Re-Née : Chapître 14 :

Frustré par ses recherches maintenant vaines, à bouts de nerfs, Tréville avait renvoyé Porthos à Paris en grommelant. Le cadavre qui était sensé se cacher dans l'épais taillis aux abords de Noisy n'y était plus. C'était plus que louche.

Il était impossible qu'Aramis soit venue pour dissimuler le corps elle-même.

Il avait un maitre…

Il jeta un regard autour de lui. Il serait si facile de se dissimuler dans les branchages et d'espionner. Serge de Costitine semblait appartenir à un réseau de vol bien organisé ; il n'agissait pas seul, c'était évident. Il y avait un maitre, et d'autres complices, sans doute.

Tréville sourit ironiquement. Il devrait se montrer plus rusé la prochaine fois…Il lui fallait maintenant enquêter sur ce 'maitre' : mais par où commencer ? Où chercher ? Il allait rebrousser chemin quand une phrase le tarauda de nouveau : Il avait un maitre…qui voulait marier la nièce du baron d'Herblay. Il s'appelait Robert.

« Et bien, allons rendre visite à ce baron d'Herblay ! » murmura-t-il pour lui-même en s'avançant sur la colline. Juché sur une petite bute, il scrutait des yeux les quelques demeures qui s'étendaient devant lui. Où trouver le baron ? Dans le coin de son œil droit, le clocher d'une petite église l'interpella et le fit sourire. En effet, qui pouvait être mieux placé qu'un curé pour savoir où habitaient ses fidèles ?

Le capitaine se pressa donc vers un presbytère de pierres qui menaçait de s'écrouler. Il frappa doucement ; une vieille femme, sans doute la sacristine, vint répondre.

« C'est à quel sujet ? » demanda-t-elle d'une voix chevrotante.

Tréville retira son feutre en signe de respect, même si, à en juger les yeux trop plissés de la vieille, cette dernière devait être mi-aveugle. « Je voudrais voir le curé de cette église. »

La femme secoua la tête. « Il n'est pas ici…on est venu le chercher d'urgence pour une extrême-onction…Nous ne savons donc pas quand il reviendra. »

L'homme ne laissa pas voir sa déception. « Je comprends…mais peut-être pourriez-vous m'aider vous-même ? Je cherche la demeure du baron d'Herblay…il y a bien un baron d'Herblay qui habite près d'ici, non ? »

Surprise, elle leva lentement un sourcil. Sa paupière se souleva légèrement, révélant un iris très pâle. « Bien sûr…le gros manoir, là-bas. Vous le voyez ? » Elle pointa une demeure qui paraissait assez cossue et dont les pignons pointaient au travers la végétation. « Suivez la route principale, et lorsque vous verrez un chemin borné de pierres et d'un muret, c'est là. »

Remerciant la femme pour son aide, l'homme se dirigea avec empressement vers l'endroit indiqué.

Et si c'était la famille d'Aramis ? Il se mit à songer aux questions qu'il poserait, et à la façon qu'il pourrait aborder le sujet sans attirer l'attention sur lui, et le fait qu'une femme s'était cachée dans ses rangs.

Une autre femme, plus jeune cette fois, vint ouvrir lorsqu'il frappa à la porte de bois du manoir.

« Vous désirez, monseigneur ? » fit-elle après avoir jugé de l'apparence soignée de Tréville.

« Je voudrais m'entretenir avec Monsieur le baron. »

Elle le fit entrer et l'invita à s'asseoir au salon. « Qui aurais-je l'honneur d'annoncer, monseigneur ? »

Tréville réfléchit. Inutile de sonner l'alarme tout de suite en s'affichant comme chef de la garde royale, même si son nom et sa réputation l'avaient peut-être précédé.

« Le comte de Tréville, » répondit le capitaine en réprimant une moue de dédain ; il n'aimait pas afficher son titre de noblesse.

La femme s'inclina avant de s'éclipser. Pendant quelques instants, Tréville étudiait les éléments qui l'entouraient ; La large fenêtre du salon laissait pénétrer quelques rayons rebelles du soleil couchant, mais la majorité de l'éclairage de la pièce était alimenté par de nombreux chandeliers. Les multiples étagères sur lesquelles s'enlignaient une quantité appréciable de livres étaient le signe flagrant que le maître des lieux était un fervent lecteur. Du moins, il aimait s'instruire, et cela signalait par conséquent un esprit ouvert. Assez ouvert pour encourager une jeune fille à se déguiser en homme ? ironisa le capitaine.

« Mes respects, monsieur le comte. En quoi puis-je vous aider ? » fit une voix derrière Tréville. Ce dernier se retourna et fit face au nouvel arrivant : le baron était un homme un peu plus âgé que lui, au visage doux. Ses yeux bleus lui rappelèrent aussitôt ceux d'Aramis. Sa barbe et ses cheveux pâles, bien que le blanc y était prédominant, suggéraient que l'homme avait été blond dans sa jeunesse.

