Re-Née, Chapitre 3
Porthos arrêta bientôt son cheval devant une taverne située dans une rue beaucoup plus déserte. Le brouhaha incessant de la foule était encore audible, malgré ce certain éloignement.
« Monsieur de Tréville habite ici ?... » questionna Renée, déconcertée, en descendant lentement de la monture, les yeux rivés sur l'établissement anonyme. Décidément, les mousquetaires étaient des hommes hauts en couleurs !
Porthos rit bruyamment. « Que nenni ! Nous nous arrêtons pour manger ! »
« Manger ?! » s'écria-t-elle presque, sidérée.
« Mais oui !…le capitaine est sorti pour la matinée. Quand bien même nous y allions sur le champ, vous ne pourriez lui parler maintenant, » expliqua-t-il en descendant du cheval à son tour. « Allons, cessez cette bouderie de fillette et venez vous sustenter avec moi ! Vous êtes maigre à faire peur…et les femmes sont très jolies ici, vous verrez !... » fit-il avec un clin d' œil.
Elle roula les yeux au ciel en suivant le colosse. Je devrais peut-être m'extasier devant la beauté des autres filles, moi aussi ? Allons, jouons le jeu.
Aussitôt Porthos poussa-t-il la porte de la taverne qu'une femme au décolleté plongeant le salua.
« Bonjour, Monsieur Porthos ! » fit-elle mielleusement, quoique sans fausseté. Ni mince, ni grasse, la femme, toute en courbes, était en effet très jolie. De petites boucles brunes tombaient gracieusement sur ses épaules et encadraient son visage au teint de pêche. Elle n'avait mit qu'un peu de rouge sur ses lèvres, donnant ainsi à sa petite bouche une teinte appétissante. En fait, tout dans son apparence semblait succulent. Même sa robe verdâtre, qui accentuait encore plus les rondeurs de sa poitrine, semblait inviter les clients à la croquer à belles dents. On dirait un mélange de pomme et de pêche…
Remarquant la personne qui accompagnait le mousquetaire, la jolie femme s'approcha alors du costaud. « Mais qui est ce beau garçon derrière vous ? »
Elle s'approcha de Renée avec un déhanchement suggestif, se mordillant les lèvres d'excitation et la déshabillant du regard. Renée, quant à elle, reculait un peu, embarrassée devant cet intérêt un peu trop sensuel pour son propre corps.
« C'est Aramis….euh, Amaris… » Porthos se retourna vers la jeune fille, confus. « Je ne sais plus ? »
« Quelle importance… » soupira cette dernière en secouant la tête.
« Aramis, mmmm ? » renchérit la plantureuse tenancière. « C'est mignon, ce nom ! » Son doigt effleura la joue de Renée qui tressaillit sous cette caresse déplacée. « Ben, dit donc ! Vous avez une peau si douce…c'est à en être jalouse ! » Elle glissa sa main dans ses longs cheveux blonds. « Et cette magnifique chevelure ! On jurerait celle de Saint-Michel Archange ! »
« Madame ! » Rougissant, fâchée de cette familiarité, Renée se mit hors d'atteinte.
La femme émit un petit rire coquin et se rapprocha du mousquetaire. « Il doit être puceau ! » murmura-t-elle à Porthos, mais volontairement assez fort pour que la jeune fille entende également. Celle-ci soupira encore une fois et passa la main sur son front avec découragement, se surprenant même à être grossière dans ses pensées. Dans quelle foutue galère me suis-je embarquée ?
« Je ne sais pas, je ne lui ai pas demandé et ça ne m'intéresse pas de le savoir! » répondit Porthos en s'attablant prêt de la fenêtre. « Alors, Madeleine ! Qu'avez-vous de bon à nous servir ce midi ? »
« Je sais que vous aimez le ragoût…et j'ai justement fait acheter de ce vin que vous affectionnez tant ! »
« A la bonne heure ! »
La tenancière lança vers Aramis un sourire et un regard lourds de sous-entendus avant de les quitter. Renée s'assit auprès de Porthos, rougissant de plus belle et ayant soudain un vif intérêt pour la couleur de ses bottes.
