Re-Néee: Chapitre 13
Retourne chez toi, Renée. Ne sors plus. Ne parles plus à personne.
Y avait-il autre chose à faire ? Il n'y avait qu'à attendre la décision du capitaine, qui ne sera sans doute pas si clémente. Car si le roi lui-même l'enjoignait à se débarrasser d'elle, il n'y avait que très peu de chance qu'elle puisse rester à la caserne, ou même à Paris. Puisqu'il n'y avait plus rien qui la retenait, ni même le souvenir de François et le désir de le venger, il ne lui restait plus qu'à partir.
Autant elle avait été pleine d'espoir au matin, autant c'était maintenant tout le contraire. Elle marchait vers sa demeure d'un pas lent et pesant, l'esprit vide, ne se souciant guère des passants qu'elle croisait.
J'aurais mieux fait d'épouser ce Robert…
Ce dernier semblait encore la rechercher…Qu'est-ce qui l'empêchait de retourner chez elle, se faire gronder par son oncle –tiens, ce ne serait pas si différent que de se faire crier après par Tréville – marier Robert, de se faire vivre luxueusement par lui, mais de poursuivre néanmoins sa vengeance ? Certes, elle considérait les mariages arrangés comme un affront à l'Eglise, mais son travestissement ne l'était-il pas également ? Se faire toucher par cet homme, le laisser la prendre sans dire un mot ne serait pas différent de l'enfer de la prostitution dans lequel elle risquait fort de tomber dans quelques jours… Et si la vie avec Robert était trop difficile, il n'y avait qu'à nouer une corde à une poutre et s'y pendre…
Cesse de penser aussi négativement !se sermonna-t-elle.
C'était pourtant si tentant d'essayer de tout oublier et de prendre la voie facile !
A mesure qu'elle se rapprochait de sa demeure, les ruelles se vidaient de ses habitants. Tant mieux, je ne veux voir personne ! essayait-elle de se convaincre. Elle rentrerait chez elle, ramasserait quelques affaires et partirait. Si elle n'avait pas trouvé ce Chameau à Paris, autant le rechercher ailleurs…
Une bourrasque de vent glacial la fit frissonner ; elle s'agrippa à son pourpoint pour se réchauffer.
« Renée d'Herblay ? » fit une voix derrière elle qui la tira de ses pensées.
Avec une exclamation de surprise mêlée de peur, Aramis se retourna automatiquement en entendant son nom, maudissant les réflexes qui venaient de trahir sa véritable identité.
Tiens, tiens, tiens…le beau scandale…une femme qui se déguise en homme pour tromper les gens… pensa André de Costitine.
Oui, c'était bien elle. Il avait bien jugé ! Il la tuerait, la garce, et pourrait ramener son cadavre à son maître avant même qu'il ne parte pour le Nouveau Monde. Jubilant, avec un rictus victorieux, il songeait d'avance aux récompenses dont le Sieur Robert l'inonderait, non seulement pour l'avoir débarrassé de la fille, mais aussi pour lui avoir rapporté un ragot bien juteux : Tréville cachait une femme parmi ses hommes…Et qui disait ternir l'honneur des mousquetaires disait ternir l'honneur du roi lui-même…son maitre, antimonarchique virulent, était toujours très enthousiaste quand ses actes le rapprochait du crime de lèse-majesté.
Dans la rue déserte, Aramis vit, à quelques mètres d'elle, un homme d'une dizaine d'années de plus qu'elle mais dont le relatif jeune âge était trahi par une calvitie frontale précoce : en effet, le front de l'individu semblait beaucoup plus large qu'il ne l'était à cause du manque de cheveux au dessus de son crâne.
Costitine la dévisagea un long moment, son sourire prédateur toujours collé aux lèvres. Les deux se tenaient immobiles ; la tension était si palpable dans l'air qu'Aramis avait l'impression d'étouffer. Des sueurs froides lui parcourraient le dos tandis qu'elle sentait son cœur se serrer douloureusement de panique. Qui était cet homme ? Comment savait-il son vrai nom ? Et pourquoi son visage semblait familier ? Un visage familier…Elle déglutit profondément: les mêmes yeux, la même couleur de cheveux bruns clairs, presque blonds, le même rictus mi-rieur, mi-dédaigneux, cette même attitude empestant un trop-plein d'assurance…Un visage qu'elle avait vu la veille au soir.
« Je crois que vous devriez me remettre le poignard de mon frère… » En tendant sa main ouverte, André avait parlé d'une voix dangereuse tandis qu'il dévoilait, tel un loup devant sa proie, une série de dents bien blanches, et presque aiguisées.
