Re-Née: Chapitre 12
Le Louvre était un palais immense. Des corridors à en plus finir s'entrecroisaient ici et là. Des chambres aussi somptueuses les unes que les autres laissaient parfois entrevoir leur splendeur aux visiteurs. Mais il y avait surtout des portes. Des portes partout. Des portes ouvertes, des portes fermées, certaines très grandes, d'autres dissimulées… Malgré toutes les riches attractions qui lui sautaient sans cesse aux yeux et qui auraient fait tourner le cou d'un plus habitué des lieux, Aramis, à la suite du capitaine de Tréville, marchait sans se laisser distraire ; son éducation noble et la bienséance qu'elle y avait apprise ayant complètement repris le dessus, elle savait exactement comment se comporter devant l'homme qu'elle allait bientôt devoir rencontrer, le roi lui-même : baisser les yeux, ne parler que lorsqu'on vous adresse la parole, saluer beaucoup mais toujours sans un mot…
« En fait, agissez comme une femme, une vraie, et tout ira bien, » le vieux mousquetaire avait-il commenté à la narguant.
Elle se mordit la langue pour ne pas l'apostropher et, silencieuse, accepta la raillerie. En d'autres mots, sois belle et tais-toi.
Après avoir échangé quelques mots avec un valet, ils furent conduits dans un petit boudoir simplement meublé mais dont la richesse n'en était toutefois pas amoindrie, comparé aux autres pièces du château. Après tout, le cabinet de travail du roi se devait aussi d'être à l'image de son souverain.
« Sa Majesté, le Roi, » annonça un page en faisant place à l'homme qui le suivait.
A ces mots, le capitaine se leva comme une flèche et salua bien bas le monarque. Un peu en retrait derrière lui, Aramis l'imita, calquant tous ses gestes sur les siens.
« Bonjour, Monsieur de Tréville. Alors, quelles sont les nouvelles ?... »
C'était la première fois qu'elle voyait le roi, mais Aramis fut loin d'être impressionnée. Elle s'était attendue à ce que le souverain de son pays ait une physionomie beaucoup plus imposante, plus autoritaire, plus vieillie, un peu à l'image du précédent roi. Son visage encore arrondi lui conférait un air très enfantin. Après tout, n'avait-il pas que deux années de plus qu'elle ? Elle songea alors aux figures d'autorité mâles qu'elle avait rencontrées dans sa vie. Son père, dont elle n'avait qu'un vague souvenir ; son oncle – elle ne s'attarda pas trop à cette pensée ; Tréville, qu'elle aurait bien vu sur un trône régner en dictateur absolu…Et François, qui avait eu une douzaine d'années de plus qu'elle. Tous les autres hommes avaient été de la valetaille, de la paysannerie, qui lui avait donné du « mademoiselle » avec maints courbettes, ou encore des prétendants mielleux que sa famille lui avait présentés après – et même avant ! – la mort de François. 'Il est trop vieux, ce François…il est trop mystérieux…d'où vient-il ?...on ne connaît pas sa famille…' avaient été autant d'excuses pour tenter de lui faire oublier celui qu'elle aimait. Pourtant ce Robert, dont on lui avait tant vanté les mérites, était aussi âgé que son ancien fiancé…sans parler de l'inconnu qui planait autour de lui et qui rivalisait avec le mystère de la Sainte Trinité ! Ha ! Les belles calembredaines …!
Un brusque coup de coude dans son ventre la ramena à la réalité.
« Sa Majesté vous a posé une question : veuillez y répondre ! » tonna Tréville à ses côtés.
Une question ? Quelle question ?
Voyant son air effaré, Louis répéta patiemment son interrogation.
