Re-Née: Chapitre 7

Un an plus tard…

Athos frappa à la porte du bureau de Monsieur de Tréville. Celle-ci n'étant pas fermée, il entra sans attendre la réponse de son commandant.

« Ah, Athos ! Vous êtes bien matinal ! » fit le capitaine, repoussant sa paperasse sur le champ. «Vous vouliez me voir ? » Croisant les mains sous son menton, il posa les coudes sur le meuble devant lui, fixant son soldat avec respect.

Silencieux, Athos s'approcha de son supérieur, visiblement perplexe. Il avait longtemps réfléchi avant de prendre la décision de se confier à son capitaine et, encore ce matin, il ne savait s'il faisait le bon choix.

« Il…s'agit d'Aramis, monsieur, » finit-il par avouer.

« Qu'y a –t-il à propos d'Aramis ? » demanda l'homme, surpris. « Je croyais que son travail était très apprécié… ? »

« Oh, il l'est, capitaine ! » s'empressa de répondre le mousquetaire. « Et nos compagnons en diront de même ! » Il fit une pause avant de poursuivre, sa mine encore plus embarrassée. « Mais… »

« Mais ? » Tréville haussa le sourcil, intrigué par ce qu'aurait à lui dire Athos.

Athos hésitait à révéler ses soupçons. Et s'il se trompait ? Il y avait chez Aramis tant de mystère et de petits détails que ses sens ne pouvaient ignorer et que son esprit, les rassemblant en un tout, lui enjoignait à rendre compte de l'évidence : c'est une fille. Pourtant, Aramis ne pensait ni n'agissait comme aucune femme qu'il avait rencontré…alors pourquoi cette constante hésitation au sujet de son nouvel ami? Il est vrai que si Aramis ne se conduisait pas comme une femme, il ne se conduisait pas comme un homme non plus … Est-ce que le souvenir de…- il se concentra afin de ne pas se rappeler, même mentalement, le prénom de son ancienne épouse – l'avait à ce point traumatisé, jusqu'à penser que toute personne aux traits charmeurs cachait en fait une autre identité ? Vous voyez des femmes partout ! se remémora-t-il alors les paroles de Porthos.

« Alors ? » l'incita le capitaine, curieux, en penchant le torse au-dessus de sa table.

Athos examina le militaire devant lui. Aucune nervosité ni malice ne paraissaient chez l'homme grisonnant. De toute évidence, il n'y avait, selon monsieur de Tréville, rien d'anormal avec Aramis.

« Oh non, rien. » Il sourit. Quel idiot je fais. « Je me fais des idées, voilà tout. »

« Et bien ! » maugréa Tréville en se calant dans son fauteuil tout en se croisant les bras, non content de cette réponse. Athos avait piqué sa curiosité, et voilà qu'il refusait de la lui satisfaire !

Un grognement sourd se fit entendre au dehors, enjoignant les deux hommes à se taire avant de se diriger vers la fenêtre pour voir de quoi il s'agissait.

« Mais qu'est-ce que c'est que cette façon de se battre ? » tonnait une voix puissante mais courroucée.

« Haha ! Il n'empêche que je vous ai désarmé ! » avait ricané une voix plus claire.

« Ce n'est pas ce que je vous ai appris hier! »

« Je vous ai désarmé, c'est ce qui importe ! »

« Je viens tout juste de déjeuner ! »

« Piètre excuse ! Je vous ai désarmé ! »

« Vous me narguez ? »

« Mais oui ! »

Du haut du cabinet du capitaine des mousquetaires, Athos regardait Porthos lancer une série d'insultes à l'endroit d'Aramis. Ha ! Il l'aura fait exprès, ce bon Porthos ! se dit-il avec un sourire. N'avait-il pas convenu, avec le géant, de faire en sorte que leur nouveau compagnon se sente plus à l'aise, et ait plus confiance en lui, en lui accordant des victoires occasionnelles ?

