Re-Née: Chapître 6
S'occuper des chevaux des mousquetaires du roi était une tâche ardue et épuisante, mais qui plaisait toutefois beaucoup à Aramis. Les bêtes ne posaient pas de questions, et elle n'avait pas besoin de leur inventer des mensonges afin de satisfaire leur curiosité.
Grâce à l'argent qu'elle eut de la vente de ses bijoux, elle avait réussi à trouver un petit logement dans un secteur tranquille de la cité, bien que Porthos lui ait plutôt suggéré de louer une chambre et de cohabiter avec la famille-hôte. Sa première journée à Paris, mais surtout son altercation avec Athos, l'avait rendue très méfiante des gens, alors elle était heureuse de pouvoir avoir un endroit où elle pourrait être seule et à ses aises pour y dissimuler tous ses secrets…
Aramis se mêlait très peu aux autres mousquetaires. D'abord, elle n'était à leurs yeux que le garçon d'écurie. Ensuite, ses traits, trop délicats pour être ceux d'un homme, attiraient sur elle le sarcasme et les plaisanteries des soldats. Bien que, la plupart du temps, les commentaires étaient taquins et sans méchanceté, les hommes de la compagnie étaient, pour elle, des étrangers qui pouvaient la trahir à tout moment.
« Hooolaaaa, tout doux, ma belle, » fit-elle à l'endroit d'un très jeune cheval à la robe noire qui s'énervait. Doucement, elle lui caressait la tête, lui communiquant ainsi son propre calme.
« Faites attention ! Cet étalon n'est pas aussi docile que les autres ! » l'averti une voix derrière elle, irritant encore plus la monture au caractère sauvage.
Peut-être se doute-t-elle que vous n'aimez aucune femelle, monsieur Athos ? pensa-t-elle, moqueuse. « C'est une jument, monsieur Athos, » remarqua-t-elle doucement en lui dédiant un sourire sincère. Elle caressa la bête une seconde fois en collant sa tête contre la sienne.
Athos paru embêté de son manque de connaissance. « Ah…j'ignorais… »
Elle détourna son regard, faisant semblant de chercher un objet quelconque. Elle évitait ainsi de le laisser la regarder trop longtemps. « Vous êtes pourtant un admirable cavalier,» admit-elle avec honnêteté.
« Monter à cheval et savoir en prendre soin sont deux choses totalement différentes ! » ria-t-il. « Par chance, nous vous avons parmi nous. Vous êtes très habile ! »
Dieu merci, il ne put la voir rougir. « Vous me flattez, monsieur. »
« Vous pouvez m'appeler Athos, vous savez, » lui suggéra-t-elle avec douceur.
« Bien,…Athos. »
Il peut être gentil quand il le veut ! soupira-t-elle mentalement, mélancolique. Avec sa démarche noble, le mousquetaire lui rappelait parfois son ancien fiancé…Il était certes sombre, et parfois renfrogné, mais il cachait en lui une douceur infinie mêlée d'un profond respect pour chaque être humain….
Elle poussa un profond soupir lorsqu'il s'éloigna rejoindre les autres soldats. Certes, s'occuper des chevaux était une tâche qu'elle appréciait, mais qui la laissait bien seule avec ses idées sombres. Elle aimait le fait que les autres mousquetaires ne se préoccupent pas d'elle…mais elle ne se faisait ainsi que peu distraire. Plus souvent qu'autrement, elle broyait du noir en pensant à la vie qu'elle avait quittée, et à celle qu'elle aurait pu vivre. Bien que Porthos vienne souvent s'enquérir de son bien-être, ravivant dans ces moments une étincelle de bonheur, elle sombrait dans son mutisme habituel dès qu'il la quittait, alimentant ainsi son propre cercle vicieux de solitude : les mousquetaires, bruyants et aimant la bonne compagnie, n'aimaient pas s'entourer d'amis tristes et peu loquaces.
Étrangement, il n'y avait qu'Athos qui ne semblait pas se formaliser de ses nombreux silences. Était-ce du au malaise créé lors de leur première rencontre ? Ou bien était-ce le fait que l'aristocrate inavoué était aussi peu bavard qu'elle ?
Un bruit de ferraille attira son attention. Appuyée contre le chambranle de la porte de l'écurie, elle regardait les soldats s'entraîner au maniement de l'épée sous la direction du maitre bretteur. Ce n'était pas la première fois qu'elle interrompait ainsi son travail pour les regarder manipuler leur arme. Leurs gestes semblaient naturels, et si faciles à exécuter ! Leur entraînement terminé, ils s'en allaient par petits groupes épars, joyeux et rieurs, se félicitant de leurs bons coups.