« Nous recherchions Serge de Costitine depuis à peine quelques heures. Nous voulions l'interroger. Mais voilà que Monsieur de Tréville m'apprend qu'il est décédé, et qui plus est vous êtes responsable de sa mort. Expliquez-vous ! »
Elle se surprit à trembler et à paniquer. Calme-toi, se raisonna-t-elle. Ne dis que la vérité. Inspirant profondément tout en raidissant son corps, elle baissa ensuite la tête pour parler. Elle savait le roi très catholique…il ne restait plus qu'à utiliser la religion à son profit.
« Votre Majesté, le Seigneur Tout-Puissant m'est témoin : cet homme a voulu me violenter. »
Le hoquet d'horreur ainsi que le mouvement de recul poussés par le roi l'encouragea à poursuivre.
« Je me suis donc défendu, Sire. »
Se tortillant de malaise derrière le bureau où il s'était assis, le roi répliqua aussitôt. « Un homme qui a voulu violenter un autre homme ? Allons donc ! » s'écria-t-il, la voix légèrement cassée.
Insultée qu'il ne la croit pas, la jeune femme se retint de ne pas lui dédier un regard sombre. « S'il plaît à Votre Majesté, je peux vous montrer les marques de ses doigts sur mes jambes… » Sous les yeux exorbités et horrifiés du capitaine, elle porta les mains à sa culotte.
« Non ! Non…ce n'est pas nécessaire ! » répondit prestement Louis en rougissant, tout en se signant plusieurs fois. « Seigneur ! Quelle félonie ! » murmura-t-il. Il tira son mouchoir de sa poche et s'épongea le front.
« Une telle vermine ne saurait ternir le royaume de Votre Très Sainte Majesté… »
« Il n'en tient pas à vous de décider de la vie ou de la mort de mes sujets ! » répliqua l'homme en haussant le ton.
Elle se mordit la lèvre et baissa encore plus les yeux, bien résolue à ne plus en dire que nécessaire.
« Et après sa mort, qu'avez-vous fait ? » questionna encore Louis.
« Je me suis confessé de mon crime, Sire… »
« Ah… ! » Le roi fut surpris, mais heureux que ce garçon ait eu assez de remords pour avouer son méfait devant un homme de Dieu. « Bien...Et que vous a-t-on dit ? »
« D'éviter de tuer, Sire. »
« C'est tout ?! » s'étrangla le roi, complètement indigné. « On vous a absout ? Et votre pénitence ? »
« Aucune, Votre Majesté. »
Le roi était sidéré. Si un homme d'église avait absout un meurtre, la mort de la victime devait alors être un réel bienfait pour l'humanité !
Mais par l'enfer ! Il avait voulu faire interroger ce Costitine ! Comment avait-il fait pour s'introduire dans les Archives Royales ? Pourquoi avait-il dérobé un document considéré comme secret d'état ? D'ailleurs, quelles informations contenait ce document ? Tant de questions qui resteraient sans réponses…
« Nous voulions tout de même l'interroger ! » maugréa le monarque, très contrarié. Il se tourna vers le capitaine de sa garde et lui fit signe de s'approcher.
« Savoir s'il avait des complices, ou s'il agissait pour le compte de quelqu'un, » grogna le roi à voix basse, mais assez haute pour qu'Aramis l'entende.
Pour le compte de quelqu'un ? Un maître ? Mais oui…il y avait un maître….pensa la jeune femme avec absence, tandis que les deux hommes s'entretenaient en l'ignorant.
Le roi leva un sourcil vers le capitaine et son regard se fit inquisiteur. « D'ailleurs, pourquoi m'amenez-vous ce garçon ? Quel est l'intérêt ? »
Tréville se racla la gorge et baissa les yeux, n'osant croiser le regard de son souverain alors qu'il savait qu'il allait mentir. « C'est le jeune homme dont je vous ai parlé récemment….pour vos mousquetaires, Sire. »
« Après cette gourde ? Je refuse ! Renvoyez-le…»
Me renvoyer ?
