Re-Née: Chapître 4
La demeure de monsieur de Tréville semblait très spacieuse vue de l'extérieur. En fait, c'était la cour intérieure qui lui conférait cette impression de grandeur. De hauts et épais murs encerclaient l'enceinte, du sein de laquelle s'élevaient les bruits des bretteurs dont les épées s'entrechoquaient.
Porthos et Renée s'arrêtèrent devant le portail.
« Nous y voilà ! » déclara le géant.
Renée se glissa lestement au bas de la monture puis mit un peu d'ordre dans ses vêtements.
« Dites-moi, monsieur… » commença-t-elle. « Est que monsieur de Tréville est… fiable ? Est-il honnête ? »
Porthos lui sourit doucement alors qu'ils menaient ensemble le cheval vers l'écurie. « Vous n'avez pas à vous en faire. Je n'ai jamais connu d'homme aussi droit et loyal que lui ! A part Athos. Vous pouvez lui faire totalement confiance. »
« Athos ? » Un autre phénomène grec !
« Oui…attendez…vous voyez l'homme, là-bas, près de l'arbre ? C'est lui. C'est Athos. »
Porthos pointa discrètement en direction d'un homme au pourpoint rougeâtre qui dirigeait l'entrainement d'une dizaine d'hommes. Ses longs cheveux sombres tombaient souplement dans son dos. Une fine moustache se dessinait sur sa lèvre supérieure, lui donnant un air extrêmement distingué. Tout de sa mise semblait soigné …beaucoup trop soigné, songea la jeune femme. Ses traits, ses vêtements, sa façon de se tenir bien droit dénonçaient une allure qu'elle avait trop souvent vue. En fait, tout de lui transpirait cette noblesse de province à laquelle elle avait été habituée dès son plus jeune âge.
Que fait un aristocrate parmi les mousquetaires ?
De loin, Athos les remarqua, lança quelques instructions à son groupe de mousquetaires et s'approcha d'eux.
Que je meure si cet homme n'est pas un comte ou un baron ! pensa-t-elle, amusée.
« Salut! » l'interpella Porthos.
« Bonjour Porthos ! » lui retourna-t-il la salutation avec une poignée de main et un sourire manifeste….sourire qui se transforma presqu'en grimace lorsqu'il vit la personne qui accompagnait son ami. « Qui est-ce ? » demanda-t-il sur la défensive.
Renée n'avait rien perdu ce changement de physionomie.
« C'est Aramis ! Il vient voir le capitaine… »
« Il ? » interrompit Athos. « Allons Porthos, ce n'est pas un garçon, c'est une fille ! » lança-t-il avec une légère pointe de dédain.
Quoi ? Il n'avait fallu à cet homme qu'UN seul regard pour qu'il découvrit la supercherie ? Elle n'avait prononcé ni mot, ni même échangé de regard, et en une fraction de seconde, Athos avait tout remarqué.
« Quoi ? » fit Porthos, semblant faire écho aux réflexions de la jeune fille, en regardant tour à tour Aramis et Athos. « Vous y allez un peu fort, Athos ! J'avais bien vu que le gamin n'a pas été choyé par la nature, mais de là à l'insulter aussi directement !... »
Renée regardait le nouveau venu, bouillante de colère. Ce n'était pas le fait qu'il ait tout deviné d'un seul coup qui l'enrageait. C'était l'air de grandeur que cet Athos se donnait, cette façon qu'il avait de la dévisager dédaigneusement, comme un être inférieur, comme une FEMME inférieure ! Oh oui…elle avait déjà vu ce regard-là…cette manière d'essayer de prouver sa fausse assurance tout en cachant son malaise, ce regard de mâle trompé qui tentait de sauver la face!...où était-ce, déjà ? Chez le cocu monsieur de Montminy ?...oui, c'était ça !...
« Dites-moi, monsieur Athos…elle ne vous aimait pas ? » demanda Renée en haussant le sourcil et ajoutant une pointe de sarcasme dans sa voix. Elle allait lui faire payer d'avoir découvert son identité aussi facilement, mais surtout de la scruter avec cet air méprisant! C'était l'avantage d'avoir été élevée dans l'aristocratie féminine : on y apprenait à détecter les commérages d'un seul coup d'œil. Il allait être servi !
« Pardon ? » balbutia Athos, surpris.
« Votre femme…elle ne vous aimait pas ? »
Les yeux bleu-glace de l'homme s'écarquillèrent vivement.
« Oui, bien sûr, c'était votre épouse Si votre mère ou votre sœur ne vous avait pas aimé, vous n'auriez pas réagi de cette façon. Au contraire, vous auriez tenté de me séduire afin de vous confirmer à vous-même votre charme sur une autre femme. Si c'eut été votre amante, vous l'auriez balayée de la main et vous n'y penseriez même plus, vous disant que les femmes de ce genre sont frivoles et volages. Si vous étiez seulement de mauvaise humeur aujourd'hui, vous n'auriez pas salué Monsieur Porthos de cette façon…Mais qu'importe, j'avais déjà deviné que c'est la gent féminine qui vous déplaît. Alors concluons-en : Vous aimiez votre femme ! Vous avez tout fait pour vous faire aimer d'elle…mais elle n'a jamais retourné cet amour. Alors vous vous en prenez à toutes les étrangères que vous croisez car vous avez peur qu'elles vous séduisent et vous fassent souffrir à nouveau. »
Coi, Athos était complètement paralysé.