« Pardonnez-moi mon indiscrétion » ajouta l'hôte. « On m'a dit que vous vous nommiez Tréville ? Êtes-vous le même Tréville qui est à la tête des mousquetaires de Sa Majesté ? »

Tréville recomposa son air sévère et, tandis qu'il était invité à s'asseoir, il parla.

« Oui, c'est moi. »

Ces trois mots ravivèrent l'expression du visage du baron. « Vous avez trouvé ma nièce ? Renée ?»

Baste !pensa le soldat sans montrer son étonnement. Il s'agit bien d'Aramis !

« De qui parlez-vous ? » mentit Tréville.

« Et bien, je… » le baron paru aussitôt confus, la déception se lisant rapidement dans ses yeux.

« Je ne connais aucune personne de ce nom, » poursuivit Tréville d'un ton plus autoritaire que d'habitude, sachant pertinemment que cela déstabiliserait son interlocuteur et l'inciterait à changer de sujet. « Celui que je recherche activement, c'est un certain Robert. » Il se leva et regarda de haut le baron : encore une autre tactique d'intimidation. « J'ai appris que le Sieur Robert voulait épouser votre nièce. C'est la seule raison qui m'amène ici. »

Le baron se montra très surpris, voire même effrayé. « Comment savez-vous qu'il voulait l'épouser ? Les bans du mariage n'ont jamais été publiés, et… »

« En tant que capitaine de la garde de Sa Majesté, il est de mon devoir de tout savoir, » interrompit le soldat.

« Oui, bien sûr… » répondit le baron en baissant la tête, tel un enfant pris en faute.

« Alors, où habite cet homme ? » questionna encore Tréville.

Le baron hésita et sembla choisir ses mots avant de faire une réponse. « Dans le comté voisin…ce n'est pas très loin d'ici. Mais vous ne l'y trouverez pas. Justement, le Sieur Robert est venu me voir plus tôt aujourd'hui, disant qu'il partait en voyage pour un temps indéterminé. »

Foutredieu ! Il est déjà au courant qu'on le recherche, et maintenant il se sauve et me file entre les doigts !

« Où partait-il ? »

Encore une hésitation. « En Nouvelle-France… »

Cette fois, Tréville ne put réprimer un juron. En Nouvelle-France ! Des terres immenses, des forêts à perte de vue, où grouillaient des Sauvages sanguinaires et païens. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

Découragé, il se rassit rageusement et se gratta la moustache. Que pourrait-il annoncer au roi ? Que l'homme recherché était disparu ? En Nouvelle-France…autant dire que le suspect s'était auto-exilé, ce qui était sans doute pire que la punition originalement prévue par le monarque. Il n'avait alors plus rien à faire ici.

Il leva les yeux vers le baron, ce dernier regardant nerveusement autour de lui. Il pourrait en profiter pour sous-tirer quelques informations au sujet de cette Aramis…

« Et si je veux interroger votre nièce au sujet de son fiancé ? »

Cette fois, le vieil homme secoua tristement la tête. « Elle n'est plus ici. Je ne sais pas où elle est.»

« En effet, j'ai cru comprendre que vous la recherchez. Racontez-moi tout.»

Le baron croisa ses doigts entre ses jambes, appuya ses coudes sur ses genoux, et se mit à parler.

« Son premier fiancé est décédé tragiquement, assassiné par une bande de voleurs. Elle ne s'est jamais remise de sa mort. Lorsque nous avons commencé à lui parler d'épouser un autre homme, elle a refusé net. Une nuit, elle a disparu. Nous n'avons retrouvé que ses vêtements.» Après une pause, il ajouta. « Ca fait un peu plus d'un an. »

L'histoire correspond à celle d'Aramis….

« Je vais voir ce que je peux faire à ce sujet… » fit Tréville en se relevant et en remettant son feutre, signe qu'il allait quitter la demeure. Il songea que ce baron au comportement presque timoré n'était pas une menace pour Aramis. Il pourrait sans remords la retourner chez elle…

«Vraiment ? Je vous en serais gré, monsieur le comte… Mais ne partez pas ! Voyez comme les routes sont sombres…»

En effet, durant leur conversation, ils n'avaient pas réalisé que le soleil était complètement disparu et qu'une obscurité totale s'était installée.

« Les routes ne sont pas sûres… » ajouta le baron pour le convaincre. « Vous pourrez repartir dès l'aube, demain. »

Tréville accepta l'invitation et, après avoir partagé un agréable repas avec le reste de la maisonnée, il se fit conduire dans une chambre pour qu'il y passe la nuit.

Il flottait dans la demeure une étrange atmosphère, et le soldat ne trouva pas sommeil, se sentant constamment épié. La lune donnait à la pièce des ombres douteuses où semblaient se cacher des espions imaginaires…Il fit maintes fois le tour de la chambre, inspectant chaque recoin, mais dut se rendre à l'évidence que son malaise était injustifié. Il se gronda intérieurement pour se laisser émouvoir par de tels sentiments, même s'il lui était impossible d'ignorer la sensation désagréable que quelqu'un l'observait. Dès le lever du soleil, il remercia ses hôtes pour leur hospitalité et s'empressa de partir.