Aramis devinait qu'il était là pour se venger de ce frère dont elle avait pris la vie quelques heures plus tôt. La jeune femme tourna automatiquement les talons et se mit à courir pour échapper- elle le savait trop bien – à son assassin. Mais ce dernier, ayant anticipé qu'Aramis prendrait la fuite, ne fut pas surpris de la voir tenter de s'échapper ; aussi se mit-il à sa poursuite, n'ayant aucune difficulté à ne pas se laisser distancer.
Cours comme tu veux, salope. La chasse n'est que plus excitante !
Où aller ? Où se cacher ? Comment semer cet homme qui paraissait vouloir remuer le Ciel et l'Enfer pour l'envoyer dans l'au-delà ? Elle avait beau courir, ses poumons avaient beau la brûler, ses jambes avaient beau lui crier de s'arrêter, chaque fois qu'elle se retournait, l'homme était toujours là, nullement incommodé par l'effort de la course : il semblait avoir été né pour fuir et pour traquer sans fin ses victimes. Une vague de panique l'envahit et les larmes lui montèrent aux yeux : pourquoi, ces derniers jours, voulait-on à tout prix la faire disparaitre ?
Dans un tournant, elle fut près de bousculer un rare passant ; la surprise de contourner cet obstacle soudain lui fit perdre une précieuse seconde d'avance sur son ennemi. Elle avait un seul avantage : elle connaissait ce coin ce quartier : le sien. Un dédale de rues difformes, avec plein de raccoins et de-
« Tudieu ! Un cul de sac ! »
Un mur de pierre beaucoup trop haut pour être escaladé se dressait soudainement devant elle. Entendant des pas se rapprocher, elle se retourna : l'inconnu était devant elle, bloquant la seule issue de fuite possible. Elle tenta d'ouvrir la porte d'une maison à sa droite, mais sans succès : elle était verrouillée.
En deux grandes enjambées, André l'avait rejointe. D'une poigne dont la force n'avait rien à envier à celle de Porthos, il lui attrapa solidement la gorge d'une main puis écrasa la jeune femme dos contre le muret. Tandis qu'elle laissait échapper un gémissement étouffé de douleur, l'autre main de l'homme farfouillait avec obscénité dans les replis de son habit à la recherche du poignard de son frère.
« Sale enfoirée ! » siffla l'aîné des Costitine avant de lui cracher au visage et de lui faire perdre complètement le souffle en abattant son poing dans son ventre. « Tu croyais t'en tirer après ce que tu as fait à mon frère ? Je vais te faire payer ! »
La vision d'Aramis n'arrivait plus à distinguer les détails : la main d'André autour de son cou l'étranglait et elle avait peine à respirer. Elle avait beau se débattre et planter ses ongles dans la peau de son agresseur, il ne vacillait ni ne bronchait. Puis, une étincelle brilla au-dessus de la tête de l'homme : c'était la lame du poignard de Serge qui brillait sous les rayons d'un soleil de fin d'après-midi.
Non ! Je ne veux pas mourir !
Sans perdre un instant de plus, l'homme abaissa son arme, prêt à mettre fin aux jours de la jeune femme. Lâchant une exclamation asphyxiée, elle perçu le son du couteau qui craqua sinistrement lorsqu'il pénétra dans le mortier du muret, juste à côté de son oreille.
Devant elle, l'homme, ses yeux globuleux grands ouverts de surprise, regardait le bout de la lame qui lui avait transpercée la poitrine et qui dessinait sur son pourpoint une tache rouge de plus en plus grande.
Athos était découragé. Cela faisait deux jours qu'il recherchait Aramis, sans le trouver. Il s'était rendu chez lui plusieurs fois, mais avait trouvé la maison vide. Il avait demandé des informations aux voisins : personne n'avait vu le jeune homme blond dont il leur faisait la description. Porthos et les autres mousquetaires n'avaient aucune nouvelle non plus. Le capitaine était soit muet sur la question, soit trop occupé pour se laisser interroger.
C'était étrange, cette soudaine disparition. Aramis n'avait jamais manqué à son devoir, se présentant chaque matin à l'hôtel de Tréville avant tous les autres. Est-ce que cette absence était le résultat de l'entretien que son supérieur avait eu avec son jeune protégé la veille ?
