas s'en incommoder puisqu'il engagea la conversation.
« Au fait, je suis Porthos, apprenti-mousquetaire du roi ! »
Quel drôle de nom ! Ça ressemble plus à un surnom tiré tout droit d'une épopée grecque…
« Et vous ? » finit-il par lui demander, voyant qu'elle ne répondait rien.
« Re… » NON ! Il ne faillait pas qu'elle révèle son nom, bien que sa sonorité pouvait très bien être autant masculine que féminine. En plus que sa famille la recherchait… Elle se tut alors.
« Très bien ! » fit-il en remarquant son obstination silencieuse. « Alors choisissez-en un ! Je ne vais pas vous appelez 'mon petit' tout le temps ! »
Choisir un nom ?...
Ils passèrent tout prêt d'une échoppe où une femme à la peau très foncée vendait fleurs et autres denrées étrangères.
« Oh, des amaryllis ! » fit Renée subitement, reconnaissant une des fleurs qu'elle avait vues dans l'ouvrage de botanique africaine qu'avait ramené de voyage un de ses cousins.
« Quoi ? Amaris ? » demanda Porthos dans le brouhaha de la foule. « D'accord, ça me va ! »
Elle allait le corriger mais se retint, le bruit environnant étant trop intense pour soutenir une quelconque conversation sans se mettre à crier pour se faire comprendre.
A suivre.