« Qu'est-ce que… ? »

Le capitaine jeta un regard noir vers Athos. Celui-ci s'expliqua aussitôt, s'inclinant légèrement et baissant les yeux. « Nous avons convenu, Porthos et moi, d'inculquer quelques leçons d'escrime à Aramis, rien de plus. Comme vous pouvez le constater, nous le faisons en dehors de nos heures de services. »

Comme le capitaine ne répondait rien, Athos poursuivit, tentant de convaincre son supérieur. « Nous pensions qu'il serait une bonne addition à notre compagnie, monsieur. »

Tréville se gratta la barbe. « En effet…si ce petit à réussi à désarmer Porthos… ! »

Athos se glaça. Mais Porthos n'a que joué la comédie !

« Il est pourtant toujours si délicat, malgré tout le travail dont nous le chargeons… » ajouta Tréville, l'œil vague, perdu dans ses pensées. « J'aurais pensé qu'après toute une année, il aurait grossi un peu…au contraire, je trouve qu'il a maigri! » Il regarda son jeune protégé regagner l'écurie, son pourpoint un peu trop grand pour sa fine ossature. « Qu'en pensez-vous ? »

« ATHOS ! » résonna la voix de Porthos à l'étage inférieur de la résidence, interrompant la réponse que le sombre mousquetaire allait faire. « Vous êtes là ? »

« Allez-y, » fit le capitaine avec un signe de tête. « Nous reprendrons cette conversation plus tard. »

Sans un mot, Athos prit congé et rejoignit rapidement son ami.

« C'est le petit ! » grogna aussitôt le colosse en voyant son camarade. « Mais je venais à peine de terminer mon repas! » ajouta-t-il, presque honteux. Il se renfrogna encore, subitement. « Mais il a sauté bien haut, puis il a glissé sur le côté…en fait, je ne sais pas trop ce qu'il a fait…. »

Athos tentait tant bien que mal de saisir ce qu'essayait de lui dire un Porthos gesticulant, et surtout de comprendre pourquoi il avait l'air si offusqué. Remarquant son air interrogateur, Porthos s'expliqua de but en blanc, à voix basse. « Il m'a réellement désarmé ! Il est beaucoup trop rapide pour moi ! Vous devriez vous en charger vous-même…»

« Non, non, non ! Vous n'y êtes pas du tout ! »

Aramis rageait contre elle-même au souvenir des paroles des deux mousquetaires. Bien qu'elle apprécie énormément le tact, le calme et l'intelligence d'Athos, ainsi que les blagues, la bonne humeur et la joie de vivre de Porthos, elle ne supportait plus de ne pas être leur égale. Orgueil mal placé ? Elle n'aurait su dire pourquoi elle se sentait ainsi, ni pourquoi elle avait un si fort désir de repousser ses propres limites. Elle avait du l'admettre, l'art de l'épée était un exutoire des plus agréables pour tous ses moments de frustrations, et Dieu sait qu'ils étaient nombreux ! Tous ses temps libres étaient employés à l'apprentissage de l'escrime….et à la recherche de cet assassin maudit. Si la première activité lui apportait quelques sourires, l'autre, au contraire, la décourageait. Après une année complète d'enquête, elle n'avait rien trouvé ; pas le moindre petit indice n'avait pu la mettre sur la piste du bandit surnommé Chameau. C'est à croire qu'il s'était volatilisé, ou qu'il n'avait jamais été qu'une légende !

Je te trouverai ! Et tu mourras à ton tour ! Tu m'as tout pris, salaud !

Son obsession malsaine l'avait rendue inconséquente face à sa propre vie et égoïste face à plusieurs réalités de son entourage: vivre ou mourir n'avait plus d'importance. La peur de la sentence qu'on lui imposerait si son déguisement était mis à jour la laissait indifférente. La douleur n'était plus à ses yeux qu'une façon de se rappeler que tout autour d'elle était bien réel : elle encaissait donc coups et blessures avec la seule volonté de les remettre au centuple. Les cicatrices s'accumulaient peu à peu sur son corps, chacune d'elle lui faisant oublier jusqu'à son propre nom. Elle n'était plus qu'Aramis, garçon d'écurie chez la compagnie des mousquetaires du roi. Renée d'Herblay s'était évanouie pour laisser place à un jeune homme silencieux, réservé et extrêmement pudique.