Ce que le mousquetaire trouvait également inusité était sa propre réelle inquiétude concernant Aramis. Bien sûr, il avait à cœur le bien-être de ses autres amis, de Porthos en particulier, mais jamais au point de s'inquiéter, ou de se rendre par quatre fois à son domicile pour voir s'il n'y serait pas.
Bredouille, il rebroussait lentement chemin quand, à la croisée d'une ruelle, quelqu'un failli le renverser en courant.
Aramis !
Entre milles, il aurait reconnu cette chevelure blonde et ce pourpoint noir un peu trop grand pour son corps frêle. Joyeux, soulagé, il allait interpeller son ami quand une seconde personne, d'une impressionnante force, le poussa rudement hors du chemin, le faisait même tomber sur le sol, et lui dédia un regard haineux avant de poursuivre lui aussi sa course.
« Mais que… ? »
Pourquoi Aramis fuyait-il comme s'il avait la peste à ses trousses? Et surtout pourquoi, avec la même énergie, cet inconnu le pourchassait-il? L'expression faciale de ce dernier ne faisait aucun doute sur ses intentions ; son jeune ami était en danger. Athos se mit donc rapidement à leur suite, espérant qu'il n'arriverait pas trop tard. Mais lorsqu'il arriva au lieu où ils s'étaient arrêtés, l'inconnu avait déjà une main sur la gorge d'Aramis et l'autre bien levée dans les airs, une dague dans sa dextre prête à frapper sa victime.
Non !
Pas le temps de réfléchir, de raisonner l'agresseur ou de le maitriser. Athos s'élança silencieusement vers lui en tirant son épée de son fourreau. Sa lame alla se planter entre les épaules de l'individu.
Athos s'accrochait à son arme de toutes ses forces comme s'il craignait que sa victime échappe à sa lame. Il espérait que son coup avait assez surpris son ennemi pour l'empêcher de frapper Aramis. Ce fut donc avec angoisse qu'il avait baissé les yeux vers elle, réalisant avec un profond soulagement que la dague de Costitine avait été se loger dans le mur juste derrière la jeune femme.
Ce n'est que lorsqu'Athos poussa l'homme mourant sur le côté que ce dernier délia ses doigts serrés autour de la gorge d'Aramis, lui permettant enfin de respirer. Tombant à genoux, elle prit de profondes inspirations bruyantes afin de remettre quelques couleurs à son visage. Ses poumons accueillaient joyeusement l'air salvateur tandis que tout son corps se détendait, rassuré d'être en présence amie : Athos…Athos était là ! Derrière elle, son ami s'était penché sur elle et avait posé sa main sur son dos avec douceur.
« Ca va, Aramis ? Vous n'êtes pas blessé ? » fit-il d'une voix qui trahissait toute son angoisse.
Tout en reprenant son souffle, elle secoua la tête en signe de négation.
« Dieu soit loué…Je vous ai cherché partout. J'étais mort d'inquiétude… »
Il s'arrêta aussitôt. C'était quoi, cet élan de confession ?
Athos…Celui qui semblait ne se mêler à la vie de quiconque…Athos s'était inquiété pour elle. Il l'avait cherchée pendant son absence. Il n'avait pas hésité à tué un homme pour la sauver sans même savoir qui était le véritable coupable...
Elle ne put empêcher sa lèvre inférieure de trembler ni ses yeux se vider de leurs larmes. Se contrefichant des apparences, c'est contre le torse d'Athos qu'elle donna libre cours à sa peine. Son corps dégageait une chaleur apaisante ; il sentait bon ; il avait posé délicatement sa main dans son dos et lui murmurait doucement de se calmer, de ne pas s'inquiéter. C'était si bon de se sentir quelque peu appréciée, de savoir qu'elle importait aux yeux de quelqu'un.
En reniflant, elle se détacha de lui : homme ou femme, il ne fallait pas qu'on les voit dans cette promiscuité.
Athos jeta un rapide coup d'œil au cadavre.
« Mais…que vous arrive-t-il ? Votre absence ? Et pourquoi voulait-il vous tuer ? »
« Je n'en sais rien…Non, c'est faux. » Elle se passa la main sur les yeux. « Il voulait venger son frère, que j'ai poignardé à mort hier, » répondit-elle entre deux hoquets. Avant qu'Athos, les yeux plissés par l'incompréhension, ne lui demande le pourquoi de ce geste condamnable, elle continua aussitôt. « Je n'allais pas le laisser me violenter, comme il l'aurait fait avec une pauvre fille sans défense ! Mais moi, moi j'ai su me défendre ! » Par le choix de ses mots, venait-elle de révéler son identité ? Athos ne semblait aucunement surpris…
Elle lui lança un regard fier et déterminé, mais sa physionomie se décomposa rapidement et reprit une expression triste et découragée.