Le cœur d'Aramis se mit soudainement à battre à tout rompre. Oui, elle était confiante en l'avenir…elle se trouverait un travail ailleurs, et elle refusait de se sentir coupable pour la mort de son agresseur, que cela signifie un renvoi ou non. Mais perdre ses nouveaux amis mousquetaires lui en coûtait…Pourquoi voulait-elle à tout prix rester près d'eux, même près de monsieur de Tréville ? Devait-elle leur dire ce qu'elle savait ? Devait-elle dénoncer Robert ? Après tout, il était sa seule porte de sortie sur une bonne vie…Sinon, c'était la misère, l'incertitude…
« Moi, je sais ! » s'écria-t-elle en les interrompant.
Tréville la fusilla aussitôt des yeux, lui promettant d'un regard une sévère punition pour avoir parlé sans autorisation.
Plus calme, Louis la questionna. « Vous savez quoi ? »
Elle se mit à trembler, ses yeux allant du capitaine au monarque.
« Le…le maitre…il avait un maitre…il me l'a dit… »
« Comment ? Mais parlez, mordioux ! » s'écria Tréville en se rapprochant d'elle. « Qu'a-t-il dit ? »
Mon maitre ne sera pas fâché si je m'assure de la qualité de sa future…
La mâchoire tremblotante, Aramis prit une profonde inspiration. « Il a dit 'Mon maitre voulait épouser la fille qui habitait là-bas.' »
« Ça ne nous avance pas si nous ne savons pas le nom de cet homme, ce maitre… » fit doucement le roi, ses muscles se détendant aussitôt sous la déception.
« Il voulait marier la nièce du baron d'Herblay, Sire. Il s'appelait Robert…»
Tréville était songeur et ne remarqua pas le regard inquisiteur que lui lançait le roi. La façon très absente d'Aramis d'avouer tous ces détails, d'une voix blanche et monocorde, cachait quelque chose. La regardant plus intensément, il réalisa qu'elle était sur le bord des larmes. Pourquoi était-elle bouleversée par cette confidence ? Il se souvint soudainement qu'elle lui avait dit, l'année précédente, que son fiancé habitait la région de Noisy….Est-ce qu'Aramis connaissait la nièce du baron ? Et si c'était elle-même ?...
« Sire, » interrompit Tréville. « Je retournerai là-bas pour en savoir plus sur ce maître. D'ailleurs, je dois récupérer le cadavre… »
« Faites, Tréville ! Faites ! » l'encouragea le roi en se levant pour les quitter. D'un balayement de la main, il les renvoya tous deux.
« Est-ce qu'un complot se trame à votre insu, Votre Majesté ? » s'était écriée Aramis en le voyant partir.
Le roi se retourna et croisa le regard implorant d'Aramis. Un regard triste mais déterminé à la fois. Moi, je suis prêt à mourir pour vous, sembla-t-il lire dans cette paire d'yeux bleus. Louis sourit : c'était le type de comportement qu'il aimait : un peu impulsif, mais toujours poli….Le genre d'homme qui se jetterait devant lui pour lui éviter la mort…
« Je…je n'en sais rien, mon garçon. »
'Mon garçon' ? Il n'y avait que Père pour parler ainsi à ses gens… pensa le roi.
Louis chassa l'image du cadavre de son père de son esprit et s'éloigna.
Aramis et Tréville le saluèrent bien bas et sortirent également du cabinet. Sans un mot, ils quittèrent le Louvre. Ce n'est que lorsqu'ils atteignirent la voie publique que l'homme parla.
« Retournez chez vous, » fit-il avec douceur. « Restez-y…je reviendrai moi-même vous chercher. »
« Oui, monsieur, » répondit-elle en s'inclinant.
« Un instant…vous ne m'avez jamais dit votre vrai nom ? »
Mais en croisant son regard bleu, il sut qu'elle était la réponse.