Je ne vois pas ce dont ils peuvent se féliciter ! Aucun n'atteint la cheville d'Athos ou de Porthos ! se disait-elle pour se consoler et apaiser sa jalousie. Car en fait, elle aurait bien aimé se joindre à eux, leur parler…et être heureuse, elle aussi. En attendant, elle devait se contenter de ruminer sur sa solitude tous les soirs, se répétant combien elle avait été avisée de choisir d'habiter seule ! Quelle ironie !
Elle soupira encore en repensant aux bretteurs. Voyons…ca ne semble pas si compliqué…Elle ramassa une cravache posée sur une tablette et se mit à imiter leurs mouvements en se remémorant les instructions du maître. En garde ! Le corps légèrement de côté… Un pas en avant, portez votre poids sur la jambe de devant et pointez votre arme…la jambe derrière vous sert de balan. Le bras tendu, mais légèrement fléchi, la main tenant fermement votre épée…gardez l'autre main légèrement vers l'arrière. Maintenez le poignet souple…reprenez position. On recommence, messieurs. En gar- !...
« Vous aimeriez apprendre l'art de l'épée ? » fit une voix derrière elle, interrompant ses pensées.
Elle sursauta et se retourna en voyant Porthos derrière elle. Elle rougit, remit la cravache à sa place et se mit nerveusement à brosser un cheval.
« Non, non ! Pas du tout ! »
Le géant rit de bon cœur. « Vous ne savez pas mentir, mon petit! »
« Non…non, je vous dis que ça ne m'intéresse pas ! » répéta-t-elle.
« Allons...j'ai bien vu votre fascination quand vous nous regardez à l'entraînement ! Il n'y a pas de honte, vous savez !»
Elle détourna le regard en rougissant, songeant qu'il l'avait observée à son insu. Les personnes comme moi n'apprennent pas ce genre de chose, pensa-t-elle avec une pointe de tristesse…Elle perçut à peine la présence du grand mousquetaire à ses côtés. Celui-ci lui tendait son épée.
« Prenez-la ! » fit-t-il tout sourire.
« Quoi ?... Moi ? » Elle le regardait avec de grands yeux surpris, comme s'il venait de lui proposer la chose la plus absurde qui soit.
« Mais oui, vous ! Je ne vois personne d'autre ici ! »
Lentement, avec hésitation, elle avança la main et pris l'arme, soudainement surprise de son poids. « C'est lourd ! » murmura-t-elle pour elle-même. Ciel !...une épée ! elle est belle… !
« Vous croyez? On s'habitue, j'imagine ! Allez ! Je vais vous montrer ! » Il se plaça derrière elle, prit son poignet et la mit en position d'attaque. Elle tressaillit au contact du corps de l'homme contre le sien, peu coutumière à une telle promiscuité. Guidant la main de la jeune femme, il lui faisait décrire coups et parades.
« Vlan ! Une attaque directe à l'épaule ! Comme ceci, on pare le coup de l'ennemi. Et hop, un petit coup de revers…et un grand coup qui fend l'air ! si l'adversaire est malin, il reculera assez loin. S'il est stupide, ou pas assez rapide, le voilà avec l'estomac fendu ! »
Porthos se détacha, l'invitant du regard à répéter ses gestes.
« Bien… » se résigna-t-elle. Qu'ais-je à perdre, sinon mon temps ? « Mais ne vous moquez pas ! »lui lança-t-elle. Inspirant profondément, elle répéta un peu maladroitement les mouvements du mousquetaire. « Une attaque directe à l'épaule…on pare le coup de l'ennemi…un petit coup de revers…et un grand qui fend l'air !» Essoufflée, elle se retourna vers Porthos. « Comme cela? »
Il approuva de la tête. « Bien ! Avec un peu de pratique, je suis certain que vous deviendriez très doué ! »
Grisée de fierté, mais se doutant bien que Porthos la complimentait plus par politesse, Aramis essaya de cacher ses émotions.
« Pourquoi ne devenez-vous pas mousquetaire ? » continua Porthos.
« Pardon ? » fit-elle, abasourdie, avant de se mettre à rire. « Mais vous n'y pensez pas ! Moi ? Mousquetaire ? »
Le géant lui lança un sourire qui voulait lui dire « pourquoi pas ? »
Elle détourna le regard. Voyons ! Je ne sais même pas ce qui me retient ici, à travailler dans une écurie, alors je m'imagine fort mal m'engager comme soldat !« Le capitaine m'a trouvé plutôt petit et malingre pour être mousquetaire…et il a bien raison ! Regardez-moi !»
Bah…je devrais lui dire…ça simplifierait bien des choses !