« Vous lui plaisez, ça se voit ! » lui dit Porthos avec un léger coup de coude dans les côtes.
« Je n'ai pas à souffrir la pamoison de cette dame ! » répondit-elle, choquée. « Une pareille attitude est déplacée et- »
Aramis s'arrêta net, remarquant soudainement que, dans le fond de la salle, un petit groupe de jeunes femmes aussi indécemment vêtues que ladite Madeleine la regardaient en roucoulant et chuchotant entres elles.
« Mon Dieu, Porthos… » murmura Renée, atterrée. Ce n'est pas une taverne ! C'est…c'est un tripot ?! « Quel est cet endroit !? » Elle remarqua avec effroi, sur la droite de la salle, un grand escalier qui menait à l'étage…où étaient situées quelques chambres. Elle déglutit.
« Celui qui sert le meilleur ragoût de Paris ! » répondit gaiement Porthos.
« Je m'en réjouis ! » répondit-elle, sarcastique. « Quelle moralité douteuse ! » ajouta-t-elle en examinant le reste de l'établissement du regard.
« Au contraire, ce sont de bonnes chrétiennes ! Le vendredi, elles font maigre et ne servent que du poisson et des légumes… » fit l'homme en dépoussiérant son feutre garni de plumes.
Renée tourna vivement vers lui son visage et le regardait, bouche bée. Avait-il vraiment répondu ce qu'il avait répondu ? Porthos remarquant sa sidération frisant presque l'hystérie, lui fit de vifs reproches. « De quoi vous plaignez-vous ? Vous n'appréciez pas les plaisirs de la vie ? Faites un homme de vous, que diable ! »
Un homme ?…Est-ce que tous les hommes tenaient réellement un tel langage, un tel comportement entre eux ? Est-ce qu'ils fréquentaient tous de pareils endroits !? Elle s'imaginait mal son François sifflant et empoignant la taille de la première servante qu'il voyait en l'étreignant vigoureusement! Le mousquetaire semblait toutefois plus affectueux que déplacé envers les filles qui allaient et venaient entre les tables…certains autres clients étaient beaucoup plus grossiers, soulevant les jupons ou essayant de plonger leurs mains dans les corsages échancrés et invitants…
Un doute germa dans son esprit. Et si François devenait tel un de ses lourdauds lorsqu'elle n'était pas avec lui ?... Il y avait justement un client qui lui ressemblait quelque peu, qui buvait, riait et conversait bruyamment avec ses compères…. Et hop, une petite tape sur le derrière d'une fille !
« Dieu du ciel !... » souffla Renée pour elle-même, complètement scandalisée.
« Mais que ruminez-vous donc ? » Porthos la tira de sa rêverie en la poussant presque au bas de sa chaise. Il ajouta à part : « Elle a raison, vous êtes sûrement puceau. »
« Je ne rumine rien…vraiment. Rien ! » grommela-t-elle en se rasseyant. Renée n'était pas jalouse, mais penser que son amoureux aurait très bien pu avoir une telle double personnalité la jetait en face du fait qu'elle ne savait absolument rien de la gent masculine…. et très peu sur certaines autres femmes, à en juger de celles qui travaillaient ici. Si elle voulait se faire passer pour un homme, du moins le temps qu'elle était recherchée, mieux valait qu'elle adopte certaines de leurs manières. Il suffisait, d'abord, d'être un peu plus versatile, un peu moins discret et se montrer ouvert à la conversation…. « Vous savez quoi, Porthos ? J'ai faim. TRÈS faim. Je vais goûter à ce ragoût, moi aussi. J'espère qu'il est aussi appétissant que vous le dîtes ! Ah, et le vin, également ! »
« Voilà qui est bien dit, mon petit Aramis ! » s'exclama-t-il joyeusement en lui donnant une tape amicale dans le dos. « Alors, Madeleine ! Ça vient, ce ragoût ? » cria-t-il en direction des cuisines. « J'ai un gamin à nourrir, moi ! » Il retourna son attention vers son jeune ami. « Je sens que nous allons bien nous entendre, vous et moi ! »
A suivre.