Après son entretien avec son maître, André de Costitine n'avait pas mis long à retracer le capitaine de Tréville. Personnalité publique, le vieux mousquetaire était connu de tout Paris, de nom comme de visage. D'un autre côté, il avait eu plus qu'une occasion de suivre la trace de l'honorable soldat ; tandis que Serge se frayait un chemin vers les Archives, lui devait s'assurer que personne ne viennent interrompre ses recherches. André connaissait donc très bien les allées et venues autant des mousquetaires que de la garde suisse.
Malgré toutes leurs précautions, le plus jeune des deux frères avait été identifié comme voleur ; A peine quelques heures plus tard, il était mort… mais non pas tué par un homme du roi, puisque même ceux-ci ignoraient encore où Serge se trouvait. Son maître soupçonnait sa propre fiancée…mais quel était le rapport entre le complot de son maître et cette fille dont il n'avait appris l'existence que par pur hasard ? Pourquoi Robert cherchait tant à la tuer ?
Un détail taraudait l'aîné des Costitine. Lorsqu'il avait suivi Tréville jusqu'à Noisy, le matin même, ce dernier était accompagné d'un jeune homme, et c'était plutôt celui-ci qui avait semblé guider le capitaine vers le taillis où était le corps de Serge, et non l'inverse : Tréville ne se faisait pas accompagner ; Il accompagnait quelqu'un.
André s'arrêta.
Et si c'était lui, le jeune inconnu, qui avait tué Serge ? Ça faisait du sens. Tréville, à la recherche de son frère, aurait montré son portrait. Un jeune homme l'aurait approché, lui aurait dit « C'est moi qui l'ait tué…Venez, je vous montre son cadavre… ». Le capitaine se serait rendu sur place pour rendre compte des faits, puis serait reparti en disant qu'il viendrait rechercher le corps…
Mais encore…tout s'était passé si vite ! Comment Tréville aurait-il pu être mis au courant de la mort de Serge si facilement ? Il n'avait posé aucune affiche, il n'avait encore interrogé personne, et la première personne qu'il rencontrait au matin le guidait vers le cadavre ? Paris habitait des milliers de gens, la coïncidence était trop grande !
André s'arrêta encore.
Et si, comme le pensait Robert, il s'agissait de la jeune d'Herblay ? Elle serait revenue au village de Noisy pour pleurer son ancien fiancé et y laisser la moitié de sa chevelure. Puis, en repartant, elle aurait croisé Serge…
André sourit ; il savait comment son frère était friand des femmes…il aurait pu l'attirer dans ce taillis pour la forcer à coucher avec lui…mais aurait fatalement mal calculé que la petite savait se défendre aussi…ce qui expliquerait sa blessure en pleine poitrine.
André fronça les sourcils ; on ne se méfie jamais assez des femmes…
Tous ses sens se mirent subitement en alerte : il venait d'apercevoir Tréville qui sortait du Louvre, toujours accompagné du même individu qu'au matin, celui qu'il savait être le palefrenier de la compagnie des mousquetaires. Les deux échangèrent quelques mots et se séparèrent. Il allait suivre le capitaine lorsque, du coin de l'œil, il vit l'autre retirer son feutre et s'essuyer le front du revers de la manche.
Le pauvre…il devrait songer à changer de barbier ! Le sien ne sait pas comment couper les cheveux !
Les yeux d'André s'écarquillèrent. Le découpé radical et inégal des cheveux, visiblement fraichement coupés, et la couleur correspondant au même blond de la tresse qu'il avait vue dans l'atelier de Robert…et ce visage trop féminin qu'il voyait enfin, sans qu'il ne soit dissimulé par une cape ou un chapeau…ça ne pouvait être qu'une femme, malgré les vêtements masculins qu'elle portait ! Tout devint soudainement clair : Renée d'Herblay et ce jeune homme étaient la même personne ! Ça expliquait alors comment Tréville avait été mis au courant si rapidement, et pourquoi c'était ce jeune « homme » qui l'avait conduit jusqu'à Serge !
Avec un rictus mauvais et dangereux, André oublia complètement le capitaine et, se fondant dans la foule, suivit Aramis.
A suivre...