Je sais que tu es réel, et que tu reviendras…tôt ou tard, tu t'en prendras au roi. J'en suis sûre. Alors je resterai ici et je t'attendrai.

Son travestissement était maintenant une seconde nature, devenu pour elle un jeu qui consistait à tenter d'imiter à la perfection les manières de ses confrères soldats. Jurons, postures nonchalantes, commentaires déplacés…il lui fallu surtout apprendre à ne plus baisser le regard comme on l'exigeait des femmes bien éduquées. Bien lui en fut, car plus elle abandonnait ses anciennes manières, plus elle gagnait le respect des autres hommes. Du moins, ceux-ci l'ignoraient un peu moins.

Je te tuerai, je te tuerai, je te tuerai !

Il ne lui venait plus l'envie de partager son secret avec ses deux nouveaux amis. Elle se doutait bien qu'Athos, parfois, la regardait encore d'un drôle d'air… mais il devra se faire à l'idée et ne voir en elle qu'un beau garçon ! Ce qui était surprenant avec les deux mousquetaires, c'était que, contrairement à l'idée qu'elle s'était faite au départ, elle en savait plus sur Athos que sur Porthos. Alors qu'elle avait cru que le géant, bruyant et loquace, étalerait tous les détails de sa vie passée, et qu'Athos, sombre et renfermé, n'en soufflerait rien, il en était tout le contraire : Porthos ne faisait aucune allusion à sa vie avant d'être mousquetaire. En bon épicurien, il se contentait de vivre et de prendre plaisir au moment présent. Athos, quant à lui, avait des regards, des soupirs, et des allusions sarcastiques qui en disaient long. Un homme profondément blessé, constatait souvent Aramis.

Rassure-toi, François. Tu seras vengé…

L'idée de retourner sur la tombe de son fiancé était hors de question. Trop risqué…Alors parfois, lorsqu'elle se sentait trop mélancolique, elle se rendait, bien dissimulée sous une épaisse cape et un large chapeau, aux abords de son village natal, attrapait au passage un gamin qui s'y rendait, lui remettait une pièce et l'envoyait porter des fleurs à sa place. Puis elle retournait vers Paris avec une once de désir de vengeance de plus dans le cœur.

« Que diriez-vous d'échanger quelques coups avec moi ? »

Fidèle à son habitude, Athos s'était discrètement introduit dans l'écurie sans un bruit. Mais maintenant, Aramis ne sursautait plus à son approche.

« N'êtes-vous pas en service ? Je ne voudrais pas vous causer préjudice… » lui répondit la jeune fille.

« Rassurez-vous…seulement quelques coups ! »

Voyant que la cour de l'hôtel du capitaine était déserte, Aramis acquiesça. « Bon, d'accord. »

Alors qu'ils s'approchaient vers le centre de l'enceinte et se mettaient en garde, Athos se redressa soudainement et, jetant un rapide regard vers les fenêtres du cabinet du capitaine de Tréville, sourit avant de reporter son attention sur son ami. « Attendez…puis-je voir votre épée ? »

Aramis rougit et eu un moment d'hésitation. Athos avait remarqué…. Retournant le sourire narquois que lui dédiait son compagnon, elle lui tendit son épée et il la soupesa.

« C'est bien ce que je croyais…petit futé ! » ria-t-il. « Vous en avez fait changer la garde afin qu'elle soit moins lourde !»

« C'est plus facile d'apprendre quand on arrive à manier l'arme à souhait! » répondit-elle, un peu honteuse de s'être fait prendre, tendant la main pour réclamer du geste son fleuret.

« Je vous l'accorde, » fit-il en la lui remettant. « En garde ! »

Tous deux engagèrent leurs armes sans trop de force, s'étudiant d'abord l'un et l'autre tout en conversant.