« Je vous ramène chez vous… » fit le mousquetaire.
« Je ne sais même plus où je me trouve ! Quel est cet endroit ? » fit Aramis en regardant autour d'elle.
L'homme n'osa pas la contrarier, alors il répondit le plus sérieusement possible. « Vous êtes tout juste en arrière de chez vous… »
Elle allait se remettre à pleurer, se sentant complètement stupide, mais Athos insista de nouveau pour la ramener chez elle.
« Occupons-nous de ce corps, » ajouta-t-il en désignant le cadavre de Costitine. A l'aide d'une petite charrette qu'ils trouvèrent non loin de là, ils y déposèrent la dépouille et la cachèrent avec la cape d'Aramis. Même s'ils n'avaient qu'à contourner le mur pour se rendre chez la jeune femme, Athos voulait expressément éviter que des passants les voient avec un mort.
« Déjà qu'on me demandera sûrement des comptes à propos de mon geste, » souligna-t-il.
« Je suis désolée pour les soucis que je vous cause… » fit-elle en baissant la tête.
Il lui sourit. « Je préfère avoir des ennuis plutôt que de trainer votrecadavre dans cette charrette ! »
Très tard dans la soirée, c'est une Aramis épuisée qu'Athos avait forcée au lit après l'avoir fait boire un peu. Alors qu'elle s'était endormie presque sur le champ, il s'était empressé de faire porter un message à Porthos pour que ce dernier vienne le rejoindre, n'osant pas quitter la demeure de leur ami, craignant pour sa sécurité. Lorsque Porthos arriva, il expliqua au colosse les détails des derniers événements.
« Porthos, je crois que nous devrions parler au capitaine à propos d'Aramis, et tenter de savoir ce qui se passe. Je trouve très étrange que l'on veuille s'en prendre à lui à deux reprises. »
L'aîné eu soudainement un doute. Il leva les yeux vers l'escalier menant à l'étage, où était couchée Aramis. « Peut-être est-ce lui qui est coupable, et qui nous ment. »
Porthos secoua la tête.
« Je ne le crois pas capable d'une telle chose. »
Voyant l'incertitude d'Athos, il ajouta, les sourcils froncés. « Vous vous laisseriez sodomiser par le premier venu, vous ? Il est jeune, il est beau…j'en ai connu, des vieux dégoutants qui ne voulaient que des garçons pour leur plaisir ! Avant qu'on ne touche à mon derrière, j'en embrocherais moi aussi plus d'un, pour sûr !»
Après un moment de silence, il poursuivit. « De retour de chez le roi, le capitaine m'a fait demander pour que j'aille avec lui dans un hameau minable, pas trop loin de Paris. Figurez-vous que nous devions rapporter un cadavre ! Arrivés sur les lieux, rien du tout. Alors il m'a renvoyé ici, disant qu'il allait faire sa petite enquête lui-même. »
« Un cadavre ? »
« Oui…un type recherché par le roi… »
Athos était perplexe. Était-ce l'homme qu'Aramis disait avoir poignardé ? Ca faisait un peu trop de cadavres à son goût. Il repensa au corps de l'agresseur de son jeune ami qu'il avait caché dans une grande poche de farine et qu'il avait laissé dans la cuisine. Il devrait rapporter cet incident à son supérieur, avant que la vermine ne se mette à contaminer le mort.
« Je dois parler au capitaine, » fit Athos en se levant. « Restez ici et-. »
« Pas de chance, il a dit qu'il allait passer la nuit là-bas s'il le fallait. » l'interrompit le géant. Il tira ensuite de son pourpoint un parchemin et le déplia, montrant à son ami son contenu. « Voilà le type. »
Athos le prit et l'examina. « Il ressemble beaucoup à celui que je viens d'envoyer ad patres… et je vous jure qu'il n'avait rien d'un cadavre !»
« Il y en aurait deux, alors ? » demanda Porthos, incertain. « Foi de Porthos, je n'aime pas ça du tout ! » Il se leva à son tour et se dirigea vers l'escalier.
« Où allez-vous ? » questionna Athos.
« Je vais m'assurer qu'Aramis ne se fasse pas attaquer dans son sommeil. »
Brave Porthos, pensa Athos. Il s'en fait autant que moi !
« Très bien. Moi je reste en bas avec le corps. »
A suivre.