« Touché !… » murmura-t-elle à part, levant les yeux au ciel, réjouie que cette déclaration fit parfaitement mouche. Elle reprit avec plus de colère cette fois : « Mais rassurez-vous, monsieur : les FILLES comme moi n'ont que faire des misogynes de votre genre. Surtout ceux qui cachent leurs origines nobles sous une casaque de pauvre soldat. Pa-thé-tique ! Ne vous en déplaise, je ne suis pas ici pour vous courtiser, mais pour parler à votre capitaine ! Je vous serai donc gré, monsieur Athos, de m'épargner vos enfantillages et de me laisser voir Monsieur de Tréville ! »
Elle passa outre les deux hommes et se dirigea vers la résidence du capitaine, située au fond de la cour. Les autres mousquetaires la regardaient sans mot dire, s'étonnant et se demandant qui avait bien pu réduire au silence le meilleur soldat de leur compagnie.
En s'éloignant, Renée retint ses larmes de rage. Elle martela la porte de la demeure de toutes ses forces, tentant de faire évacuer les émotions vécues…en seulement une matinée ! D'abord les gardes du cardinal et la tenancière trop insistante, ensuite cette tirade méprisante qui venait elle ne savait que quel fond d'elle-même et qui ne lui ressemblait pas du tout… De plus elle était lasse de n'avoir pas dormi depuis la veille, fatiguée d'avoir marché toute la journée…et - elle se renifla - elle aurait bien besoin d'un bon bain et de vêtements propres ! Quelle chance que Porthos lui ait offert un déjeuner digne d'un mardi-gras ! Je t'en prie, François, aide-moi !
Voyant son jeune ami les quitter de cette façon, Porthos, gêné, frappa alors solidement l'épaule d'Athos. « C'est malin ! En voilà une façon d'accueillir les gens ! » Il pointa en direction d'Aramis. « Lui, lui n'a pas peur du ridicule ! Vous, en revanche, en êtes couvert de la tête aux pieds ! »
Athos le regarda partir à la suite d'Aramis, toujours sans voix. Ce gamin efféminé…qu'il avait sincèrement pris pour une fille, avait, par il ne savait quelque stratagème, TOUT découvert sur son passé. Porthos avait raison…le petit n'avait manifestement aucune peur du ridicule, se qualifiant lui-même de fille ! 'Quel sot je suis !' se dit Athos en se mettant à leur poursuite. 'Ce garçon a certainement été maintes fois méprisé à cause de sa physionomie androgyne'…et lui, stupide butor, avait fallu qu'il en remette !
« Attendez ! » s'écria-t-il. Il les rejoignit bientôt à l'intérieur de la résidence où ils étaient déjà rentrés. Le dénommé Aramis le regardait avec un air fâché, mais les yeux brillants de larmes.
« Que me voulez-vous ? » demanda-t-elle brusquement.
« Pardonnez-moi, monsieur…je… »
Monsieur ?
Honteux, Athos soupira et ôta son feutre avant de poursuivre. « Je n'ai aucune excuse pour expliquer mon comportement aussi malvenu. » Il baissa la tête, visiblement contrit. « Je vous demande pardon pour mes paroles irréfléchies. » Il se tiendrait la tête prostrée jusqu'au moment où il se ferait gracier.
Les traits de Renée se radoucirent. Ainsi, il croit seulement qu'il m'a insulté…il croit que je suis un homme efféminé… J'ai bien cru qu'il avait tout découvert ! Elle songea avec effroi qu'elle avait pourtant ouvertement déclaré qu'elle était une fille…. Il n'y aurait vu qu'une forme d'autodérision ?
Soulagée, mais sans sourire, elle lui répondit un simple « Ça va… » Il lui faudra être très prudente si elle recroisait cet Athos… « Je vous ai plutôt malmené moi-même…je vous prie également de m'ex-.. »
« J'ai eu ce que je méritais, monsieur Aramis, » le coupa Athos, toujours tête baissée.
Il pourrait être presque charmant !...Le pauvre, je l'ai complètement blessé tout à l'heure…
« Monsieur de Tréville vient de rentrer et peut vous recevoir à l'instant, monsieur, » les interrompit un homme maigre et grisonnant.
Renée les salua silencieusement et suivit le vieillard. Elle put toutefois entendre Porthos lancer vers son ami une nouvelle salve de reproches. « Mais qu'est-ce qui vous a pris ? » Et Athos de répondre confusément « J'aurais juré que c'était une femme !... » « Vous voyez des femmes partout, ma foi ! D'ailleurs, qu'est-ce qu'il a voulu insinuer par 'votre femme' ?...»
A suivre