« N'ayez crainte, » commença Aramis. « Dès que je saurai me débrouiller convenablement avec cette épée, je lui redonnerai un pommeau de poids normal. »

« Mais vous vous en tirez plutôt bien, je trouve ! » Athos exécuta une manœuvre sournoise qu'Aramis parvint à éviter, toutefois non sans difficultés. « Vous pourriez faire le changement dès demain… »

« On verra ça… »

« Le capitaine vous trouve amaigri…moi aussi, d'ailleurs ! Vous mangez à votre faim, n'est-ce pas ? J'espère que Porthos ne vide pas vos assiettes… »

« … oui, oui…je mange… »

« Votre pourpoint est légèrement trop grand pour vous…Justement, je connais un bon couturier qui pourrait vous arranger ça rapidement…Il habite rue des Fossoyeurs… »

« … »

« C'est le couturier personnel de Sa Majesté la reine…je suis sûr que vous apprécierez aussi son travail… »

Elle poussa un soupir exaspéré, tout en continuant de rendre les coups de son ami.

« Vous savez ce qu'on raconte, à la Cour, à propos de Madame de Chevreuse ?... » poursuivit Athos sur un ton badin qui se voulait également taquin.

« Tai…taisez-vous ! » lança Aramis, frustrée. Sa réponse trahissant son essoufflement, elle regardait son compagnon qui lui, ne semblait pas du tout incommodé par cet exercice. Mais elle refusait de capituler sans avoir donné tout ce qu'elle avait !

Forçant l'écart entre eux en reculant de quelques pas, Aramis chargea son opposant. Athos para toutes ses attaques, surpris par contre de l'agressivité de la rapide succession de coups. Tant de force et de détermination chez un être aussi délicat que l'était Aramis le déstabilisait. Mais, se resaisissant, il envoya l'épée d'Aramis voler à quelques mètres d'eux. Souriant, Athos mit en joue son adversaire à la mine renfrognée.

« Ne laissez pas vos émotions prendre le dessus…cela vous fait perdre contrôle sur vos mouvements. »

Elle plissa les yeux de colère. Puis en un instant, elle révéla un poignard et désarma Athos d'un coup brusque. Alors qu'il se demandait encore comment il avait pu être désarmé aussi rapidement, elle étendit la jambe, la glissa sous les pieds de l'homme et lui fit perdre l'équilibre. La tête d'Athos percuta le sol lourdement et lui fit voir des étoiles. Des taches noires voilaient encore sa vue quand il sentit le poids d'Aramis écraser son bassin, la lame du poignard plaquée contre sa gorge.

« Et vous, Athos, quand vous vous battrez avec moi, la prochaine fois, mettez-y plus d'intensité.»

Empoignant solidement le bras de la femme, il la rejeta sur le côté et, renversant les rôles, s'écrasa sur elle à son tour et pressa son propre poignard sous sa gorge. Elle émit un grognement d'inconfort mêlé de frustration.

« Je m'en souviendrai… » dit Athos. «A la condition que vous vous rappellerez toujours que vous n'êtes pas le seul à cacher un poignard sous vos habits… »

« Vous voyez ? »

Du doigt, Porthos désignait à son capitaine ses deux amis qui, au dehors, s'entraidaient à se relever.

« En effet...il a y là beaucoup de potentiel… »

Derrière les grandes fenêtres de son cabinet, Tréville se tapotait le menton, réfléchissant à la façon de garder dans ses rangs cette nouvelle fine lame… Cet Aramis avait une façon plus que particulière de se battre ; Alors que la majorité des soldats se concentraient sur le mouvement du bras et du poignet, Aramis, lui, utilisait tout son corps afin de se propulser et ainsi, avec cet élan supplémentaire, donner plus de force à ses attaques… Il est conscient de sa faiblesse, mais la compense joliment !

« Porthos, » poursuivit-il, « je demanderai au roi que vous soyez promu au rang de mousquetaire. Aramis sera notre nouvel apprenti. Allez me le chercher, je vous prie »

Le colosse gloussa de plaisir. « J'en suis très honoré, capitaine, et vous remercie de la confiance que vous m'accordez ! » Tout joyeux, Porthos s'inclina très bas et sortit.

Le capitaine retourna à sa fenêtre. En bas, il devina qu'Aramis s'amusait à montrer à Athos comment se tenir en équilibre sur ses avant-bras… « Diantre ! » murmura Tréville avec surprise. « Qui eut cru que ce petit freluquet pouvait cacher autant de talents…enfin ! »

A suivre