« La vérité, c'est que… »
« Oui, je vois bien, vos traits angéliques ne vous avantagent pas ! En fait, je vous verrais beaucoup plus avec une auréole, une paire d'ailes blanches et une petite harpe, chantant les louanges du Seigneur ! Gloria in excelcis deo !»
La voix fausse du gros mousquetaire la fit rire.
« Au moins, je vous fais rire ! » renchérit Porthos, souriant. « Mais allons, » reprit-il, sérieux. « Ce n'est pas une raison pour ne pas être soldat. Athos vous le dira…le talent de l'épée, ce n'est pas seulement une question de force. Certes, je suis fort, mais je manque de souplesse et de vitesse. Athos, lui, est un bon mélange. Vous… » A cet instant, Porthos, n'utilisant qu'un seul doigt pour la pousser, lui fit perdre l'équilibre. « Vous seriez tout en souplesse et en agilité. J'imagine déjà la rapidité de vos bottes secrètes ! » Dégainant, il exécuta une série d'attaques avec un adversaire invisible, son arme sifflant en tranchant l'air.
Elle le regarda, hébétée, avant de secouer la tête. « Vous êtes fou !…allez, j'ai du travail... »
Et puis quoi encore ? Une femme mousquetaire…il est complètement fou ! Je ferais mieux de me tirer d'ici avant que les choses ne se compliquent trop…
« Alors ? Quand est-ce que nous commençons ? » demanda Porthos.
« Commencer quoi ? »
« Votre entraînement, bien sûr ! » Il la tirait maintenant par le bras, à l'extérieur de l'écurie. « Ohé, Athos ! Nous avons un nouvel élève ! » Sa voix puissante résonnait dans la cour, bien qu'il n'y eu personne en vue pour l'entendre.
Écarquillant les yeux, Aramis essayait de se défaire de son emprise. « Mais lâchez-moi ! Je vous ai dit que ça ne m'intéresse pas ! »
Athos, entendant son nom, les rejoignit calmement. « Vous l'avez enfin convaincu, Porthos ? »
« Oui da ! » répliqua le géant. « Vous aviez raison ! le petit veut réellement apprendre à se battre !
« Je ne veux pas devenir mousquetaire ! » D'un geste vif, elle se défit de sa poigne et leur lança un regard ténébreux.
« Quel caractère orageux ! Vous êtes sûr de ne pas être parent avec le capitaine ? » se moqua Porthos.
« Assez ! » lui cria-t-elle. En un éclair, sa paume s'abattit sur la joue du mousquetaire dans un claquement sec. Réalisant son geste, elle se confondit aussitôt en excuses. « Pa…pardonnez-moi…je ne sais pas ce qui m'a pris… » Il ne manquait plus que ça ! Après avoir insulté Athos, frapper Porthos ! Je n'ai vraiment aucune maitrise de moi-même !Allez Renée ; va te jeter dans la Seine, ça ira mieux pour toi !
« J'avoue que vous ne manquez pas de culot ! » cracha Porthos en se frottant la joue. « Mais…je n'ai pas vu le coup venir. Vous l'avez vu, vous, Athos ? »
« Ma foi, non ! C'est comme je vous ai dit, l'autre jour ! » répondit-il. « Il est tout en rapidité et précision ! Imaginez-le avec une épée à la main ! » Il haussa les sourcils, toisant un Aramis tout penaud. « Ca serait très…très dangereux. » Puis lançant un regard de côté à son ami. « Un parfait mousquetaire, quoi ! »
« Oh, Seigneur… » se découragea la femme en se cachant la face d'une main.
« J'ai le regret de vous annoncer que vous me devez réparation, monsieur Aramis! » déclara Porthos, mi-solennel, mi-rieur. « Je vous condamne donc à apprendre à manier une épée en notre compagnie, avec Athos et moi. Alors la prochaine fois que vous vous sentirez insulté, vous pourrez me provoquer en duel, au lieu de me gifler,» ajouta-t-il avec une pointe de sarcasme dans sa voix.
Elle soupira et ragea intérieurement.
Écoutez…je SUIS une fille. Je me suis enfuie de chez moi pour échapper à un mariage. Je suis ici seulement parce que je pensais qu'un complot se dessinait peut-être contre le Roi, mais comme je n'ai aucune preuve, votre capitaine me garde ici. Tout ce que je veux vraiment, c'est venger la mort de-
Elle s'arrêta dans ses pensées et les regarda. « Avec une épée…on peut tuer quelqu'un ? »
« Hélas, oui ! » répondit Athos.
« Alors je veux apprendre. Montrez-moi, » fit-elle, déterminée.
A suivre!