Rebroussant chemin afin de rejoindre la route qui le ramènerait à Paris, Tréville repassa de nouveau près de la pauvre église. Cette fois, il vit un jeune moine qui, avec beaucoup d'efforts, fendait du bois avec une hache. La tâche était si pénible pour le faible ecclésiastique qu'il tomba bientôt à genoux, complètement exténué.

En voyant cela, le capitaine décida de lui prêter secours. Ce n'est qu'en arrivant à la hauteur du prêtre qu'il remarqua qu'il avait une main entièrement enroulée de bandages, ces derniers étant maculés de sang bien rouge. Du sang frais, pensa le soldat.

« Mon père, vous êtes blessé. Il n'est pas sage, dans votre état, d'effectuer une tâche aussi dure… »

« Ah, monsieur…que voulez-vous ! Nous avons besoin de bois pour cuire nos aliments… » Le jeune homme sourit faiblement, mais n'arriva pas à dissimuler ni sa douleur ni son teint blafard. Tréville l'aida à s'asseoir et, poussé par le désir de porter sa mission jusqu'au bout, il interrogea le moine.

« Mon père, avez-vous célébré des obsèques hier ? Un certain Costitine…ça ne vous dirait rien ? »

Le mal qui était visible dans les yeux du prêtre fut aussitôt remplacé par une immense frayeur mélangée d'une profonde colère…comme si Tréville avait prononcé un nom maudit. Le capitaine ne se laissa toutefois pas impressionner pour si peu et continua de parler.

« Serge de Costitine est recherché par les soldats de Sa Majesté. Voici la raison de ma présence ici. »

Comme s'il scrutait au plus profond de son être et lisait ses pensées, le moine regarda Tréville intensément pendant un certain moment. Ses muscles finirent par se détendre et un fin sourire s'afficha même sur ses minces lèvres.

« Comment avez-vous su qu'il se trouvait ici ? » questionna le plus jeune, mais sur un air qui laissait sous-entendre qu'il savait déjà la réponse.

Tréville se renfrogna. Il n'aimait pas être interrogé, mais décida de se montrer bon joueur et de répondre à la question. Toutefois, il n'avait pas encore ouvert la bouche que l'autre avait encore parlé, en chuchotant et cette fois d'un ton très sérieux.

« Les frères Costitine sont les plus fidèles. Ils n'auraient rien dit, même sous la pire torture. Vous comprendrez donc que les informations que vous avez obtenues sont cruciales, et que votre…informateur est beaucoup plus important que vous ne le croyez. »

Cette fois, Tréville ne put réprimer un frisson, semblable à ceux qu'il avait ressentis dans la demeure du baron. C'est alors qu'il prit conscience de l'environnement qui l'entourait. Alors qu'il avait été d'abord soulagé de croiser une figure aussi digne de confiance que celle d'un homme d'Église, le malaise s'intensifia lorsqu'il réalisa qu'il se trouvait plutôt en présence d'un être louche qui avait à sa portée une hache bien affûtée, qu'il se tenait à côté d'une église lugubre, tout prêt d'un cimetière d'où s'élevait une brume matinale mais peu invitante.

« A genoux, mon fils, je vais vous bénir… »

Mut par une volonté autre que la sienne, le capitaine s'exécuta. Par contre, au lieu de prononcer les prières de bénédictions qui accompagnaient habituellement le signe de la croix, le prêtre murmura :

« Si vous savez où est la fille – In nomine Patri…Protégez-la – et Filii…Car le Sieur Robert a des méthodes très radicales pour faire parler ses victimes – et Spiritus Sancti. Amen.

« Amen, » répondit machinalement le capitaine d'une voix blanche en voyant que le prêtre avait, dans son geste, retiré son bandage et affichait une main d'où manquaient trois doigts. Les chairs étaient encore sanguinolentes, fraîchement tranchées. Il n'avait pas besoin de se faire expliquer pour quel genre « d'extrême-onction » on avait eu recours aux services du prélat la veille…

Sans plus attendre, Tréville rejoignit sa monture et regagna Paris au galop.

Qui était ce prêtre qui semblait lire au plus intime des âmes ? Qui était ce mystérieux Robert qui affichait ouvertement l'image de l'homme courtois mais qui dans l'ombre faisait trembler de peur les honnêtes gens?

Amen. 'Ainsi soit-il'. Il avait fait une promesse. Il devait absolument retrouver Aramis. Il chassa les pensées sombres qui l'avaient envahi plus tôt, se maudissant une fois de plus de s'être laissé émouvoir par de sottes superstitions indignes d'un capitaine des mousquetaires du roi.

A suivre